La photographie se conjugue au féminin et le livre Une histoire mondiale des femmes photographes l’affirme haut et fort. De l’invention de la photographie en 1839 jusqu’à l’orée du XXIe, cet ouvrage met en lumière 300 femmes photographes qui ont pris part à l’évolution de la pratique et de notre regard sur ce medium.

Une omniprésence invisible

Les 450 photos rassemblées ici lèvent encore un peu plus le voile sur ces signatures souvent restées dans l’ombre des grands maîtres, maris, mentors ou simples contemporains de ces talentueuses photographes. Un discrédit et un effacement de notre histoire pour celles qui osèrent se saisir de l’appareil comme d’un outil d’émancipation, sortant de leur rôle de muse ou d’assistante faisant jusque-là seul office de lien entre la femme et la pellicule. Combien ont vu leurs images attribuées à leurs époux ? D’Harriet Tytler à celles de Gerda Taro, ce sont bien souvent leur nom plus que leurs images qui se sont lentement effacées de nos mémoires.

Zoom photographe : Lee Miller

Les femmes photographes sont pourtant partout, participent à toutes les expérimentations du siècle, mettent au point des procédés de tirage, comme Lee Miller qui découvre la solarisation aux côtés de Man Ray. Le premier livre photo est lui aussi féminin, né des images d’Anna Atkins en 1843. La simple vue du sommaire d’Une Histoire Mondiale des Femmes Photographes et de ses 300 noms féminins, alors même que nous sommes souvent mis au défi de citer une femme entrée dans l’histoire de la photographie, nous confirme que malgré leurs talents, peu d’entre elles accédèrent à la notoriété sauf quelques exceptions comme Diane Arbus ou Dorothea Lange.

Isabel Muñoz, Sans titre, série «Bam», 2005 ©Isabel Muñoz

Une photographie féminine ?

Le livre interroge également la production féminine. Existe-t-il un genre féminin en photographie ? La préface nous le rappelle, ces considérations sont probablement héritées du cantonnement de femmes photographes à la sphère privée et de facto de leur spécialisation dans le portrait ou la nature morte.

Julie Margaret Cameron, Annie, mon premier succès, 1864 © Digital image courtesy of the Getty’s Open Content Program

De Julia Margaret Cameron à l’impératrice Cixi ou Elizabeth Pulman, première photographe professionnelle en Nouvelle-Zélande, jusqu’à l’atelier photographique égyptien de Marie-Lydie Bonfils, le livre nous met face à l’omniprésence de la photographie féminine dans toutes les sociétés, des Indes orientales aux salons cossus londoniens jusqu’à la Russie pré-révolutionnaire. Leur démarche artistique ou documentaire offre de précieux témoignages sur leurs temps et culture. Les portfolios du livre le confirme : portraits, paysages, nus, photoreportages de guerre ou expérimentations abstraites : aucun domaine n’est étranger à la photographie féminine.

Pamela Singh, Carte au trésor 022, 1994 -1995, peinte en 2015 © Courtesy of Pamela Singh and Sepia Eye

Un manifeste collaboratif

Une Histoire Mondiale des Femmes Photographes se place en digne héritier des analyses et monographies proposant une relecture féministe de la photographie. L’ambition du livre ne se limite pas à citer ces signatures, mais bel et bien à en partager la densité et l’intensité.

Manifeste non exhaustif sur la place de la femme dans la photographie, ce livre part également à la rencontre de nos contemporaines. Dirigeant les recherches et la rédaction, Luce Lebart et Marie Robert ont invité 160 journalistes, historiennes, conservatrices, mais aussi photographes de toutes origines à partager leurs points de vue sur ces images et ces parcours.

Carrie Mae Weems, Sans titre [Homme lisant le journal], série «La table de cuisine », 1990 © Carrie Mae Weems. Courtesy of the artist and Jack Shainman Gallery, New York

Une manière d’inviter à la rencontre des sensibilités et des pratiques en évitant l’écueil du regard normé d’une seule culture, particulièrement en Europe et aux États-Unis où la considération de la photographie au féminin a progressé. Une Histoire Mondiale des Femmes Photographes est, comme toutes les grandes conquêtes et victoires féminines, un ouvrage co-construit, une somme collective pour voir et lire celles qui participent à documenter et interroger notre histoire.

Frances Benjamin Johnson, Autoportrait dans l’atelier, 1896 © Library of Congress, Prints and Photographs Division, Washington, D.C

L’ouvrage est co-dirigé par Luce Lebart, qui signait en 2017 le livre Les Grands Photographes du XXe siècle, et par Marie Robert, conservatrice au musée d’Orsay et historienne de la photographie. Ces points de vue féminins multiples assurent à la parole une place non négligeable dans l’ouvrage.

L’ouvrage a bénéficié du soutien des Rencontres d’Arles et du programme de la fondation d’entreprise Kering pour mettre en lumière le rôle de la femme dans les arts et la culture. D’autres initiatives complètent ces actions en faveur de la visibilité des femmes dans la photographie contemporaine comme dans son histoire. Le prix Women in Motion récompense désormais chaque année une femme à Arles, Sabine Weiss en a été la lauréate en 2020 ; le parcours Elles x Paris Photo faisait également la part belle à la photo féminine cet automne.

Elles x Paris Photo, parcours dédié aux femmes photographes

Si ce tour du monde et voyage dans le temps aux origines de la photographie féminine en 504 pages a été conçu et réalisé par des femmes, il  s’adresse bien à toutes et à tous.

Le livre Une Histoire Mondiale des Femmes Photographes (504 pages, 25 x 28 cm, novembre 2020) est disponible au tarif de 69 euros sur le site des Éditions Textuels, chez Leslibraires ainsi que dans toutes les bonnes librairies photo.