Amateur d’angles inattendus, d’espaces négatifs, de couleurs vives et saturées, William Eggleston est un de ces photographes qui a révolutionné la photo. Son travail a significativement participé à la reconnaissance de la photographie couleur comme medium artistique.

© William Eggleston

Au milieu des années 70, alors que seul le noir et blanc est jugé valable en photographie d’art, il est l’un des premiers photographes à avoir exposé ses clichés en couleur et à les avoir fait connaître au grand public. Ses photographies sont des portraits, des paysages, ou des objets caractéristiques de la vie quotidienne. Retour sur le parcours d’un photographe audacieux qui a voué sa carrière à la mise en valeur des couleurs en photographie et à la création d’une imagerie américaine.

Les débuts de William Eggleston

William Eggleston est né en 1939 dans la ville portuaire de Memphis. Il grandit près du fleuve du Mississipi entre sa maison natale et la plantation de coton de ses grands-parents.

Dès son plus jeune âge, il s’intéresse à l’art et à la musique. Il se passionne rapidement pour les médias visuels : le jeune Eggleston découpe des photographies dans les magazines et collectionne les cartes postales. Il fréquente l’université de Vanderbilt à Nashville et l’Université du Mississipi pendant 5 ans mais n’obtiendra jamais de diplôme. C’est à cette période que lui vient son intérêt pour la photographie. Un ami lui conseille d’acheter un appareil photo. Ce sera un appareil Canon télémétrique, acquis en 1957. Eggleston commence par immortaliser ce qu’il connait : Memphis, sa famille, ses amis. Il photographie pendant près de 10 ans en monochrome. Il passe ensuite à la couleur en 1965 alors qu’il rencontre William Christenberry, et trouve son principal moyen d’expression.

© William Eggleston

En 1973 et 1974, il enseigne à l’université d’Harvard et découvre le dye-transfer, cette technique d’impression riche dans la saturation des couleurs — utilisée exclusivement pour les photos publicitaires et de mode. Il crée alors son premier Portfolio « 14 Pictures » imprimé exclusivement en dye-transfer.

Sa photographie est profondément influencée par l’émergence de banlieues dans le Sud des Etats-Unis et la culture des voitures qui l’accompagne. Il réalise une série sur les supermarchés qui renouvellent le paysage de sa terre natale avec la montée du consumérisme.

©William Eggleston

« Je devais me rendre à l’évidence que ce que j’avais à faire, c’était de me confronter à des territoires inconnus. Ce qu’il y avait de nouveau à l’époque, c’étaient les centres commerciaux, et c’est ce que j’ai pris en photo »

©William Eggleston

Ses inspirations sont Robert Frank, Henri Cartier Bresson avec son livre « Le moment décisif » et Walker Evans. En autodidacte, c’est en visionnant leurs clichés qu’il apprend la photographie. En 1970, il rencontre Andy Warhol et fréquente sa Factory. Comme lui, il a cette volonté de se concentrer sur la création d’icônes, et s’inspire de la publicité pour son art.

©William Eggleston

Alors qu’il part à New York, il rencontre Lee Friedlander et Garry Winogrand qui lui recommandent de montrer ses photos à John Szarkowski, conservateur au MoMa de New-York. Ce dernier choisit de l’exposer en 1976. Il s’agit de la seconde exposition consacrée exclusivement à la couleur — après Ernst Haas. La critique est sévère et juge ses photos plates et sans intérêt, à la limite du vulgaire. Pourquoi Eggleston s’évertue à photographier le vélo d’un enfant, une station essence ou un panneau de signalisation ? Le New York Times titre « L’exposition la plus détestée de l’année ».

William Eggleston, référence dans le monde de la photographie

La controverse de cette exposition attire l’attention. La même année, le magazine Rolling Stones le commissionne pour aller photographier la ville de Jimmy Carter, Plains, en Géorgie — à la veille de l’élection présidentielle. Le résultat est typique du photographe, pas de photos de la famille Carter mais des cabanes au milieu de la campagne, des terrains en vente, des parkings dont un contient au premier plan une voiture avec l’auto-collant « Jimmy Carter Président », de quoi dresser un portrait de la zone rurale de Géorgie en période électorale, façon Eggleston.

©William Eggleston, Election Eve

©William Eggleston, Election Eve

Les photographies débutent à son départ de Memphis avant même qu’il n’atteigne Plains. Le projet aboutit au livre « Election Eve », une série de deux volumes publiée par le producteur de films Caldecot Chubb.

Il devient un photographe anti-conformiste reconnu et étend son terrain de travail : il voyage au Kenya, à Kyoto, en Chine et près des chutes du Niagara aussi bien qu’à Berlin. Cependant il est surtout reconnu pour ses photographies en Amérique.

Eggleston concentre son attention sur l’impact des couleurs et  sur la composition. Il est également un portraitiste. Des personnes croisées dans la rue, un mouvement, une teinte de vêtement ou une ombre, voilà ce qui retient l’attention du photographe. William Eggleston photographie également ses proches comme son fils.

©William Eggleston

“Je suis soucieux d’organiser ce qui se trouve dans le cadre, dans le moindre détail »

S’il détermine la composition,  le photographe ne change pratiquement jamais le mouvement ou la posture de ses sujets. Réalisées en one shot, il n’a jamais regretté d’avoir pris une de ses photographies.

L’utilisation de la couleur jusqu’aux années 70 est considérée comme appartenant au domaine de la publicité et de la mode. Elle est jugée vulgaire. C’est un nouveau challenge pour William Eggleston, avec des variations plus subtiles dans les ombres et les teintes. Il développe la photographie couleur aux côtés de ses contemporains comme Harry Callahan et Joel Meyerowitz qui y trouvent un nouveau moyen d’expression.

© William Eggleston

© William Eggleston

William Eggleston se fondra dans les milieux cinématographiques en étant invité par de nombreux réalisateurs à photographier leurs plateaux de tournage — par exemple « Annie » de John Huston, « True Stories » de David Byrne ou encore « Easter » de Gus Van Sant.

La révolution Eggleston

William Eggleston a un style d’observation souvent qualifié de « caméra démocratique ». Le principe consiste à photographier le quotidien sans imposer de hiérarchie à ce qu’il voit— il photographie le banal de la même façon qu’une personne ou un monument célèbre. L’utilisation du dye-transfer donne une finesse de ton à ses couleurs et un rendu coloré saisissant et très saturé.

©William Eggleston

Dans les années 70, se développe en parallèle la fascination du pop art pour le consumérisme. William Eggleston fréquente Andy Warhol. Tout comme lui, il est fasciné par les objets de la vie quotidienne et travaille à créer une imagerie américaine iconique.

Ses photographies, en plus d’être caractérisées par leur couleur tape-à-l’œil, sont ultra-lumineuses. Il utilise un appareil Leica avec l’optique Canon 50mm f/0,95, objectif à pleine ouverture produisant des bokehs sublimes et une restitution des couleurs exceptionnellement précise.

© William Eggleston, Sans titre, Série Chromes

L’approche de la composition du « génie de la couleur » est décalée. Amateur des « centres vides » il travaille souvent avec les espaces négatifs autour de ses sujets.

© William Eggleston

« Rien n’est plus ou moins important. Je voulais réaliser une photographie qui puisse exister par elle-même, en dépit du sujet de cette photographie ».

©William Eggleston

À partir d’objets du quotidien, William Eggleston a su créer de véritables images iconiques. Il a ouvert la voie à la couleur en photographie et inspiré une nouvelle génération de photographes comme Martin Parr et Stephen Shore ainsi que de réalisateurs de cinéma — notamment Sofia Coppola et David Lynch, qui disent s’être inspirés de ses photographies pour la réalisation de leurs films.

Pour aller plus loin, le documentaire « In the Real World » de Michael Almereyda lui est consacré — rendez-vous également sur son site.