Erik Messerschmidt vient de remporter l’Oscar de la meilleure photographie 2021 pour le film « Mank » réalisé par David Fincher. Le film retrace la vie du scénariste Herman Jacob Mankiewicz, tandis qu’il écrivait le scénario du légendaire « Citizen Kane » d’Orson Welles. Focus sur une photographie en noir et blanc, dont la palette véhicule des messages et des univers forts.

Mank, Oscar 2021 de la Meilleure photographie

Après Roma d’Alfonso Cuaròn (2019), tourné également en noir et blanc, c’est au tour de Mank, de David Fincher de recevoir l’Oscar de la Meilleure photographie. En tout, c’est le 3e film monochrome, depuis 1968, avec la Liste de Schindler de Steven Spielberg, qui avait reçu l’Oscar en 1994. Sorti en exclusivité sur Netflix en 2020, Mank, de David Fincher avait reçu pas moins de 10 nominations pour ces Oscars 2021. Finalement, il reçoit deux prix techniques qui célèbrent l’expertise de l’image, son ouvrage minutieux et ciselé : le Prix des meilleurs décors, direction artistique et le Prix de la meilleure photographie.

Mank relate l’histoire du scénariste Herman J. Mankiewicz — interprété par Gary Oldman — tandis qu’il tente de terminer le scénario de « Citizen Kane », réalisé par Orson Welles. Un film légendaire qui, on le sait aujourd’hui, traversera les temps et deviendra une immense référence cinématographique. Le décor est posé sur le Hollywood des années 30, et suit ce personnage alcoolique, torturé et plein d’aplomb au gré de son génie et de ses frasques.

Une photographie numérique noir et blanc, par Erik Messerschmidt

Au-delà du spectre stylistique du noir et blanc qu’elle parcourt, la photographie du film Mank se distingue par son style visuel unique. Son image passe du noir et blanc glamour, poétique au noir et blanc moderne, ou encore plus naturaliste — empruntant même un montage proche de l’esthétique de l’expressionnisme allemand pour la scène des élections.

D’emblée, Erik Messerschmidt a accepté la proposition de David Fincher de prendre en charge l’image de Mank. Ils avaient déjà collaboré auparavant, sur l’excellente série « Mindhunter ». Un défi de taille pour le chef opérateur, qui a dû mettre en place diverses techniques afin de recréer l’univers hollywoodien des années 30 tout en y apportant une puissante contemporanéité. Il a su d’une part recréer des espaces mentaux subjectifs — comme lors de la scène du vote de 1934 — tout en offrant d’autre part des scènes poétiques à l’allure de cette époque. Son image est vaporeuse, nacrée, et tournée à la caméra RED Helium 8K monochrome, avec des objectifs Leica.

Recréer le vieux Hollywood des années 30 a été son premier défi. Afin de mettre en commun leurs références, Erik Messerschmidt tire 100 inspirations d’images de classiques tels Rebecca (1940), Casablanca (1942) — ou encore Les Raisins de la colère (de Gregg Toland, le chef opérateur de Citizen Kane), qu’il soumet à David Fincher. Et puis, il visionne Citizen Kane, afin de s’inspirer de son atmosphère et de ses plans stylisés, de ses lumières vaporeuses dramatiques. En effet, c’est tout l’esprit et l’univers que le réalisateur David Fincher souhaite recréer dans son film. Il s’agit de rendre hommage, tout en renouvelant le genre.

Son inspiration, Erik Messerschmidt la puise également dans la photographie fine art et la street-photographie. Il cite par ailleurs Joel Sternfeld, Stephen Shore et Mary Ellen Mark parmi ses photographes phares.

Une collaboration étroite autour de l’image

Pour tourner Mank, Erik Messerschmidt utilise une caméra numérique monochrome. En effet, depuis « L’étrange histoire de Benjamin Button » (2008), David Fincher ne s’est plus séparé de la caméra RED pour ses films. Ainsi, les images sont tournées directement en Noir et Blanc, au lieu d’être converties depuis un tournage en couleur en post-production. Messerschmidt utilise des filtres de couleur. L’image est ensuite retravaillée par l’étalonneur du film, Eric Weidt.

« Ce que je craignais le plus, c’était le risque que le noir et blanc devienne une parodie de lui-même. Si vous avez la main trop lourde, le pastiche peut vite tourner à la parodie. »

Erik Messerschmidt

Il doit également travailler en étroite collaboration avec le Département Costume et Direction artistique (décors) à qui il demande de mettre leur caméra d’iPhone en noir et blanc pour avoir une idée plus précise du rendu. Ainsi, il raconte avoir testé une centaine de carreaux en céramiques verts pour une scène recréant la salle de bain de la Paramount.

Une passion pour l’image au service de défis techniques

Le chef opérateur utilise différentes techniques, et notamment celle du deep focus. Ainsi, il combine petites ouvertures et objectifs grand-angle, afin d’obtenir une large profondeur de champ. La technique nécessite par conséquent de puissants éclairages. Une technique initiée par des photographes tels que Ansel Adams dans les années 20, puis adoptée en 1930 au cinéma, et popularisé par le film Citizen Kane.

D’autre part, il utilise la célèbre technique hollywoodienne de la « nuit américaine »— qui consiste à tourner en plein jour une scène de nuit. On la retrouve dans la scène à travers les allées du jardin du Hearst Castle, que les personnages J.Mankiewicz et Marion Davis parcourent. Cette scène clé, tournée de jour, est ainsi plongée dans une atmosphère crépusculaire.

S’intéressant à toutes les facettes de l’image, Erik Messerschmidt est également passionné par la photographie. « Ma mère m’a donné un Nikon FM lorsque j’étais enfant, et j’ai toujours shooté avec », raconte t-il. D’ailleurs, au début de sa carrière, il a assisté d’éminents photographes américains tels Gregory Crewdson, Larry Sultan ou encore Mike et Doug Starn. Il rencontre David Fincher en occupant le poste de gaffer sur le film « Gone Girl ».

Voici donc un Oscar de la Meilleure photographie qui récompense le travail d’orfèvre de l’image. Mank est un film fascinant sur le Hollywood des années 30 qui vit la naissance scénaristique d’un chef d’oeuvre du cinéma. Autant d’hommages à l’image et à la technique cinématographique contenus dans ce film caustique, à l’esthétique incontestable.

Voici la bande-annonce du film, que vous pouvez retrouver sur Netflix :