Dans la série Le dessous des images, nous souhaitons raconter l’histoire qui se cache derrière certaines photos ou images emblématiques, connues ou moins connues, qui ont marqué notre société ou notre regard sur le monde.

Comment capter l’éclat d’une goutte de lait, au moment précis où celle-ci forme une couronne liquide parfaite ? Harold Eugene Edgerton, surnommé « l’homme qui a figé le temps » est le premier à y être parvenu dans les années 30, en figeant le mouvement à 1/10 000 de seconde. Par la suite, il photographie des explosions nucléaires à 1/1 000 000 de seconde. Au-delà des avancées technologiques de la photo qu’il a contribué à développer, se révèlent des compositions somptueuses.

Milk Drop Coronet, Harold Eugene Edgerton

© Harold Eugene Edgerton

Image-Icone, les débuts d’Harold Edgerton

Iconique, la photographie baptisée Milk Drop Coronet surprend aujourd’hui encore, par la clarté et l’esthétisme qui se dégagent du contraste des couleurs, et du mouvement, imperceptible à l’œil nu. Avant elle, il était inutile d’espérer capturer une photographie dans le noir sans un équipement massif. Mais aussi, vain d’espérer figer un moment fugace de quelques microsecondes sur pellicule. Alors, comment Harold Edgerton a-t-il pu réaliser une telle performance à cette époque ?

Harold Edgerton est né à Frémont, dans le Nebraska le 6 avril 1903. Il obtient un doctorat de l’Institut de Technologie du Massachusetts (MIT) à Boston en 1931. Dès ses études, il élabore en 1926 un stroboscope capable d’envoyer des rayons de lumière à une vitesse de 1/1 000 000 de seconde. De là naît l’idée de ses grandes expérimentations techniques qui rejoignent une dimension totalement esthétique.

Docteur ès sciences, Harold Edgerton a exploré les procédés photographiques durant des décennies. Il en est ressorti des avancées technologiques qui sont devenues usuelles aujourd’hui – comme le stroboscope, ou encore le flash. Avec Milk Drop Coronet (la couronne en goutte de lait), il a figé le mouvement de l’éclat d’une goutte de lait à 1/10 000 de seconde – qui s’écrase dans un liquide rouge, puis s’infléchit pour former une couronne. En pionnier, il obtient la capture nette du mouvement de la couronne dont les branches liquides sont parfaitement alignées.

Le secret de Milk Drop Coronet

Néanmoins, il aura fallu des années à l’ingénieur américain pour créer ces clichés saisissants. Tout commence lors de la création de son stroboscope à base de xénon – ce gaz hautement conductible qui, une fois déclenché par une charge électrique envoie des éclairs exceptionnellement lumineux et brefs. Grâce à l’élaboration scrupuleuse de ce dispositif, le flash atteint la vitesse extraordinaire d’un millionième de seconde. En comparaison, nous clignons de l’oeil à une vitesse située entre 100 et 150 millionièmes de seconde.

© Harold Eugene Edgerton

Grâce à ce flash de lumière, il est possible pour l’ingénieur américain de photographier des objets du quotidien durant la fraction de seconde que dure l’illumination. Le stroboscope permet d’obtenir un signal lumineux en clignotement, et d’éclairer ses sujets durant ce laps de temps très bref. Il agit finalement à la manière d’un obturateur. Permettant de dévoiler des matières, des formes et des mouvements inhabituels pour la vision humaine, la photographie incarne désormais un rôle nouveau.

Dans le même temps, celui que l’on a surnommé « Doc » et « Papa Flash » tente de photographier des objets du quotidien qu’il transcende en les rendant spectaculaires. Par exemple, cette balle capturée durant la fraction de seconde précise où elle ressort du coeur d’une pomme. Il teste, élabore, façonne. Aussi, à force d’expérimentations, la forme de la couronne de Milk Drop Coronet change en fonction de la taille de la goutte, de la hauteur de la chute, ou encore de l’épaisseur du film de lait formé à la surface par les gouttes précédentes. Ces constatations donnent une prise sur le modelage du motif. S’il choisit du lait, c’est à la fois pour le contraste, et pour son opacité qui lui donnent son aspect solide sur le cliché.

Cependant, ce n’est qu’en 1957 que Milk Drop Coronet voit le jour, et en couleur, après 6 à 7 ans de tentatives pour atteindre l’instant et la forme parfaite – avec de nombreux essais en noir & blanc.

Ainsi, ces éclaboussures laiteuses deviennent le symbole sublimé de ce qui ne peut être vu à l’œil nu, mais que la photographie permet de saisir. À cet effet, Edgerton combine par la suite, la capacité du stroboscope à figer le temps et son sens aigu de la couleur et de la composition.

Quand la science sublime la photographie

C’est attesté, il suffit d’un battement de cil, pour louper les mouvements que l’ingénieur américain parvient à capturer. D’une brillante précision, le stroboscope permet le contrôle de la lumière sur une courte durée, et peut envoyer des flashs en continu. Ce dispositif va changer le futur de la photographie. Aujourd’hui encore, il est utilisé dans la technologie des flashs.

Et puis, au-delà de poser les bases du flash électronique moderne, les photographies d’Edgerton se révèlent être une clé pour la compréhension humaine du monde physique.

© Harold Eugene Edgerton

« Il capture des images exceptionnelles, captivantes, qui transcendent les frontières entre la science, l’art et le divertissement ».

Colin Hardling, curateur du Musée National des médias de Bradford, Yorkshire.

© Harold Eugene Edgerton

À l’issue de tentatives inlassablement capturées depuis son labo, ces clichés inédits peuvent voir le jour. Et cela, jusqu’à ce qu’ils soient exactement à l’image de son projet. En effet, l’ingénieur américain recherchait la précision à tout prix et c’est sans doute cette étape qui a fait passer Milk Drop Coronet d’épreuve scientifique à oeuvre d’art.

Edgerton, l’ingénieur américain devient soudainement photographe. Les mouvements du quotidien sont disséqués, décomposés – comme ceux d’une raquette de tennis ou encore le mouvement d’un saut.

Bientôt, ces photographies scientifiques attisent l’intérêt des spectateurs qui découvrent les objets de leurs quotidiens sublimés. Puis, l’engouement est rejoint par les musées et galeries d’Art. Dès 1934, il est exposé à la Royal Photographic Society du Royaume-Uni, ainsi qu’au Musée d’Art moderne de New York  en 1937, ou encore au Musée des Sciences de Boston en 1965. On peut également trouver ses photographies en parcourant les pages de Life magazine.

Invisible à l’oeil nu

Devenue référence, de nombreux spécialistes et écrivains se sont penchés sur Milk Drop Coronet. Roland Barthes, dans La Chambre Claire, distingue 5 types de surprises qu’une photographie peut provoquer. Il qualifie Milk Drop Coronet de la surprise de la « prouesse » (technique) – aux côtés de la surprise de la rareté, de l’instant décisif, des contorsions techniques (comme les poses longues, les doubles expositions, etc.) et enfin, celle de la trouvaille.

Avec le temps, reproduisant des images incroyables, à l’esthétique avérée, Edgerton mêle toujours plus science technologique et photographie artistique. Ses expérimentations vont jusqu’à l’assemblage de plusieurs photographies sur le même négatif pour décomposer le mouvement.

Mais Harold Edgerton va plus loin. Son dispositif va bientôt servir les recherches pour des explorations scientifiques – et même à participer à l’effort de guerre. En effet, durant la Seconde Guerre mondiale, ses installations stroboscopiques sont utilisées pour photographier de nuit les mouvements des troupes ennemies. Après la guerre, lui et ses associés prennent des clichés des tests d’explosions nucléaires, capturés à une vitesse de 1/1 000 000 de seconde.

Puis, il utilise ses expérimentations, développe ses méthodes et équipements, pour photographier la vie sous-marine – à des profondeurs sans précédent. Il collabore notamment avec Jean-Yves Cousteau sur des projets d’investigations océanographiques à l’été 1953. 

©Harold Eugene Edgerton

Le croisement des disciplines fait parfois naître des œuvres saisissantes – qui, à force d’expérimentations – se révèlent ouvrir les portes de la modernité. Grâce à des inventeurs et innovateurs coriaces comme Harold Eugene Edgerton, le médium photographique et son usage se sont développés, et permis l’éclosion de possibilités nouvelles. Iconique, Milk Drop Coronet restera un symbole dans la mémoire photographique collective.

Retrouvez les photographies de Harold Eugene Edgerton dans l’ouvrage Seeing the Unseen, paru (en anglais) en 2019 aux éditions Steidl Verlag.