Savez-vous que Leica ne possède pas vraiment son logo ? En effet, la fameuse pastille rouge n’appartient pas à Leica Camera AG, qui fabrique pourtant les appareils et objectifs que tout le monde associe à la marque, mais bien à une autre société : Leica Microsystems. En réalité, derrière le logo historique se cache toute une architecture de sociétés juridiquement indépendantes.

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Une scission héritée des années 1990
Tout part de l’institut d’optique fondé à Wetzlar en 1849, repris une vingtaine d’années plus tard par Ernst Leitz, qui lui donne son nom. C’est cette maison, spécialiste du microscope, qui donnera naissance à Leica en 1925 (contraction de LEItz CAmera).
Au sortir d’une période financièrement compliquée, la maison mère est scindée entre 1996 et 1998 en plusieurs sociétés indépendantes, chacune spécialisée dans un domaine : la photo, la microscopie, la géodésie, puis plus tard le diagnostic médical et les optiques de cinéma. Depuis, ces entités ne partagent ni capital, ni direction, ni stratégie : seulement un nom et un héritage communs.
Cinq sociétés indépendantes composent ainsi la galaxie Leica :
- Leica Camera AG : la société la plus connue. Elle conçoit des appareils, objectifs photo ou encore des jumelles. Basée à Wetzlar, c’est la vitrine du monde Leica.
- Leitz Cine : l’entreprise produit des optiques de cinéma haut de gamme. Société sœur de Leica Camera AG créée en 2008, elle a troqué en 2018 le logo « Leica » pour une pastille « Leitz ». Installée au Leitz Park de Wetzlar, elle a rejoint la L-Mount Alliance en 2021.
- Leica Microsystems : il s’agit d’une société spécialisée dans les microscopes et l’instrumentation scientifique. Cette filiale du groupe Danaher est aussi propriétaire du nom et de la pastille rouge Leica.
- Leica Biosystems : l’entreprise est dédiée au diagnostic clinique, et notamment à l’histopathologie (l’étude des tissus au microscope). Bien que détachée de Leica Microsystems, elle appartient également au groupe Danaher.
- Leica Geosystems : basée à Heerbrugg, en Suisse, la société conçoit des appareils dédiés à la topographie, la géodésie et les scans 3D.

Leica Microsystems et sa boîte de pastilles rouges
Cela peut surprendre, mais, lors de la scission évoquée plus haut, l’entreprise Leica Microsystems a hérité de la propriété du nom commercial et de la pastille rouge. Discrète auprès du grand public et spécialisée dans les microscopes et l’instrumentation scientifique, cette société, filiale à 100 % de l’américain Danaher depuis 2005, occupe même les locaux historiques de Leica, dans le centre de Wetzlar.
Pour être tout à fait précis, ce n’est d’ailleurs pas l’entité qui fabrique les microscopes qui détient la marque, mais une structure dédiée : Leica Microsystems IR GmbH, le « IR » renvoyant à la propriété intellectuelle. Ce véhicule juridique fait office de gardien des droits : il détient la marque LEICA et la pastille rouge, et en concède l’usage, par contrat de licence, aux différentes sociétés qui portent le nom Leica.

Conséquence directe : toutes les autres sociétés qui exploitent le nom Leica doivent lui verser des redevances. Y compris Leica Camera AG, qui paie ainsi pour utiliser un nom et un logo pourtant issus de son propre héritage.
Détenir une marque implique aussi de la protéger. En droit, un contrat de licence comporte presque toujours des clauses de contrôle qualité : faute de veiller au niveau des produits qui portent son nom, un propriétaire risquerait, à terme, d’affaiblir voire de perdre ses droits sur la marque (un principe parfois désigné sous le terme de « licence nue »).
Sur le papier, Leica Microsystems conserve donc un droit de regard sur l’usage du nom et de la pastille rouge, une prérogative qui relève davantage du garde-fou juridique que d’une supervision opérationnelle dans la fabrication des appareils photo.
Quel est le montant de la redevance ?
C’est le point le plus opaque du dossier : combien les autres entités Leica paient-elles à Leica Microsystems ? Les contrats de licence ne sont pas publics, et aucun montant officiel n’a jamais été divulgué. Ni par Leica Camera, qui n’est plus tenue de publier ses comptes depuis sa sortie de la Bourse de Francfort en 2012, ni par Danaher, qui ne détaille pas ses revenus de licence marque par marque. Nous ignorons même s’il s’agit d’un forfait global ou d’un pourcentage prélevé sur les ventes. Cette opacité n’a d’ailleurs rien d’exceptionnel : les transactions portant sur une marque « seule », sans technologie associée, sont rares et rarement rendues publiques.
Faute de chiffre officiel, on peut toutefois situer un ordre de grandeur. Pour une licence de marque entre sociétés, les barèmes de référence en matière de prix de transfert situent généralement les redevances autour de 3 à 5 % du chiffre d’affaires concerné, certains cas documentés descendant jusqu’à 1,5 %.
Ces taux valent pour une marque seule, sans transfert de technologie. À l’inverse, une licence de merchandising (type Disney ou grande maison de mode) peut grimper de 5 à 15 %, mais la marque y constitue alors l’essentiel de la valeur du produit.

Rapporté aux quelque 596 millions d’euros de chiffre d’affaires de Leica Camera AG sur l’exercice 2024-2025, et en restant sur le bas de cette fourchette, cela situerait un éventuel versement entre quelques millions et une quinzaine de millions d’euros par an. Insistons ici : il s’agit d’un simple ordre de grandeur, à manier avec prudence. Le contrat réel peut tout aussi bien prévoir un forfait fixe qu’un pourcentage, et nous n’avons aucune confirmation du mode de calcul retenu.
Un autre indice montre que la pastille rouge se monnaie bel et bien. Dans le cadre du partenariat entre Leica et Xiaomi (un co-engineering qui allait toutefois bien au-delà de la simple marque, puisque Leica a apporté sa R&D optique), des estimations évoquent un surcoût de 3 à 5 dollars par smartphone au titre de la licence. Un chiffre d’une autre nature, mais qui rappelle que le nom Leica a une valeur marchande directe.
Une chose est sûre, en revanche : ces redevances existent bel et bien, plusieurs sources internes à Wetzlar nous l’ayant confirmé. Les estimations chiffrées, elles, relèvent encore de l’hypothèse.
Reste une question : à qui appartient Leica Camera AG elle-même ?
L’entité la plus visible du grand public, qui dispose d’un siège et d’une usine à Wetzlar ainsi que d’un second site à Famalicão, au Portugal, partage son capital entre deux actionnaires :
- ACM Projektentwicklung GmbH (55 %) : société d’investissement autrichienne basée à Salzbourg et dirigée par le Dr Andreas Kaufmann. Issu d’une famille ayant fait fortune dans le papier et l’emballage, il investit dans Leica en 2004, alors au bord de la faillite.
- The Blackstone Group (45 %) : le fonds d’investissement américain a racheté ces parts à ACM en 2011 pour environ 179 millions de dollars, à une époque où Leica était valorisée autour de 400 millions.
Mais cet équilibre pourrait bouger. Fin janvier 2026, Bloomberg rapportait qu’Andreas Kaufmann et Blackstone envisageraient de céder tout ou partie de leurs parts à de nouveaux investisseurs.
Le contexte s’y prête : Leica vient d’enchaîner quatre années record, avec environ 596 millions d’euros de chiffre d’affaires sur l’exercice 2024-2025 (en hausse de 7,6 %) et une valorisation estimée autour d’un milliard d’euros. La famille Kaufmann pourrait d’ailleurs réinvestir une partie du produit de l’opération dans l’entreprise.
Pour un éventuel repreneur de Leica Camera AG, cet héritage éclaté a une conséquence concrète : en rachetant la marque la plus visible de la photo haut de gamme, il n’acquerrait ni la propriété du nom ni celle de la pastille rouge, qui resteraient chez Leica Microsystems. Le futur propriétaire, quel qu’il soit, continuerait donc de verser la redevance.



