© Valentina Piccinni & Jean-Marc Caimi

Interview Jean-Marc Caimi et Valentina Piccinni, lauréats du prix Portrait des Sony World Photography Awards 2026

Photographes documentaires basés à Rome, Jean-Marc Caimi et Valentina Piccinni collaborent depuis 2013 sur des projets au long cours qui interrogent les transformations sociales, culturelles et environnementales de notre époque. Leur approche, marquée par une immersion au plus près des personnes qu’ils photographient, se distingue par l’emploi d’un léger flash frontal.

Après une première récompense en 2019 (catégorie Discovery), le duo vient de recevoir le prix de la catégorie Portrait aux Sony World Photography Awards avec sa série The Faithful, qui met en lumière la foule rassemblée sur la place Saint-Pierre, à Rome, entre la mort du pape François et l’élection du pape Léon XIV en mai 2025. Nous les avons rencontrés à Londres, en marge de la remise des prix.

Ils reviennent avec nous sur ce travail, et tissent un parallèle inattendu entre l’énergie de la foule au Vatican, et celle des supporters de football. Place à l’interview.

Valentina Piccinni & Jean-Marc Caimi
© Jean-Nicolas Lehec / Phototrend

Qu’est-ce qui vous a amenés à vous intéresser à ce moment précis, celui de la transition entre les deux papes ?

Jean-Marc Caimi : C’était un travail réalisé pour Die Zeit, un magazine allemand. Lorsque nous avons commencé à travailler, nous nous sommes rendu compte que l’événement, ce n’était pas la transition d’un pape à un autre, mais la foule. C’était l’énergie qui s’en dégageait, la diversité des personnes rassemblées sur la place Saint-Pierre.

En tant que documentaristes, c’est cela que nous voulions raconter : c’était une étude anthropologique, avec des personnes très différentes unies par l’événement. On peut faire la comparaison avec un match de football : quand vous voulez que votre équipe gagne et que tout le monde veut qu’elle gagne, vous vous sentez connecté aux autres, d’un même cœur, comme si une force vous plaçait au bon endroit, au bon moment.

C’est comme un besoin d’approbation, de faire partie d’un mouvement : c’est exactement ce qui se passe. Il était donc très intéressant d’être présents pour documenter ce moment précis.

Valentina Piccinni : L’idée était aussi d’aller à la rencontre des gens, parce que chaque portrait est également un échange avec les sujets. Parfois c’est très rapide, mais bien souvent, c’est un vrai dialogue.

Que vouliez-vous montrer ? La foi ? L’attente ?

Jean-Marc Caimi : Ce n’était pas notre intention. Nous voulions montrer les personnes, leur regard. Ce sont elles qui parlent. Il n’y a pas de volonté de transformer, de faire passer un message. Nous laissons les sujets, les personnages, raconter quelque chose, s’exprimer quand on regarde la photo.

Il n’y a pas de manipulation, de volonté de raconter la foi : dans ce cas-là, il faudrait faire d’autres portraits, il faudrait avoir une lumière différente, et c’est une petite manipulation de la réalité.

Ici, au contraire, la réalité est exposée telle quelle. Et c’est nous-mêmes, en regardant les photos, qui recevons quelque chose de la part des sujets. Ce sont eux qui racontent, en pleine lumière.

Comment avez-vous choisi les personnes que vous vouliez photographier ? Et quelle était votre démarche sur le terrain vis-à-vis d’elles ?

Valentina Piccinni : Cela dépend. Il y a des portraits qui sont plus posés : nous avons rencontré une femme, nous avons parlé avec elle et nous avons choisi de faire un portrait d’elle. Mais il y a aussi des portraits spontanés. Cela représente un travail énorme. Ce que vous avez pu voir à Somerset House représente un petit aperçu.

Combien de photos avez-vous faites au total ?

Valentina Piccinni : Pour cette série, nous avons retenu plus de 200 photos. 

Jean-Marc Caimi : Et ce ne sont pas seulement des portraits, ce sont des moments de vie, des groupes, des gestes, des attitudes qui font l’événement. Tout cela forme notre regard sur l’événement. Ce n’est pas de la photo de presse ; c’est intéressant de voir comment un fait d’actualité peut se transformer en un travail beaucoup plus complexe : un documentaire, une histoire.

© Valentina Piccinni & Jean-Marc Caimi

Aviez-vous une idée en amont du résultat ? Ou vous êtes-vous adaptés une fois sur place ?

Jean-Marc Caimi : Nous avions déjà une idée de la manière dont cela allait se passer. Être dans les foules, cela correspond à notre style. Nous avions déjà travaillé de cette façon lorsque le magazine français So Foot nous avait envoyés à Naples quand le Napoli a gagné le championnat. On retrouvait la même atmosphère d’une grande énergie. 

Nous sommes aujourd’hui identifiés grâce à ce style, cette approche. Cette manière de travailler résonne en nous.

Votre travail se distingue par l’emploi du flash. Quelle était la réaction des gens face à cet éclair lumineux ?

Jean-Marc Caimi : Il y avait à ce moment-là un grand soleil, donc le flash ne représentait pas grand-chose. C’est une lumière d’appoint. Ce n’est pas comme en studio, où le sujet peut être ébloui.

Valentina Piccinni : Il y avait des centaines et des centaines de photographes, puisqu’il s’agissant d’un immense événement médiatique. 

Jean-Marc Caimi : Les protagonistes savent qu’ils sont photographiés et l’acceptent sans difficulté. Ils sont là parce qu’ils veulent être vus.

L’emploi du flash et d’une courte focale peut faire penser au travail de Bruce Gilden : y a-t-il un lien entre sa manière de travailler et la vôtre ?

Jean-Marc Caimi : Selon moi, Bruce Gilden utilise le flash pour transformer les personnages, pour leur donner un certain caractère.

Valentina Piccinni : Oui, il utilise le flash, mais il fait aussi une post-production très poussée.

© Valentina Piccinni & Jean-Marc Caimi

Jean-Marc Caimi : Notre approche est un peu différente. Chez lui, le flash sert à transformer ; l’image est très travaillée sur ordinateur, de façon à faire du sujet un personnage de comics. Et ce n’est pas notre but. Pour nous, il s’agit de révéler les petits détails, afin de donner à voir les choses qu’on ne voit peut-être pas habituellement. Le flash les révèle. C’est la réalité, tout simplement.

Au-delà du flash, pourquoi avez-vous adopté un point de vue en légère contre-plongée ?

Jean-Marc Caimi : L’emploi de la contre-plongée s’impose parfois afin d’isoler le sujet. À d’autres moments, il faut se placer légèrement en décalage, pour essayer de donner au sujet une dimension biblique.

Cette photo notamment [celle du jeune avec son smartphone, voir ci-dessous] rappelle beaucoup le match de football. Il y avait une collision entre les deux univers. Le contexte est différent mais on retrouve vraiment la même ferveur, la même connexion humaine.

Comment fonctionnez-vous en duo sur le terrain ?

Valentina Piccinni : Cela dépend, mais dans ce type d’événement nous partons chacun de notre côté. Nous n’avons pas besoin de rester à deux : Jean-Marc et Valentina, c’est la même chose, nous avons un regard très similaire.

Qu’est-ce qui a amené à la rencontre de vos deux regards ?

Jean-Marc Caimi : Nous travaillons ensemble depuis 2013. En réalité, nous avions déjà collaboré il y a quinze ans pour un livre en noir et blanc [Forcella, éd. Witty Books, 132 pages, épuisé]. C’était mon premier livre, et Valentina s’est chargée de l’editing.

Avec Valentina, nous avons un regard très semblable ; c’est ainsi que nous avons commencé à travailler ensemble. Ce premier travail commun portait sur la pollution de l’ILVA. C’est la plus grande usine sidérurgique d’Europe, dans les Pouilles, et elle est très polluante : il y a de gros problèmes de santé pour les habitants. Entre nous, il y avait une cohérence de regard, la collaboration s’est prolongée naturellement.

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© Jean-Nicolas Lehec / Phototrend

Cette série va-t-elle faire l’objet d’un ouvrage ?

Pour l’instant, la série est publiée dans le catalogue des Sony World Photography Awards. En 2020, nous avions publié un livre sur Istanbul [Güle güle, 128 pages, 36 €] avec André Frère Éditions, à Marseille. On travaille beaucoup en France.

De même, nous avons publié [en 2021, NDLR] un livre sur la Normandie avec Pierre Bessard, dans le cadre d’une résidence pour Planches Contact à Deauville [En présence de l’absence, 114 pages, 36 €]. Il s’agissait de raconter le territoire ; c’était pendant le Covid, le résultat est donc très cinématographique, très poétique. Le moment était irréel : on était les seuls êtres vivants. Il s’en dégageait un spleen suspendu.

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Nous avons fait une résidence à Amiens, qui a donné lieu à une grande exposition à la Maison de la Culture. On est très heureux et fiers de ce travail, parce que nous sommes véritablement immergés dans la vie des habitants.

Nous avons été à de nombreuses reprises en résidence en France. C’est un peu notre seconde maison. Et c’est aussi le pays le plus inspirant pour la photographie. Il y a de nombreux soutiens, beaucoup de développement culturel, des réseaux qui marchent très bien. Nous avons effectué plusieurs résidences avec des structures du réseau Diagonal : ce réseau de pôles photographiques qui n’a pas son pareil en France. C’est ce qui nous vaut une certaine reconnaissance en France.


Merci à Jean-Marc Caimi et Valentina Piccinni d’avoir répondu à nos questions. Merci également aux organisateurs des Sony World Photography Awards 2026.