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Libération De Paris, 1944 © Association des amis d’Ergy Landau

Zoom photographe : Ergy Landau ou l’importance du travail d’archive

Née à Budapest en 1896, Ergy Landau fait partie de cette génération de photographes ayant fui la montée des régimes fascistes. Exilée à Paris en 1923, elle contribue à insufluer une nouvelle dynamique à la photographie, grâce à une démarche artistique singulière. Pourtant, à la différence de ses compatriotes comme Brassaï ou Robert Capa, celle qui fut l’une des premières femmes photographes est longtemps restée dans l’ombre. L’exposition que lui consacre en ce début d’année 2023 la Maison de la Photographie Robert Doisneau, ainsi que la monographie parue aux éditions du Bec en l’air, sont l’occasion de retracer son parcours atypique. Deux projets nés d’une même démarche, celle de l’exploration minutieuse et laborieuse d’archives et de photographies.

Ergy Landau : une photographe longtemps oubliée

Ces dernières années, quelques femmes photographes ont été sorties de l’oubli grâce à des travaux édifiants : Les femmes photographes de la Nouvelle Vision en France 1920-1940 de Christian Bouqueret, l’exposition Qui a peur des femmes photographes ? au Musée de l’Orangerie & Musée d’Orsay en 2015 ou encore les trois tome Femmes photographes de la mythique collection « Photo poche », parus en 2020.

L’intérêt porté sur l’œuvre des femmes photographes françaises est récent et quelque peu relatif ; et si des artistes comme Vivian Maier, Sabine Weiss ou Germaine Krull sont progressivement redécouvertes et font l’objet d’expositions et de livres, le travail d’Ergy Landau reste souvent confidentiel, réservé à un cercle d’universitaires et de spécialistes de l’histoire de l’art du vingtième siècle.

Zoom photographe Ergy Landau
Moisson, Années 30 © Association des amis d’Ergy Landau

Pourtant, force est de constater qu’Ergy Landau se révèle comme une figure primordiale et une contributrice majeure à la pratique photographique de son époque. Active entre le début des années 1920 et la fin des années 1950, elle participe aux plus grandes expositions photographiques, et contribue à la fois à des publications purement artistiques, d’autres à visée pédagogiques, sans oublier des revues destinées au grand public. Certaines de ses photographies de rue sont des témoignages précieux, des documents de ce qu’ont été les années d’entre-deux guerres, à Paris. 

Une œuvre composite

Son approche artistique multiple et l’hétérogénéité de sa production ont contribué à flouter les frontières de sa pratique, et donc la facilité à recevoir son travail et à en faire un corpus jugé cohérent.

Issue de la diaspora hongroise d’entre-deux guerres, Ergy Landau arrive à Paris dans les années 1920 et s’intéresse rapidement à une certaine recherche esthétique inspirée par le courant de la Nouvelle Vision ou de la Nouvelle Objectivité. À côté de ce travail personnel, elle répond à la nécessité d’avoir un travail alimentaire et donc à des commandes de portraits ou de supports publicitaires.

Qu’il s’agisse de son travail personnel ou de la part de commande qui procède du marché, les photographies d’Ergy Landau ne se démarquent pas avec éclat de celles que d’autres, hommes ou femmes, réalisent à la même époque

Kathleen Grosset, Laurence Le Guen et David Martens, commissaires de l’exposition et directeurs de l’ouvrage publié aux éditions Le bec en l’air

Avec l’arrivée d’appareils plus mobiles et un désir profond de renouveau et d’expérimentation, les photographes de la Nouvelle Vision renouvellent l’approche du medium et de la composition en bouleversant les codes artistiques : les cadrages sont serrés, parfois jusqu’à couper le sujet par un des côtés, ils renoncent à l’horizontalité en pratiquant la plongée et la contre-plongée.

Le portrait demeure pourtant majoritaire au moins jusque dans les années 1930, et reste une pratique très lucrative pour ces photographes en recherche de modernité – c’est ainsi qu’ils poursuivent cette tradition familiale réservée à la bourgeoisie, en la reléguant parfois au rang d’art lorsqu’ils photographient des personnalités du monde du cinéma ou de la littérature.

Cette élite artistique semble sensible à ce renouveau du portrait, plus dynamique, dépouillé des poses conventionnelles et des décors peints. Comme ses confrères, Ergy Landau photographie de nombreuses personnalités majeures de ces années-là : Colette passe sous sa caméra, ainsi que Paul Valéry, Bourdelle, ou encore La Baronne de Rotschild.

Zoom photographe Ergy Landau
Libération De Paris, 1944 © Association des amis d’Ergy Landau

Une plongée dans le Paris de l’entre-deux guerres et d’après-guerre

Que ce soit pour ses travaux de commande ou pour ses reportages personnels, Ergy Landau consacre une grande partie de son activité à représenter le mode de vie parisien des années 1930, 1940 et 1950. D’un côté, de nombreux acteurs de la vie artistique et des familles bourgeoises passent dans son studio personnel pour des portraits modernes. De l’autre, hors des murs, elle photographie des scènes de rue qui n’ont rien à envier à ses compatriotes et contemporains (Brassaï, Paul Almasy, entre autres).

Armée de son Rolleiflex, elle saisit à la volée les Parisiens qui s’adonnent à des activités typiques de l’époque : au bord de Seine, les pêcheurs se bousculent, les bouquinistes ont maintenant pignon sur rue, des lecteurs assidus se regroupent dans les parcs et jardins pour lire en plein air – à la Libération, elle déambulera dans les rues bondées pour photographier les scènes de liesse.

Ces années-là marquent également l’essor des loisirs en plein-air, conjointement à une certaine émancipation des corps. L’été, à côté de la tour Eiffel, les Parisiens et les Parisiennes n’hésitent pas à se mettre en maillot de corps et à faire de la gymnastique. À la campagne, ses prises de vue montrent des scènes de nus en plein air, véritables témoignages d’une intimité partagée, d’une certaine sororité au cœur des années 1930.

Zoom photographe Ergy Landau
Gymnastes sous la Ttur Eiffel, Paris Années 50 © Association des amis d’Ergy Landau

Plus tard, à l’aube des Trente Glorieuses et avec la création du magazine Elle et du périodique communiste Heures claires des femmes françaises, Ergy Landau se met à vendre ses images à cette nouvelle presse féminine qui met la famille au centre de ses préoccupations. C’est par ce biais qu’elle adopte progressivement la couleur – indispensable pour espérer être en couverture – et qu’elle photographie la vie quotidienne de femmes en train de coudre, de broder, ou de transmettre leur savoir-faire à leurs filles.

Fin d’une trajectoire

Elle décède en 1967, deux ans après un accident qui la rend lourdement handicapée. Sans famille directe pour valoriser son travail après sa mort, elle échappe ainsi aux années 1970 qui marquent la reconnaissance des photographes comme des artistes à part entière – malgré une exposition organisée en 1988 au Musée Nicéphore Niépce par Raymond Grosset, directeur de l’agence Rapho qu’Ergy Landau rejoint en 1933 et qu’elle soutiendra vivement à la Libération.

Autoportrait d’Ergy Landau au Rollefleix, studio d’Ergy Landau, années 1960. Association des amis d’Ergy Landau

L’exposition à la Maison Robert Doisneau et le beau livre qui l’accompagne trouvent leur origine dans les travaux de Kathleen Grosset (fille de Raymont), Laurence Le Guen et David Martens. Ils répondent magistralement à ce besoin de mettre en lumière la trajectoire de cette photographe oubliée, et soulignent l’importance grandissante – et primordiale – de la recherche et du travail d’archive.

La monographie Ergy Landau, Une vie de photographe (1896-1967) est disponible aux éditions Le bec en l’air au tarif de 36 €, pour 130 reproductions couleurs et noir et blanc sur 128 pages, incluant des textes de Laurence Le Guen, David Martens et Kathleen Grosset.

© Éditions Le bec en l’air, Association des amis d’Ergy Landau

L’exposition à la Maison de la Photographie Robert Doisneau a été prolongée jusqu’au 23 février 2023.

Informations pratiques :
Ergy Landau, 1896-1967
Maison de la Photographie Robert Doisneau
Du 23 septembre au 26 février 2023
1 rue de la Division du Général Leclerc, 94250 Gentilly, France
Du mercredi au vendredi : 13h30-18h30, samedi et dimanche : 13h30-19h
Entrée libre.