Représentations de l’envers du décor de la vie américaine rurale, empreintes d’une atmosphère onirique étrange et mystérieuse ; les photographies de Gregory Crewdson sont des scènes dramatiques figées dans le temps dont il revient au spectateur d’imaginer l’histoire. Retour sur l’oeuvre et le parcours de l’un des plus grands photographes fine art.

Les clichés de celui que l’on surnomme le « Edward Hopper de la photographie » font l’objet d’une mise en scène complexe et d’une attention minutieuse portée sur les détails de la composition dans laquelle la lumière occupe une place centrale. Pour les réaliser, Gregory Crewdson s’est constitué au fil des années une équipe digne d’un plateau de tournage.

© Gregory Crewdson

Premiers pas dans la photographie

Gregory Crewdson nait le 26 septembre 1962 à Park Slope, dans le quartier de Brooklyn à New York. Le premier souvenir qu’il garde de la photographie remonte à ses 10 ans, quand son père l’emmène voir la rétrospective de Diane Arbus exposée au Musée d’Art Moderne de New York. Décrivant cette expérience comme « sa première compréhension du mystère et de la complexité des images », il découvre pour la première fois que les photographies peuvent avoir un aspect psychologique et du pouvoir.

Ce n’est que plus tard qu’il débute la pratique, lors de sa période universitaire durant laquelle il s’inscrit à sa première classe de photographie au sein de la State University of New York à Purchase. Alors qu’il se destinait à une carrière de psychologue, suivant les traces de son père, le caractère permanent et statique de la photographie prend sens pour lui qui, dyslexique, rencontre des difficultés pour écrire, lire et avoir une pensée linéaire claire. En parallèle, il suit des cours sur la théorie des films avec Tom Gynning — qui fût une grande influence pour lui. Il découvre Blue Velvet de David Lynch et Rencontre du troisième type de Spielberg. L’accessibilité de ces films qui révèlent en parallèle un côté plutôt sombre le révèlent à la tension dont fera preuve plus tard son univers photographique.

Son univers artistique a largement été influencé par son enfance. Fils d’un psychanaliste, il se souvient avoir entendu en tendant l’oreille les confidences de certains patients. Ces récits névrotiques ont donné naissance à sa photographie à mi-chemin entre cinéma et envers sombre de l’american way of life.

Il tire ses inspirations de la littérature et du cinéma. Ses ambiances sont inspirées des films de Spielberg ou de Lynch pour leur univers science-fictionnel et de l’étrange ; et rappellent également les couleurs et l’imaginaire décalé de Wes Anderson. On retrouve également des références à Jeff Walls.

À 26 ans, Gregory Crewdson réalise sa première série « Early Work ». Un travail mené de 1986 à 1988 qui pose les prémisses de son univers en illustrant l’ennui et la vacuité dans les familles américaines. S’opposant à l’american dream of life, la série suggère que ce dernier ne semble qu’illusoire.

© Gregory Crewdson

Trois ans plus tard, il commence sa seconde série « Natural Wonder » sur laquelle il travaille pendant 6 ans jusqu’en 1997. Immortalisant des micro-évènements oniriques ou monstrueux, les photographies représentent des membres humains cadavériques contrastant avec un décor rural onirique. Son style se définit : dans un décor qui semble représentatif de jardins ordinaires de l’Amérique rurale, une sorte d’étrangeté liée aux oppositions émerge. S’en suit alors une période ultra-productive durant laquelle le photographe s’essaie au noir et blanc avec la série « Négative » empreinte de poésie et de mélancolie ; il réalise en parallèle la série « Hover » qui représente des allées de banlieues semblant à première vue ordinaires ; mais lorsque l’on regarde le détail on aperçoit des scènes décalées et étranges.

© Gregory Crewdson

© Gregory Crewdson

L’atmosphère mystérieuse intrinsèque de Crewdson

C’est avec « Twilight » – série qu’il élabore pendant près de 5 ans – que Gregory Crewdson commence à travailler avec cet éclairage cinématographique inhérent à son style. Il s’engage d’avantage sur l’aspect narratif des photographies en construisant des compositions complexes et très détaillées capturées dans des reconstitutions complètes en studio ou dans des extérieurs du Massachussetts. Regards absents, teint diaphane, situations décalées empreintes de mystère, travail des couleurs et de l’atmosphère ; ses photographies font appel à l’imagination du spectateur.

On y découvre une femme flottant dans un salon inondé, comme absente ; un adolescent qui, plongeant sa main dans les canalisations de la douche a accès au monde souterrain créant ce contraste entre le lieu de vie quotidien et voyage dans l’imaginaire, un couple que l’on aperçoit de l’extérieur, au travers d’une fenêtre, ramenant à un sentiment de voyeurisme. La série fait de la vie quotidienne un évènement spectaculaire.

© Gregory Crewdson

© Gregory Crewdson

L’équipe de Gregory Crewdson s’est élargie au fil des années, les visions de l’artiste nécessitant des installations imposantes. Il collabore étroitement avec Juliane Hiam, sa manager de studio, directeur artistique et partenaire, avec qui il co-écrit les scènes de ses images. Il travaille également avec un directeur de la photographie, Rick Sands et Daniel Karp, caméraman, ainsi que sa productrice Saskia Rifkin.

Une méthode de travail similaire à celle du cinéma, et pourtant, dans la photographie il n’y a ni avant, ni après. Seulement un instant figé dans le temps. Le photographe se sert de cette restriction qu’il trouve positive au sein de son travail ; pour instaurer davantage de mystère.

Plateau de Untitled (Ophelia)

Si la série « Beneath the Roses » reprend les mêmes codes et le même style, les photographies sont davantage tournées sur l’aspect psychologique et les évènements plus ancrés dans la vie réelle.

« L’acte de créer une image est un acte de recherche. C’est une recherche, un acte de découverte de soi. »

Solitude, malaise, désenchantement et anéantissement font la complexité des sentiments inspirés par les photographies de la série. Les personnages, inexpressifs, semblent être en errance. Ces photographies sont la représentation d’instants de la vie quotidienne, théâtralisés, où le temps s’est arrêté laissant la routine prendre une tournure irrationnelle, explique Gregory Crewdson.

C’est la dernière série qu’il réalise à la chambre avec un Hasselblad 8×10 – son appareil photo habituel, choisi pour sa clarté et sa représentation précise du détail. Il utilisera désormais un moyen format Phase One.

© Gregory Crewdson

© Gregory Crewdson

En 2002, il réalise « Dream House », avec les actrices Julianne Moore, Gwyneth Paltrow et Tilda Swindon qu’il met en scène dans ces atmosphères étranges. S’ensuit « Sanctuaire », en 2009 : des photographies en Noir et Blanc prises sous forme de documentaire sur les studios de la Cinecittà, à Rome. Destinés à rivaliser avec Hollywood, il photographie ces studios à l’abandon, en voie de devenir une ville fantôme — sacralisant à travers ces deux séries son lien intime avec le cinéma.

© Gregory Crewdson

© Gregory Crewdson

L’évolution du style Crewdson

Après 5 ans durant lesquels il ne produit plus, Crewdson revient en 2014 avec une nouvelle série « Cathedral of the Pines » dans laquelle il combine extérieurs et intérieurs de la ville de Becket au Massachusetts, où il a passé son enfance.

Dans une période hivernale, les personnages sont toujours plongés dans cette sorte de vide, solitaires, comme déconnectés. Gregory Crewdson réalise cette série après une période sombre de sa vie, et la pense comme des personnages en tentative de « connexion ». Pour lui, l’art et la vie se mêlent et se nourrissent mutuellement.

© Gregory Crewdson

© Gregory Crewdson

© Gregory Crewdson

Aux frontières du réel, les photographies de Gregory Crewdson sont un mélange d’extérieurs et de huis clos oniriques, mystérieux et désenchantés créées à partir d’un contrôle absolu de chaque élément composant ses images.

Pour en voir plus, rendez-vous sur le site de la galerie Gargosian, avec laquelle travaille l’artiste.