Les uns contre les autres, se bousculant aux portes d’une banque de Shanghai, une trentaine d’hommes et de femmes sont venus chercher les 40 grammes d’or distribués par le Kuomintang pour faire face à la chute de la monnaie. Ils ne le savent pas encore mais ce parti nationaliste au pouvoir depuis 1928 sera bientôt balayé par les partisans de Mao et naitra la République Populaire de Chine.

Du 15 octobre 2019 au 2 février 2020, la Fondation Henri Cartier-Bresson expose les travaux de l’Oeil de la photographie, réalisés en Chine entre 1948-1949 puis en 1958.

Gold Rush. At the end of the day, scrambles in front of a bank to buy gold. The last days of Kuomintang, Shanghai, 23 December 1948. © Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

Gold Rush. At the end of the day, scrambles in front of a bank to buy gold. The last days of Kuomintang, Shanghai, 23 December 1948. © Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

Une recherche de trois ans

Lorsque Michel Frizot, historien français de la photographie et Ying-lung Su, conservateur taïwanais, redécouvrent l’ouvrage d’Henri Cartier-Bresson Une Chine à l’Autre, ce précieux témoignage réalisé entre 1948-1949 n’a pas été mis en lumière depuis 1954, date de sa parution chez Delpire.

Convaincu de l’intérêt historique, photographique et biographique de cette succession de reportages, les deux futurs curateurs proposent à Agnès Sire, co-fondatrice et directrice artistique de la fondation Henri Cartier-Bresson, d’en faire une exposition. S’engage alors un processus de recherche de près de trois ans. « Le matériel d’archives pour cette période est colossal : les notices tapuscrites rédigées pour chaque rouleau par le photographe, l’intégralité des planches-contacts, des tirages originaux, des lettres… », nous raconte Michel Frizot, « nous avons tout lu, tout décortiqué. Nous souhaitions pouvoir mettre chaque image en lien avec un élément de documentation, ce qui nous a permis de créer ces séquences qui structurent l’exposition ». La présence de Ying-lung Su s’impose comme une évidence. Sa connaissance de la langue et des traditions donne une résonnance nouvelle aux images de Cartier-Bresson. « Le texte est très présent dans certaines photographies. Sans la connaissance de la langue, nous serions passés à côté de tout le substrat sociologique et historique de ces reportages », ajoute Michel Frizot.

Sobre et sans surprise visuelle, la scénographie choisie par la fondation Henri Cartier-Bresson est en tous points cohérente avec cette recherche quasi doctorale menée par les deux commissaires. D’un espace à l’autre le public est appelé à apprécier les tirages – originaux ou non – de Cartier-Bresson. Sous une simple marie-louise et un cadre noir sans artifice, l’image se suffit à elle-même.

A visitor to the Forbidden City, Beijing, December 1948. © Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

A visitor to the Forbidden City, Beijing, December 1948. © Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

Le voyage d’une vie

Si le célèbre magazine Life est souvent cité comme instigateur de la commande qui poussera Henri Cartier-Bresson à entamer les travaux dont il est ici question, quelques éléments nouveaux nous invitent aujourd’hui à penser que le photographe français aurait en réalité proposé le projet à une autre revue : Illustrated. Concurrente de cette dernière, Life ne tardera pas à mobiliser ses moyens colossaux pour faire sienne la mission du photographe français. Nous sommes le 25 novembre 1948, Henri Cartier-Bresson a 40 ans et il s’apprête à vivre un tournant dans la construction de son photojournalisme.

Parti pour deux semaines, Henri Cartier-Bresson restera en Chine près de dix mois. Les 114 tirages originaux de 1948-1949 réunis dans la première partie de l’exposition en témoignent : la Chine d’alors est ballotée, chahutée par les remous de son histoire politique et militaire. L’ancien et le nouveau se télescopent, à l’image de ce cliché ou un imposant building, le Broadway Mansions, contraste avec deux hommes au premier plan, torses nus, déplaçant à la main leurs ballots.

À l’entrée d’une taverne, Pékin, décembre 1948. © Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

À l’entrée d’une taverne, Pékin, décembre 1948. © Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

Chronologique, l’exposition débute sur les réalisations d’Henri Cartier-Bresson à Pékin avant de plonger le regardeur dans un Shanghai dévoré par la désolation et la pauvreté. Dans un faubourg de Chi-lou des hommes, des femmes et des enfants fouillent dans un dépôt d’ordures pour trouver quelque chose à vendre ; à Shanghai, sur le Bund, aussitôt que les balles de coton sont déchargées sur le quai, elles sont prises d’assaut par des clochards qui tirent le coton à pleine main. Distanciées et équilibrées, ces images attestent de l’intérêt du photographe pour l’humain et portent déjà les caractéristiques de ce qui deviendra le « photojournalisme d’Henri Cartier-Bresson ».

Contesté et déstabilisé par la guerre civile que mènent les communistes, le parti nationaliste dirigé par Tchang Kaï-chek est incapable de gérer les difficultés économiques et sociales que connait le pays. Henri Cartier-Bresson vit les derniers jours de Pékin avant l’arrivée des troupes maoïstes. Assistant à la chute de la ville de Nankin tenue par le parti, puis contraint de rester à Shanghai sous contrôle communiste pendant 4 mois, le photographe français est témoin des modes de vie traditionnels et de l’instauration d’un nouvel ordre. Libre de ses mouvements, il s’écarte parfois des scènes les plus dures et immortalise le sourire d’un enfant escaladant un bouddha rieur ou la vitrine d’un marchand de pinceaux à Lui Chang, rue des Antiquaires.

The window display of a brush merchant in the antique dealers’ street, Beijing, December 1948. © Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

The window display of a brush merchant in the antique dealers’ street, Beijing, December 1948. © Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

Lecteur avisé et amoureux d’histoire, HCB se familiarise avec la culture chinoise au travers d’ouvrages divers tels que les poèmes de Claudel réunis dans La connaissance de l’Est, ou En Chine d’Abel Bonnard. Sa femme, Ratna, complète ce travail de recherche et joue un rôle déterminant dans le déroulement de ce que Cartier-Bresson lui-même qualifiera de « voyage en Chine ». Multipliant les petits reportages à Hangchow, Nankin ou Hong-Kong, Henri Cartier-Bresson expérimente et réinvente sa pratique de la photographie. Le photojournalisme vit alors un moment charnière où ce que d’aucuns qualifieraient d’approche « évènementielle » tend petit à petit à être remplacée par une démarche tournée vers l’Homme, faite de stories, marquée par une recherche esthétique assumée. Si les images de Cartier-Bresson sont largement diffusées et connaissent un réel succès dans Life et Paris Match, le français est encore loin d’être le monstre sacré d’Images à la Sauvette (Verve, 1952).

Fin 1949, confronté à un pouvoir politique de plus en plus répressif, Henri Cartier-Bresson doit faire face à la censure. Certains lieux lui sont inaccessibles et le photographe est contraint de se focaliser sur des sujets non-critiques. A défaut de photographier les ports, les docks ou les usines couvertes, HCB immortalise les rues et leurs petits commerces : un peintre en lettres peint le texte d’une affiche publicitaire de la firme Vacuum Bottle Factory ; le nouveau gouvernement, par le biais de bibliothèques ambulantes, publie des brochures de propagande illustrées pour les enfants ; dans une boutique de portraitiste, dans le quartier de Nan-Tao à Shanghai, un homme peint d’après nature ou d’après photo. Dans les rues de Shanghai les nouveaux messages du pouvoir en place appellent à la productivité et à la prospérité de l’économie.

Construction of the Beijing University swimming pool by students, June 1958. © Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

Construction of the Beijing University swimming pool by students, June 1958. © Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

La Chine de Mao

De retour en France, Henri Cartier-Bresson publiera Images à la Sauvette, en 1952, puis, deux ans plus tard, D’une Chine à l’Autre. Marqué par la multiplicité de ses expériences chinoises, et passionné par la culture du pays, Cartier-Bresson envisage un nouveau voyage en République Populaire de Chine dix ans après les débuts de ses travaux à Pékin. La dernière partie de l’exposition est entièrement consacrée à ce grand reportage. Sollicité par la presse internationale, Henri Cartier-Bresson profite à la fois de sa réputation de photographe et de ses liens bien connus avec le communisme. En 1958, en plein « Grand Bond en Avant », l’Oeil de la Photographie se rend donc de nouveau en territoire chinois. Libre d’explorer lors de son premier périple, il est, cette fois-ci, contraint dans ses visites et accompagné par un guide-interprète officiel.

Pour Michel Frizot et Ying-lung Su, « le souhait de la fondation d’associer ce deuxième séjour de quatre mois pour ce projet élargit considérablement le propos, à la fois en résonance et en contraste ». Cartier-Bresson est conduit d’un endroit à l’autre, immortalisant ici la construction de l’Université de Pékin par les étudiants, ou le quotidien des aciéries de la RPC. S’il est guidé, influencé dans le choix de ses sites et de ses sujets, Henri Cartier-Bresson n’en reste pas moins ferme dans sa pratique de la photographie : « libellule inquiète », comme le qualifiera Truman Capote, il se promène, guette, fait œuvre de cette mobilité dansante que Gjon Mili immortalisera si bien en 1959. Pour les deux commissaires d’exposition, « sa présence modeste [lui permet] de percer l’authenticité des êtres avant tout ». « Moi, je m’occupe presque uniquement de l’homme », affirmera Henri Cartier-Bresson. La publication de ces images est chronométrée, planifiée par les plus grands : Life (USA), The Queen (UK), Paris Match (FR), Epoca (IT). Près de 250 photographies sont diffusées dans la presse internationale en trois mois. Reprenant ces publications, l’exposition de la fondation donne à voir la richesse de ces clichés en couleurs ou en noir & blanc.

Henri Cartier-Bresson doit cependant faire face aux jeux de la géopolitique mondiale. Si son projet initial était bien de comprendre le « pourquoi » du système et d’en exprimer les « parce que » en termes visuels, ses clichés sont rapidement réinterprétés, détournés au profit d’un propos critique propre à chaque Rédaction. S’appuyant sur les images de Cartier-Bresson, James Belle dénonce la « misère et l’oppression pour les communes chinoises » dans Life. La capacité de la photographie à témoigner du réel est remise en question. Lorsque l’on questionne Michel Frizot sur la manière dont Henri Cartier-Bresson appréhendait ce détournement, celui-ci nous répond : « Henri se fichait des expositions et des publications, l’important pour lui était de faire la photographie. Un point c’est tout. »

Early in the morning, in the Forbidden City, ten thousand new recruits have gathered to form a Nationalist regiment, Beijing, December 1948. © Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

Early in the morning, in the Forbidden City, ten thousand new recruits have gathered to form a Nationalist regiment, Beijing, December 1948. © Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

Meeting culturel au Canidrome de Shanghai, 4 juillet 1949. © Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

Meeting culturel au Canidrome de Shanghai, 4 juillet 1949. © Fondation Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

Catalogue de l’exposition :
Henri Cartier-Bresson – Chine 1948-1949 / 1958
Michel Frizot, Ying-lung Su – Editions Delpire
Relié – 29 x 24 cm
150 photographies en noir et blanc
288 pages – 65€

Infos pratiques :
Exposition Henri Cartier-Bresson – Chine 1948-1949 / 1958
Du 15 octobre 2019 au 2 février 2020
Fondation Henri Cartier-Bresson – 79 Rue des Archives 75003 Paris
Du mardi au dimanche – 11h 19h
Tarifs : plein tarif 9€ – tarif réduit 5€
henricartierbresson.org