Interview Fujifilm au Salon de la Photo 2022 : « notre stratégie est de prendre en tenaille le marché du plein format »

L’édition 2022 du Salon de la Photo a été l’occasion pour Fujifilm de présenter l’ensemble de ses gammes d’appareils photo, tant en APS-C qu’en moyen format. Nous avons eu l’opportunité de nous entretenir avec Cyril Duchêne, chef produit des gammes X et GFX de Fujifilm. Il revient avec nous sur les récents X-H2 et X-H2S, détaille les ambitions de la marque pour ces deux boîtiers, et dresse un état des lieux complet du marché de la photographie en France, tant pour Fujifilm que pour les autres acteurs.

Place à l’interview.

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Comment la marque a-t-elle traversé la période du Covid ?

Fujifilm a plutôt bien traversé cette période. D’un point de vue ventes, les magasins se sont très bien adaptés pour continuer à livrer les produits via Internet. Ainsi, en termes de business, on n’a quasiment pas vu le Covid passer. L’impact a été beaucoup plus limité que les prévisions peut-être un peu pessimistes que nous avions.

Notre grande chance venait du X-T4, qui avait été annoncé juste avant le confinement. Nous avons pu le livrer juste à la sortie du confinement, ce qui nous a permis de faire une très belle année, puisqu’on était la seule marque à avoir un stock aussi massif. Ce boîtier a vraiment sauvé cette année-là.

Côté print grand-public, nous avons observé une envolée des ventes. Tout le monde était coincé chez soi, ce qui a permis de « rattraper son retard » en matière de tri et de création d’albums, avec un très bel impact sur nos chiffres. Au final, je pense que toutes les divisions de chez Fujifilm ont enregistré de très bons résultats. 

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Quel est l’état de la photographie en France vu par Fuji en 2022 ? Quelles sont les spécificités du marché français ?

L’Europe est déjà un marché à part dans le monde, mais la France est elle-même un marché spécifique. Nous observons une typologie de clients très particulière. Ainsi, la France est le dernier pays à avoir fait la bascule des reflex vers l’hybride. Les Allemands avaient environ 4 ans d’avance sur nous de ce point de vue. Il y a donc cet aspect « vieille France », avec des photographes très attachés à leur reflex.

Quand on prend la moyenne d’âge des visiteurs du Salon en 2022, on n’est d’ailleurs pas sur une population qui se rajeunit. Cela dit, on a aussi une population jeune, qui fait une sorte de reboot. D’un côté, avec un véritable attrait pour l’argentique, la pellicule et les appareils rétro. Mais aussi une jeunesse qui se rend compte que son smartphone, bien qu’il soit toujours dans la poche, reste assez limité. Et les jeunes se rendent compte de l’intérêt à aller voir du côté des boîtiers photo, que ce soit chez Fujifilm ou à la concurrence. 

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D’une manière générale, il vaut mieux que la dynamique soit bonne pour tout le monde. Après, il est certain que le gâteau se réduit, avec un nombre d’acteurs qui diminue également. Oympus a fait un petit down avant de devenir OM Digital Solutions. On s’en rend compte au niveau des magasins : la demande repart mais déjà certains clients sont partis vers d’autres marques. Et Fujifilm a su justement capter une partie de cette demande.

Néanmoins, cette époque post-Covid est marquée par des pénuries de composants. Ainsi, les limitations de capacité de production a empêché Fujifilm, dans une certaine mesure, de capter tous ces anciens utilisateurs Olympus. Mais clairement, beaucoup d’utilisateurs de boîtiers Micro 4/3 sont venus nous voir car nous continuons à proposer des boîtiers compacts. 

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Quelles sont les gammes les plus dynamiques chez Fujifilm ?

Aujourd’hui, nous avons deux grosses nouveautés, qui sont les Fujifilm X-H2 et X-H2S. Ils attirent beaucoup de monde car ils intègrent une nouvelle génération de capteurs et de processeur, ainsi que de nouveaux algorithmes d’autofocus. Et ils inaugurent les technologies qui seront progressivement déclinées au sein des futurs boîtiers de la marque. Car c’est la force de Fujifilm : un capteur et un processeur, que nous diffusons sur l’intégralité de la gamme.

La question actuelle est donc : « qu’allons-nous reporter sur le reste de la gamme pour les prochaines années ? ». Selon moi, la vraie nouveauté, c’est le capteur « stacked » du X-H2S. On est sur un niveau de performances équivalentes à un Nikon Z9, à un Canon EOS R3 ou à un Sony A1 – pour un prix deux fois inférieur. C’est cela qui est intéressant pour les photographes.

C’est un élément qui permettra aux professionnels de rentabiliser leur équipement encore plus vite. Et c’est une manière de rendre accessible une technologie à un public qui n’avait pas forcément les moyens d’en profiter. 

Pendant les 2 années Covid, nous nous sommes particulièrement concentrés sur le renouveau de la gamme GFX [moyen-format, NDLR]. Ainsi, nous avons le GFX 100S et le GFX 50S II, qui reprennent des capteurs déjà connus, mais dans un nouvel écrin. De fait, nous avons pris un tout petit peu de retard sur la gamme APS-C.

Mais pendant la période Covid, les ingénieurs japonais ont réussi à beaucoup travailler pour nous proposer ces deux boîtiers qui font aujourd’hui l’attrait de Fujifilm sur le salon. Et c’est ce qui permet aux visiteurs de se projeter sur les points forts de la gamme de Fuji pour les prochaines années. 

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Quelles sont les ambitions de Fujifilm concernant les X-H2 et X-H2S ?

La stratégie globale de Fujifilm est de prendre en tenaille le marché du plein format. Avec le X-H2, l’idée est de proposer des hautes résolutions qu’on va retrouver sur du full frame, avec un équilibre entre compacité et définition du capteur très élevée.

L’idée est aussi de proposer une prise en main plus universelle, avec des boîtiers « PASM »– avec des commandes plus simples qu’avec les habituelles molettes de vitesse, d’ISO qu’on retrouvait dans « l’esprit Fuji vintage » des précédents boîtiers. Le but étant de s’ouvrir à des photographes qui n’étaient pas encore ouverts à Fujifilm, ou qui avaient peur de travailler « à l’ancienne ».

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De même, les capteurs utilisés vont parler à un maximum de photographes, tant pour la vitesse que pour la résolution. Sur le marché de l’APS-C nous sommes numéro 1 – même si je pense que Canon se débrouille très bien en la matière avec son EOS R7. Ce dernier a le même autofocus qu’un EOS R3.

De même, Nikon a profité de nos difficultés industrielles avec le Z fc puisqu’ils avaient plus de stock que nous. En revanche, Pentax est aujourd’hui inexistant – et n’est même pas présent sur le Salon de la Photo. Sony revient doucement sur l’APS-C avec la FX30, mais avec un aspect très vidéo, très vlog. Donc je pense vraiment que sur le marché de l’APS-C, Fujifilm est vraiment l’acteur le plus légitime.

Fujifilm craint-elle la menace représentée par certains nouveaux boîtiers comme le Canon EOS R7 ?

Il est toujours sain d’avoir de la concurrence. L’EOS R7 va avoir ses avantages, et certaines technologies vont le placer en concurrence d’un X-H2S. Mais en termes de qualité d’image et de montée en ISO, Fujifilm garde l’avantage.

Dans le monde de la photo, il s’agit toujours d’un compromis. L’EOS R7 présente l’avantage de coupler l’autofocus du R3 à un boîtier très compact, avec le crop factor très recherché par les photographes animaliers. Mais il y a toujours cet inconvénient en termes de qualité d’image. De même, la quantité de mémoire du buffer n’est pas la même – le X-H2S étant équipé de 64 Go avec support des cartes CFexpress Type B, ce qui est loin d’être le cas sur les boîtiers concurrents. 

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En termes de stratégie de marque, le cas de Fujifilm est intéressant. À notre avantage ou à notre inconvénient, nous sommes une marque haut de gamme. Lorsque des photographes viennent nous voir avec des budgets inférieurs à 1000 €, nous ne sommes hélas pas en mesure de répondre à toutes leurs demandes.

De leur côté, les Nikon Z 50 et Z fc vont se placer en face des X-S10 et X-T30, soit les boîtiers moins résistants aux intempéries, de plus petits viseurs, etc. La vraie concurrence APS-C vient réellement de l’EOS R7 – et un peu moins de l’EOS R10.

Il y a quelques temps, Sony était en pointe avec ses Alpha 6000, très inspirés des Alpha 7. Aujourd’hui, c’est davantage d’un boîtier comme la FX30 que vient la concurrence. Cependant, il s’agit d’un boîtier exclusivement tourné vers la vidéo, qui n’a pas la polyvalence qu’offrent un X-H2 ou un X-H2S. 

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De son côté, la gamme Canon EOS M fait figure de jouet. On sentait à l’époque que Canon se lançait sur ce segment sans vouloir faire trop de mal à ses reflex. Au bout d’un moment, ils ont senti la nécessité d’aller sur le créneau des hybrides « pour de bon ». Après avoir fait un test avec les EOS R et RP, ils ont réellement développé leur gamme avec les EOS R5 et R6, qui leur a permis de rattraper le retard qu’ils avaient. 

De son côté, la gamme M50 – et c’est la même chose avec notre ancienne gamme X-T200 – est typé pour l’Asie. En Europe, nous n’avons pas cette typologie de clients, qui viennent chercher des boîtiers assez haut de gamme. Quand on regarde les chiffres d’affaires globaux par continent, on se rend compte que les produits comme les X-A7 et X-T200 sont vraiment prisés en Asie – et par un public féminin.

En France, la typologie est davantage tournée autour d’un homme blanc âgé de 55 ans et plus. C’est quand même terrible ! Où est la jeunesse, où sont les femmes ? Et quand cette population viendra à disparaître, que fera-t-on ? On se rend compte, à l’opposé, que nos collègues asiatiques vont vendre le X-T200 sur des volumes très importants. Parce que ce sont de petits produits, adaptés à de petites mains. Donc pensés spécifiquement pour ce marché. 

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De l’autre côté du spectre, les gammes « accessibles » semblent un peu moins actives : pouvez-vous nous en dire plus ?

Pour l’instant je ne suis pas sûr que Fujifilm revienne sur ce segment. Car ce n’est pas la demande des clients, ni des magasins. Pour eux, le marché des boîtiers en-dessous des 1000 € est capté par les smartphones. C’est bien dommage, car nous avions toute une population qui avant s’achetait des compacts, faute de se payer des appareils plus gros. Et aujourd’hui ce marché se résume aux compacts experts de Panasonic et Sony.

De notre côté, l’entrée de gamme se résume aux X-S10, au X-T30 et X-E4, ce dernier étant un boîtier de niche, un peu comme le X-Pro3. Mais je ne suis pas au Japon, ni dans le secret des dieux, donc il est possible qu’il y ait un renouvellement des boîtiers les plus accessibles. Par exemple, va-t-on enfin avoir un successeur du X-T30, voire du X70 (lancé en 2016, NDLR) ?

Il nous manque une véritable entrée de gamme en-dessous des 1000 €. Mais le public actuel de Fujifilm ne vient pas chercher ce type de boîtiers chez nous, puisqu’il recherche notamment les capteurs X-Trans, les simulations de films, la montée en sensibilité – qu’on ne retrouvait justement pas sur l’entrée de gamme.

De son côté, le X100V se porte tout aussi bien, partout dans le monde. Et il a cette particularité d’enregistrer de très belles ventes à chaque génération, sans aucun essoufflement. Il s’est écoulé à plus de 100 000 exemplaires dans le monde pour chaque génération, ce qui représente une très belle performance. C’est un boîtier auquel nos clients sont très attachés, puisqu’on peut l’avoir toujours dans la poche. On le retrouve notamment auprès des possesseurs de reflex, puisque c’est le boîtier qu’on emmène avec soi le week-end.

C’est le boîtier de Cartier-Bresson ! Un appareil avec une focale fixe équivalent 35 mm (dont la formule optique a été refaite), qui tient dans la poche, doté d’un obturateur central ultra-silencieux. Aujourd’hui, la demande est toujours aussi élevée, même si certains clients nous interrogent déjà sur son renouvellement, de par la sortie des X-H2 et X-H2S.

Pour moi, ce boîtier est arrivé à une maturité absolue. À tel point que nous n’aurions aucune raison de le changer. Le capteur de 26 Mpx est largement suffisant, les algorithmes d’autofocus sont les mêmes que sur le X-T4 – ce qui est idéal pour de la street photography, la rafale à 8 i/s est suffisante, on peut filmer en 4K … toute amélioration ne serait que bonus.

Même la stabilisation du capteur pourrait paraître superflue, car elle risquerait de faire grossir le boîtier. De plus, toute la partie optique est particulièrement optimisée en fonction du capteur, afin de prendre le moins de place possible. Pour accroître la portée de l’objectif, on propose les téléconvertisseurs. La grande question concerne des optiques plus larges que 35 mm.

Les seules alternatives sur ce marché sont le Ricoh GR III… ou le Leica Q. Mais dans ce cas, il faut avoir les moyens. Le pire, c’est que certains clients ont les deux ! (rires). 

En plein confinement, Fujifilm a créé la surprise en annonçant l’ouverture de la monture X aux constructeurs tiers : est-ce une bonne nouvelle pour la marque ?

Pour nous, c’est une très bonne chose. Déjà parce que la demande était très élevée. Mais cela montre aussi que nous devenons légitimes sur le marché de la photo. Je pars du principe que si les opticiens et accessoiristes ne veulent pas travailler avec vous, c’est que vous êtes trop petit.

L’arrivée d’objectifs à la fois chez Sigma et chez Tamron en monture X quasi-simultanément, plus celle d’une quantité incroyable de marques tierces qui ont travaillé avec la monture Fujifilm, est un fait extrêmement positif pour la monture X.

Chez Tamron par exemple, on a le 18-300 mm qui est un véritable couteau suisse, qui permet à des photographes de ne partir qu’avec une seule optique en vacances. Chez Sigma, l’arrivée une série de focale fixes alternatives est une bonne chose, en permettant aux utilisateurs de bénéficier d’optiques plus abordables. 

De notre côté, nous avons récemment renouvelé certaines des optiques les plus anciennes de la monture X – comme le XF 56 mm f/1,2 R WR – qui conserve un moteur pas à pas, mais beaucoup plus moderne.

La grande raison pour laquelle nous ne sommes pas passés à un moteur linéaire, c’est le poids des verres. Sinon, l’optique aurait doublé de volume. Vu le poids des lentilles, il aurait fallu 3 ou 4 moteurs linéaires, et l’objectif en aurait souffert physiquement. C’est un compromis technique qui a été fait par les ingénieurs, afin de préserver le gabarit de l’objectif. 

Chez nous, la technologie LM [Linear Motor, NDLR] est la même que l’USM de Canon. Il s’agit de 2 à 4 éléments qui sont en flottement dès qu’elles sont électrifiées, et qui se déplacent à très grande vitesse. Dès qu’on coupe l’alimentation électrique, les éléments bougent dans le fût.

Les deux technologies sont développées en parallèle chez Fujifilm, en fonction de la focale des objectifs et de la course autofocus. Par exemple, le GF 20-35 mm f/4 R WR n’a pas un moteur linéaire car il possède une plage focale courte – et très grand-angle. Le pas entre le premier plan et l’infini est suffisamment réduit pour qu’un moteur pas à pas puisse suffire.

Sur de longues plages focales, en revanche, la course va nécessiter des moteurs avec beaucoup de couple. Tout est donc question de plage focale, et de poids des verres. 

N’y a-t-il pas un risque de « cannibalisation » des ventes par certaines marques d’optiques tierces ?

Si l’on prend l’exemple du 150-500 mm de Tamron et de notre 150-600 mm, sur la plus grande partie de la plage focale, on est sur des objectifs virtuellement identiques. Ce qui va changer, c’est le prix, mais aussi la rapidité AF. Il vaut mieux rester sur la même marque que celle de son boîtier. Même si le 150-500 mm se débrouille très bien dans ce domaine.

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Clairement, cela va dépendre de ce que recherchent les clients. Certains vont avoir un parc 100 % Fuji, et d’autres n’auront que des optiques tierces. Tout dépend du besoin des photographes, et je ne pense pas qu’il va y avoir une cannibalisation des ventes de nos objectifs.

Qui plus est, il existe des particularités géographiques. Par exemple, les objectifs à très longue focale vont mieux se vendre dans les régions de montagne, par exemple, vu que les sujets à photographier sont à proximité. De fait, de nombreux facteurs entrent en compte, mais tout dépend de ce que recherche le photographe. 

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Selon vous, quel est l’avenir de la photographie ?

C’est un très bonne question – et qui anime très souvent nos débats post-salon. Un de vos collègues m’avait récemment interrogé au sujet d’une déclaration des CEO de Sony et de Qualcomm, selon qui les nouveaux algorithmes et les nouveaux processeurs allaient tuer les appareils photo traditionnels.

Mais cela fait à peu près 5 ans qu’ils nous disent ça. Et de la même manière, cela fait 10 ans que Pentax dit que tout le monde va revenir au reflex… (rires) Je ne suis pas étonné de leur part, car Qualcomm défend son business – et Sony est présent sur tous les terrains.

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Mais je pense que malheureusement le marché va continuer de se réduire en volume – mais que cette diminution sera compensée par une augmentation du prix d’achat. Ce qui va rendre la photo un peu plus exclusive qu’elle ne l’est aujourd’hui – et qui pourra rendre encore plus attractif les marchés de l’occasion si on arrive à produire des produits durables.

Cela dit, aujourd’hui en France on vend en moyenne 2 smartphones par habitant, donc les cibles ne sont pas les mêmes, les marchés ne sont pas les mêmes, donc les budgets R&D déployés pour les smartphones sont tels qu’ils auront toujours de l’avance sur nous. Ainsi, l’intelligence artificielle et les mécanismes basés sur le Deep Learning commencent seulement à arriver sur les boîtiers photo, chez Fujifilm comme chez la concurrence, notamment du côté de l’autofocus.

Mais selon moi, on a encore 10-15 belles années devant nous. Est-ce qu’on sera encore tous là ? Olympus a plus ou moins disparu, Hasselblad est passé sous contrôle de DJI, Minolta a été absorbé par Sony…

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Demain, réussirons-nous à garder notre identité propre mais à mettre notre R&D en commun ? C’est ce qui nous permettrait de survivre et d’être un peu plus proactifs. Ainsi, il existe déjà le conglomérat autour de la monture L entre Sigma, Leica et Panasonic. Ne pourrait-on pas imaginer la même chose entre Canon, Nikon, Fujifilm et Sony, avec une partie de la R&D commune (sachant que Fujifilm, Nikon et Sony partagent les mêmes capteurs) afin d’aller plus vite en mettant en commun nos cerveaux, tout en gardant notre identité propre ?

Pour autant, le marché a encore de belles années devant lui, et nous restons toujours très enthousiastes. D’un autre côté, je n’ai pas de boule de cristal. En conférence, j’aime toujours poser la question « quel appareil photo avez-vous sur vous ? ». Et dans 9 cas sur 10, les gens possèdent un smartphone, puisque « le meilleur appareil photo est celui que vous avez avec vous ». Peut-être que les CEO de Qualcomm et de Sony ont raison d’un certain point de vue.

Cependant, les photos prises au smartphone sont faites pour être regardées sur un écran de smartphone. Pour faire du print, il faut largement plus qu’un smartphone. Au-dessus de notre stand, tu as des impressions en grand format de 1,6 x 1,2 m. Et pourtant, quand on regarde de plus près, on peut voir tous les détails de la trame du tissu photographié. On aura beau mettre 100 Mpx sur un smartphone, le niveau de détails ne sera jamais le même. 

De plus en plus de constructeurs photo se tournent aujourd’hui vers la vidéo. Peut-elle représenter une forme de salut pour la photo ?

Pour répondre à cette question, je vais faire une analogie avec le monde du cinéma, où un métier est en train de disparaître : celui de photographe de plateau. Tout simplement parce que l’industrie n’en a plus besoin. Les images sont en 6K ou en 8K, et il suffit de faire de l’extraction d’image pour faire des dossiers de presse, les affiches, etc.

Aujourd’hui, le cinéma français fait encore appel à des photographes de plateau. Et j’en connais deux, et ils sont chez Fuji. Mais je ne suis pas sûr que la vidéo vienne nous sauver. Je sais que les budgets des tournages sont 3 à 4 fois plus élevés que pour les shootings photo.

Mais pour le quidam moyen, la vidéo c’est gadget. Même pour moi qui ai un passif de photographe professionnel – et qui n’a pas goûté à la vidéo dans ma formation académique – c’est une tannée de m’y mettre. Quand on fait de la vidéo, il faut l’appareil mais aussi l’espace de stockage, l’ordinateur, l’écran, les logiciels qui vont avec, surtout avec les définitions actuelles.

Clairement, pour notre cœur de cible, la vidéo reste accessoire. Cela dit, je pense que nous avons fait une erreur au début en faisant de la vidéo « à moitié ». Il aurait mieux valu ne pas faire de vidéo du tout, et y aller à fond ensuite. Ce qu’on fait aujourd’hui pleinement avec les X-H2 et X-H2S, qui sont de vrais atouts sur le marché, surtout à ce tarif-là. 

À moyen terme, la question est aussi au niveau des mécanismes d’intelligence artificielle de text-to-image, voire de text-to-video. Demain, est-ce que ce ne sera pas la solution pour les agences de communication notamment ? D’autant que le marché est clairement tiré vers le bas. C’est du véritable dumping, et c’est ce qui fait que c’est compliqué pour les photographes professionnels aujourd’hui. 

À l’inverse, une certaine partie du grand-public semble avoir beaucoup de moyens…

Si une marque déclare que le marché est tiré par les professionnels, tu peux crier au bullshit ! (rires). Les pros représentent un marché de niche, qui épuisent leur équipement avant de le remplacer. D’un autre côté, certains clients ont la chance d’avoir des budgets extrêmement conséquents.

Je me souviens d’une journée démonstration à la Fnac. Un client arrive pour acheter un X-T30 – et il est finalement reparti avec le X-T30 mais aussi avec un GFX et 3 optiques ! De même, je vois sur Internet des particuliers dont les images mettent une claque à bon nombre de professionnels.

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Et ceci est lié à la démocratisation des nouvelles technologies, et notamment à l’arrivée de l’IA dans Photoshop, pour le détourage intelligent par exemple. Mais aussi avec la montée générale de la qualité des boîtiers sur toutes les marques. Aujourd’hui, on voit très nettement que les volumes diminuent mais que la valeur augmente.

Si on regarde le marché en valeur, il se porte particulièrement bien. Et c’est ce qu’on voit particulièrement avec la gamme GFX, où la clientèle répond vraiment à l’appel. Par exemple avec le GFX 50S II, on est sur environ 80 % d’amateurs. Avec le GFX 100S, on a environ 60 % de professionnels.

Mais à travers notre gamme GFX, on se rend bien compte à quel point les prosumers sont ceux qui font le marché de la photo aujourd’hui. Ils ont un pouvoir d’achat incroyable. Et ils font le bonheur des marques. Bien souvent ils font partie d’un club photo, et une fois qu’une personne a acheté du Fujifilm, la tendance est lancée.

C’est aussi ce qui explique pourquoi on s’éloigne aussi fort de l’entrée de gamme, et qu’on soit passé au-dessus de la barre symbolique des 1000 € pour un grand nombre de produits, notamment sur les objectifs. Au final, on se rend compte que pour une partie de notre clientèle, le prix n’est pas un point important.

Question corollaire : pourquoi a-t-on un tel écart entre les prix français et ceux aux États-Unis ?

Il y a plusieurs éléments de réponse. D’une part, les prix affichés sur les sites américains sont exprimés hors-taxe. D’autre part, les prix sont liés au cours du yen, Fujifilm étant une marque japonaise. Vu que le yen n’est pas à son meilleur niveau en ce moment, toutes les marques sont impactées.

Sans oublier un autre facteur : l’éloignement géographique. Vu du Japon, l’Europe est plus loin que les USA. De fait, les coûts de transport ne sont pas les mêmes, puisque les produits venant d’Asie sont débarqués sur la côte Ouest des États-Unis.

Cela dit, même si les tarifs en euros paraissent plus élevés que ceux en dollars, il y a un gros travail d’évangélisation à faire auprès des magasins, en soulignant que les technologies d’un X-H2S sont les mêmes que ceux des Nikon Z9, Canon EOS R3 et Sony A1. 

Le B2B semble de plus en plus important pour tous les constructeurs photo. Est-ce aussi le cas pour Fujifilm et dans quelle mesure ?

Aujourd’hui, le B2B est la cible n°1 de nos divisions graphiques et print. Mais il est davantage géré par les magasins spécialisés comme Prophot ou Objectif Bastille, qui font 90 % de leur business en B2B.

Ces marchés sont importants pour nous car ils représentent de gros volumes, mais ils renouvèlent peu souvent leur équipement. Une agence de presse, par exemple, va changer son matériel environ tous les 10 ans. C’est pour cela que nous déléguons cette partie aux magasins, qui connaissent les clients, les contrats et ont le personnel pour gérer les appels d’offre.

Du reste, il existe aussi une autre cible en B2B, mais qui concerne davantage la vidéosurveillance, avec notamment la branche Fujinon. Par exemple, on propose le SX800, doté d’un zoom 40x, avec un capteur de X-T2, et qui permet de faire de la surveillance. Cette caméra propose la capture en infrarouge et elle est pilotable à distance. C’est le genre de produits qui vont être proposée à l’armée par exemple.

Mais d’une manière générale, les marchés B2B sont davantage adressés par l’optique, plus que par les capteurs. C’est ce qui permet de toucher à tous les domaines, du print à la projection des images, de la prise de vue à l’impression, et donc de répondre à toutes les demandes. 

Quelles sont les prochaines étapes pour Fujifilm ?

Nous avons passé deux années à nous concentrer sur le GFX, et nous allons continuer à développer le parc optique moyen format. Ainsi, nous avons eu récemment l’annonce de deux optiques tilt-shift sur la gamme GF [durant l’évènement X-Summit New York 2022, NDLR], et nous allons continuer dans cette voie.

Côté APS-C, suite à l’annonce des X-H2 et X-H2S, nous allons continuer à mettre à jour le reste de la gamme. Reste à voir avec quel capteur : plutôt le capteur stacked ou celui de 40 Mpx ?

Phototrend Fujinon XF 56 mm f/1,2 R WR

De même, nous allons continuer à développer les optiques, avec ce même rythme de 4 à 5 optiques par an. En parallèle, nous continuerons à faire évoluer les firmware des boîtiers le plus possible. Et bien sûr on restera attentifs aux annonces de Sony côté plein format pour voir de quoi sera fait l’avenir de la gamme GFX. 

De l’extérieur, il semble aisé d’avoir le sentiment que la gamme GFX semble presque prioritaire par rapport la gamme X. Est-ce le cas ?

Disons que le moyen format marche très fort. Et il est vrai que nous avons eu 2 grosses années autour de la gamme GFX, où nous avons un peu moins mis l’accent sur l’APS-C. Nous avions cette demande de la part des photographes, et nous avons reçu un très bon accueil, tant en France que dans le monde.

Car si l’on veut avoir un vrai « plus », il ne suffit pas de passer à une autre marque – puisque tous les capteurs sont bons. Pour avoir un vrai bond en termes de qualité, il faut passer sur un capteur de taille supérieure. Et de ce point de vue, nous avons rendu accessible l’inaccessible.

Quand j’étais en école de photo, travailler sur des boîtiers Phase One nous faisait rêver, mais on nous disait très clairement que c’était impossible à rentabiliser. Or, aujourd’hui, nous avons rendu ce rêve accessible au plus grand nombre. Éric Bouvet, par exemple, part sur des champs de guerre avec du GFX. De même, un photographe sportif comme Tristan Shu fait toutes ses photos au GFX, notamment pour des campagnes outdoor comme pour Honda.

Aujourd’hui, le GFX répond à quasiment tous les besoins. La question se pose de cette façon : si vous voulez de la réactivité et de la légèreté, vous avez la gamme X. Si vous souhaitez monter en qualité, vous avez le GFX.

Finalement, la montée des prix du plein format a permis de justifier l’intérêt du moyen format. Puisque beaucoup de boîtiers 24×36 sont vendus à des prix équivalents, il devient très facile pour nous d’orienter ces clients vers notre gamme moyen format. D’autant que nos produits deviennent de plus en plus accessibles, ce qui nous permet de nous ouvrir à toujours plus de photographes.

Plus on vend, plus le prix des capteurs que nous achetons diminue, ce qui nous permet de vendre encore moins cher, et ainsi de suite. Et c’est ainsi que nous rendons ce rêve de photographe accessible, qu’auparavant personne ne pouvait se payer.

Quand on regarde en grand format les photos prises il y a 50 ans ou plus avec l’argentique, on se rend compte à quel point les photos ont une âme.

En conclusion : quel produit rêvez-vous d’annoncer un jour ?

Soyons fous ! Je rêve de t’annoncer demain un GFX 200 qui serait la version grand format de mon X100V. Petite optique, entièrement optimisée, obturateur central, boîtier discret… c’est mon rêve.

Ou sinon, je rêve d’annoncer ce qu’a sorti Hasselblad avec son 907X : je rêve de sortir un GFX modulable, avec une visée ventrale, qu’on peut utiliser juste avec le corps central et une petite optique, auquel on peut rajouter une poignée et un viseur.

C’était d’ailleurs ce qu’avaient conçu les ingénieurs japonais avec le GFX Omega. Voici ce que je rêverais de vous annoncer.


Merci Cyril Duchêne d’avoir répondu à nos questions. Nous tenons également à remercier l’équipe de Fujifilm France pour cette interview.

Pour en savoir plus, retrouvez tous nos articles sur Fujifilm.

Responsable éditorial

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  1. Super intéressant, merci !
    Par contre dommage de penser qu’il ne faille que des trucs chers… Je suis hyper fan de mon XC 35 (même sous la pluie) et j’aimerai bien un XC 23 ou même XC 50…
    Ah et si tu m’entends Mr Fuji il faudrait ajouter le 5×4 sur tous les boitiers et pas seulement les GFX… Ce serait un vrai plus en attendant d’avoir les moyens de passer sur du GFX un jour.

  2. Ce qu’on comprend surtout c’est que Fujifilm abandonne quand même son coeur de cible initial (que je vais résumer caricaturalement de « hipster ») en mettant de côté leur ergonomie à molettes qui faisait son charme pour du classique PSAM sur des boitiers qui font la course à l’armement. Une sorte de Sony de l’aps-c. Bien triste.

  3. Et remarque numéro 2 : AMHA C’est un faux problème de dire qu’un X100V stabilisé deviendrait trop gros. Le leica Q2 est nettement plus gros qu’un X100V (pour une autre raison certes) et il a pourtant son succès.

  4. Merci pour cet article
    Y aura t’il un successeur au X70, je l’espère (pas de réponse ici)
    Cela fait longtemps que je n’ai plus de sac photo, et je ne reviendrai pas en arrière
    En attendant j’utilise mon XF10 qui a ses défauts mais que j’aime bien
    S’il devait tomber en panne … devrais-je passer au Ricoh GR3 ? … je l’ai testé longuement il est très bien, mais non car je ne pourrais me passer des jpegs Fuji
    Passer au X100V ? non plus, je ne le considère pas comme un compact et finalement je me suis fait au 28mm
    Depuis 2011 je me demande si je m’en prends un, non définitivement trop gros
    On parle ci-dessus du XT200/15-45 à priori peu vendu en France, peut-être était il un peu trop cher ? (et un zoom électrique a peut-être freiné les amateurs ?)
    Lorsqu’il a été en promo à Noel (2019?) pendant quelques temps (499€), je connais 2 personnes qui se sont précipités
    Dommage qu’il n’y ait plus une telle offre, elle aurait pu permettre à certains de rester dans la « photo » (à d’autres d’y venir) … au lieu d’abandonner et d’aller vers le photophone
    Et un client qui reste dans la « photo », c’est peut-être un futur client pour un appareil plus haut de gamme un jour ?
    Le tarif d’entrée sera donc de plus en plus excessif malheureusement, rien d’étonnant
    Un GFX200 éq X100 pas mal, je veux bien le tester sur une journée 😉
    Mon souhait est plus modeste : XF20/IBIS/WR/28mm (sans écran mobile) avec quelques traitements du signal style photophone haut de gamme actuel

  5. Interview intéressante sauf qu’un point est occulté : le fait que Fujifilm ne livre pas certains appareils en France et en Europe en particulier le X100V dont on parle dans cet article (indisponible depuis au moins juin, on est en novembre 2022) X-S10 toujours en attente et en livre d’autre au compte goutte.