Samuel Becker, entrepreneur français installé au Japon depuis 20 ans, a créé JapanNext, l’une des marques d’écrans les plus populaires du pays. Nous l’avons rencontré à Tokyo, en marge du CP+ 2026. Son secret : couvrir 90 % des besoins à une fraction du prix de la concurrence. Et maintenant, cap sur l’Europe.
Dans l’un des bureaux de l’entreprise, situéau centre de Tokyo, les écrans sont partout. De toutes les tailles, de tous les styles. Dans la salle de réunion, un monstre de 100 pouces domine la pièce. Samuel Becker est ici chez lui, au milieu de ses créations. Ce Français de 43 ans, installé au Japon depuis deux décennies, a fondé une marque que quasiment personne ne connaît en France, mais qui revendique 70 millions de dollars de chiffre d’affaires annuel et la troisième place du marché japonais des écrans. Sur le segment 4K et grande taille, JapanNext détient même 50 % de parts de marché au Japon.
C’est l’histoire d’un parcours atypique. Celui d’un gamin qui importait des PC d’Akihabara dans ses valises, devenu trader à Tokyo, puis fondateur d’une entreprise qui a sorti plus de 500 modèles d’écrans en moins de dix ans.

Sommaire
- De Akihabara à la Bourse de Tokyo
- Un écran 28 pouces 4K, et tout commence
- La philosophie des 90 %
- Assembleur, pas fabricant : les coulisses d’un métier méconnu
- Le marketing sans marketing
- E-sport et pop-culture
- Une école primaire comme QG
- Cap sur l’Europe, avec un moniteur 6K en fer de lance
- Et la photo dans tout ça ?
- Un surfeur à Chiba
De Akihabara à la Bourse de Tokyo
L’histoire commence bien avant JapanNext. Samuel Becker découvre le Japon très jeune, grâce à sa mère qui travaille dans une compagnie aérienne. Il fait entre 20 et 30 voyages vers l’archipel et, rapidement, le jeune homme flaire le bon filon : acheter des PC à Akihabara, le quartier électronique mythique de Tokyo, et les ramener en France pour les revendre. De quoi financer les allers-retours.

Après des études à la prestigieuse université Keio, il reste au Japon et lance sa première activité : l’export de produits électroniques vers l’Europe et les États-Unis. Sa stratégie est simple et efficace : de l’arbitrage temporel. Quand Sony lance la PSP au Japon avant le reste du monde, il l’exporte vers les marchés où elle n’est pas encore disponible. Il fait aussi de l’export d’objectifs photo.
Les objectifs, c’était facile à exporter : pas de menus en japonais, contrairement à d’autres produits électroniques grand public.
Il crée également une activité d’importation d’électronique depuis la Chine vers le Japon, ainsi qu’une activité de vente de produits électroniques japonais sur le marché local. En parallèle, il relance son activité de trading, univers auquel il avait touché lorsqu’il était lycéen. Samuel Becker devient trader, spécialisé dans les options et les futures. Un métier qui nécessite un environnement de travail bien particulier : des écrans, beaucoup d’écrans, pour analyser les flux de données en temps réel.
Si j’ai plus d’écrans, je serai plus productif.
C’est cette réflexion, née de son expérience quotidienne de trader, qui plante la graine de JapanNext. Il revend son activité d’import-export, et fin 2015, il fonde sa nouvelle entreprise. Le premier écran sort en 2016.

Un écran 28 pouces 4K, et tout commence
Le rêve initial de Samuel Becker, c’est un écran 4K incurvé. Son premier produit sera un moniteur 28 pouces 4K. À l’époque, la 4K est encore une technologie coûteuse et nouvelle. Le modèle rencontre un gros succès au Japon, et la montée en gamme s’enclenche.
En 2016, un 28 pouces 4K, ça coûtait cher, c’était nouveau. Et pourtant, ça a très bien marché.

Aujourd’hui, le catalogue JapanNext donne le tournis : entre 300 et 400 références, du moniteur mobile au 6K en passant par le gaming à 500 Hz. La marque est présente chez les deux géants de la distribution électronique japonaise, Yodobashi Camera et BIC Camera, des enseignes comparables à la Fnac en France, mais à une tout autre échelle.

Le nombre de références est en soi une stratégie. JapanNext part d’une base technique et la décline selon les demandes des distributeurs.
On ne veut pas imposer quelque chose à nos clients. On leur permet d’économiser : s’ils ne veulent pas d’USB-C, de pied réglable ou de couverture colorimétrique étendue, on leur propose un modèle sans.
Cette capacité de déclinaison rapide repose sur une mutualisation poussée de la R&D. Un distributeur qui veut un écran avec des caractéristiques précises peut repartir d’une base existante. Pas besoin de repartir de zéro à chaque fois, ce qui permet de contenir les coûts de développement tout en multipliant les références.
JapanNext va même plus loin en créant des produits que les clients n’ont pas demandés, comme les écrans nomades, qui sont devenus une catégorie à part entière dans leur gamme.

La philosophie des 90 %
Si l’on devait résumer la philosophie JapanNext en une phrase, ce serait celle-ci : couvrir 90% des besoins sur un écran, au prix le plus juste possible.
Samuel Becker est lucide sur le positionnement de ses produits. Il ne cherche pas à rivaliser avec un EIZO ou un BenQ sur le haut de gamme absolu, ni avec Apple sur le premium. Il assume le compromis.
Pour atteindre les 10% qui séparent un de nos écrans d’un écran Apple, il faut dépenser deux fois plus en fabrication. Ce sont les petites fonctions qui coûtent très cher. Nous, on fait le focus sur l’essentiel.
Cette approche se traduit concrètement dans les fiches techniques. Sur un moniteur JapanNext, on trouvera une dalle IPS de qualité, une bonne couverture colorimétrique (98% DCI-P3 sur le 6K, 100% sRGB sur de nombreux modèles), une connectique complète avec USB-C Power Delivery, mais pas forcément la calibration hardware d’usine ou les dernières technologies de rétroéclairage qui font grimper les prix chez la concurrence.

Pour les photographes et vidéastes, c’est un positionnement intéressant : un écran 6K avec une densité de pixels de 220 PPI pour de l’inspection de fichiers haute résolution, à un prix qui le rend accessible aux indépendants et aux petits studios.
Assembleur, pas fabricant : les coulisses d’un métier méconnu
Il faut le dire clairement : JapanNext ne fabrique pas ses dalles. Comme l’écrasante majorité des marques d’écrans que l’on trouve sur le marché, y compris des noms bien plus connus, JapanNext achète ses composants, à commencer par le plus critique d’entre eux : la dalle LCD ou OLED. Elle est ensuite assemblée avec le rétroéclairage, l’électronique de pilotage, la connectique, le boîtier et le pied pour former le produit fini.

Les véritables fabricants de dalles se comptent sur les doigts de deux mains. BOE Technology Group, le géant chinois, domine le marché mondial avec environ 25% de parts de marché. Viennent ensuite LG Display (inventeur de la technologie IPS), Samsung Display, AU Optronics (AUO, taïwanais), Innolux, Sharp et Japan Display. Ce sont ces entreprises qui investissent des milliards dans des lignes de fabrication de nouvelle génération et qui dictent, en amont, ce qui sera techniquement possible pour les marques clientes.
Ce modèle d’assembleur est en réalité celui de la majorité de l’industrie. Des marques comme BenQ, AOC, Gigabyte, MSI ou même Dell, dans une large mesure, s’approvisionnent auprès de ces mêmes fournisseurs de dalles. La différence se fait sur le choix de la dalle, le firmware, le traitement du signal, la calibration, la connectique et le design.
Mais ce métier d’assembleur est plus complexe qu’il n’y paraît. Il faut gérer des commandes de dalles d’un certain type, avec ou sans rétroéclairage intégré, avec telle ou telle technologie LED, et anticiper des délais de livraison parfois longs. Une marque reste tributaire de la disponibilité des composants, des cycles de production des fournisseurs et des fluctuations de prix des panneaux.
C’est un métier de gestion de stocks et de logistique autant que de technologie. Quand votre fournisseur de dalles arrête un panneau, votre produit s’arrête aussi.
Cela explique un phénomène que les consommateurs observent souvent sans le comprendre : pourquoi certaines gammes ou certains produits disparaissent du jour au lendemain chez un constructeur. Quand un fournisseur de dalles arrête la production d’un panneau donné, ou qu’un lot est épuisé, le produit final qui en dépend s’arrête aussi, parfois brutalement. La capacité de JapanNext à maintenir 300 à 400 références actives témoigne d’une gestion logistique particulièrement agile, sans doute facilitée par sa proximité géographique avec les centres de production asiatiques et son centre opérationnel à Isumi au Japon.
Le marketing sans marketing
Au Japon, JapanNext ne fait quasiment pas de publicité. Pas d’affichage, pas de campagnes média classiques. La notoriété s’est construite autrement, par le bouche-à-oreille, la présence en magasin et un canal inattendu : la télévision.

En 2025, les écrans JapanNext apparaissent dans environ 60 séries TV et dramas japonais. Les sociétés de production adorent la marque, justement parce que le catalogue propose une immense variété de styles et de designs. Du noir classique au rose pastel, du blanc épuré au look rétro inspiré des téléviseurs des années 60. Pour chaque décor de série, il y a un écran JapanNext qui correspond. Et le logo, souvent bien visible à l’arrière, fait de la publicité gratuite.
On a plein de modèles différents, avec des caractéristiques esthétiques différentes. Les boîtes de production adorent ça. Et nous, on ne paye rien : c’est de la publicité gratuite.

C’est d’ailleurs l’un des aspects les plus singuliers de la gamme : la diversité esthétique. JapanNext commercialise des moniteurs gaming entièrement roses (cadre, pied, dos du boîtier), des modèles blancs pensés pour les setups épurés, et même un moniteur rétro à molettes physiques, le JN-V236G180F-RETRO, qui mélange un look de téléviseur vintage avec des specs modernes (180 Hz, FreeSync). Vendu environ 200 dollars au Japon, c’est le genre de produit qui n’existe nulle part ailleurs dans l’industrie.

Cette absence de dépenses marketing contribue directement à la compétitivité tarifaire. L’argent qui n’est pas dépensé en publicité se retrouve dans le prix du produit.
E-sport et pop-culture
L’ancrage dans la culture populaire japonaise ne s’arrête pas aux dramas. En octobre 2025, JapanNext a signé un accord de sponsoring avec DetonatioN FocusMe (DFM), l’une des meilleures équipes e-sport du Japon. DFM est une référence dans le paysage compétitif japonais, active sur les jeux VALORANT, League of Legends et Apex Legends, avec des participations à des tournois mondiaux.

Le partenariat va au-delà du simple logo sur un maillot : les deux entités collaborent sur le développement conjoint de moniteurs gaming, conçus pour répondre aux exigences des joueurs professionnels.
La visibilité de l’écran est un facteur déterminant dans la victoire ou la défaite. C’est l’un des périphériques les plus importants pour un joueur professionnel.
JapanNext a également signé un sponsoring avec « amshy », l’équipe e-sport formée par des membres du groupe idol SKE48, dans un projet décrit comme une fusion « Idol x Esports x Onsen ». C’est très japonais comme concept, et ça illustre la capacité de la marque à s’intégrer dans des univers culturels très variés.

Autre signe de son ancrage franco-japonais : JapanNext était sponsor du Pavillon France à l’Exposition universelle d’Osaka-Kansai 2025. Un clin d’œil à l’identité biculturelle de son fondateur.
Une école primaire comme QG
L’un des détails les plus marquants de l’histoire JapanNext tient à ses locaux. Le centre opérationnel de la marque, à Isumi dans la préfecture de Chiba, est installé dans une ancienne école primaire.

Au Japon, la baisse de la natalité entraîne la fermeture de nombreux établissements scolaires, en particulier dans les zones rurales. Des bâtiments entiers se retrouvent disponibles à l’achat, à des prix bien inférieurs à ceux de l’immobilier commercial classique. JapanNext a saisi l’opportunité : le gymnase est devenu entrepôt, la salle de musique un espace de détente, et les salles de classe des bureaux. Le terrain de sport est toujours là, au milieu du complexe.

Au Japon, la population baisse. De nombreuses écoles sont revendues. Pour nous, c’est une manière assez originale de se développer.
L’ensemble représente environ 3 000 m² de bâti existant, auxquels s’ajoutent 1 500 m² de construction neuve en cours. Avant cette installation, la marque avait d’abord loué des locaux dans un ancien supermarché qui avait fermé. C’est une manière pragmatique et assez originale de se développer.
Les bureaux principaux à Tokyo, eux, sont situés à Akihabara, le quartier de l’électronique, un choix qui fait écho aux origines de Samuel Becker et qui ancre l’identité de la marque dans la culture tech japonaise. L’organisation se veut agile et donne sa chance aux jeunes.
Cap sur l’Europe, avec un moniteur 6K en fer de lance
Après avoir construit sa réputation pendant près de dix ans au Japon, JapanNext a lancé son expansion européenne début 2025, avec des bureaux à Paris et Bordeaux.
Notre rêve n’a jamais été de juste vendre les produits des autres. C’est de concevoir, créer et distribuer nos propres produits avec confiance, partout dans le monde.
Le fer de lance de ce développement est le JN-IPS326K-HSPC9, un moniteur 6K (6016 x 3384) de 31,5 pouces lancé en février 2026 à 899 euros. Le constructeur le présente comme « toute la puissance de la 6K haut de gamme, à un niveau de prix inédit dans sa catégorie ». Et il est difficile de lui donner tort.

À 899 €, JapanNext propose une dalle IPS utilisant une technologie A.R.T display d’une diagonale de 31,5 pouces avec une calibration d’usine, 98 % de couverture DCI-P3, 98 % du Adobe RGB, 500 nits de luminosité, un contraste de 1 500:1, un port USB-C avec Power Delivery 90W, un commutateur KVM intégré, et des fonctions PiP/PbP. Le taux de rafraîchissement est limité à 60 Hz avec un temps de réponse de 8 ms. On note ici que ce modèle rapproche JapanNext du segment premium.
Pour les créatifs, c’est une proposition qui mérite attention. La densité de pixels (environ 220 PPI sur 31,5 pouces) est excellente pour travailler sur des fichiers haute définition, la retouche photo ou le montage vidéo. La couverture DCI-P3 à 98 % est sérieuse pour du travail colorimétrique courant, même si elle reste en dessous des moniteurs de référence BenQ SW ou EIZO ColorEdge. Mais à ce prix, le compromis semble largement acceptable.
Le moniteur est disponible sur la boutique JapanNext ainsi que chez certains revendeurs.
Et la photo dans tout ça ?
Le lien entre Samuel Becker et le monde de l’image existe depuis ses débuts d’entrepreneur, quand il exportait des objectifs photo depuis le Japon. Aujourd’hui, JapanNext souhaite se positionner comme un outsider crédible pour les photographes et vidéastes qui cherchent un grand espace de travail en haute résolution, une colorimétrie fidèle et un prix contenu.
Un moniteur 5K à 650 euros pour un photographe amateur exigeant, un écran 6K à 899 euros pour un vidéaste indépendant : ce sont des propositions qui n’existaient pas il y a encore quelques années. JapanNext ne remplacera pas un EIZO dans un studio de post-production haut de gamme, mais il pourrait bien devenir le premier écran haute résolution de beaucoup de créatifs qui n’avaient pas le budget pour y accéder.
Un surfeur à Chiba
Le choix d’Isumi pour le centre opérationnel de JapanNext n’est probablement pas qu’une question d’opportunité immobilière. La côte de Chiba est l’un des spots de surf les plus réputés du Japon. C’est ici, à quelques kilomètres des plages qui ont accueilli les épreuves de surf des Jeux olympiques de Tokyo 2020, que Samuel Becker a posé ses valises. Passionné de surf, il a trouvé dans cette petite ville côtière l’équilibre entre sa vie d’entrepreneur et l’océan. On sent un homme ancré, les pieds sur terre, qui a construit quelque chose de solide, loin de l’agitation de Tokyo.
Au fait, pourquoi « JapanNext » ? C’est l’une des questions que nous n’avons pas eu le temps de poser à Samuel Becker lors de cette première rencontre. Que signifie ce « Next » accolé au Japon ? Une promesse, une ambition, un clin d’œil à l’innovation ?

En attendant, le parcours de cet entrepreneur français de 43 ans qui a bâti en silence l’une des marques d’écrans les plus populaires du Japon méritait d’être raconté.
Merci à Samuel Becker pour cette interview. Nous remercions également Victor de l’équipe JapanNext France pour avoir organisé cette rencontre.


