Le Point de Vue du Gras, Nicéphore Niépce © Maison Nicéphore Niépce, Speos HD

Le dessous des images : Le Point de Vue du Gras, première photographie de l’Histoire

En 1826, dans sa propriété de Saint-Loup-de-Varennes, Nicéphore Niépce fixait durablement la première image photographique de l’histoire. Deux cents ans plus tard, la France célèbre le bicentenaire de la photographie, de septembre 2026 à septembre 2027. L’occasion de revenir sur l’histoire de Le Point de Vue du Gras, plus ancienne photographie conservée, fruit de la persévérance et du génie d’un inventeur visionnaire.

Le Point de Vue du Gras, première photographie de l'histoire, version retouchée
Le Point de Vue du Gras, Nicéphore Niépce, point de vue retouché © Maison Nicéphore Niépce, Speos HD

Considéré comme la plus ancienne photographie conservée, les images antérieures de l’inventeur n’ayant pu être fixées ni préservées, Le Point de Vue du Gras est l’œuvre de Nicéphore Niépce (1765-1833), inventeur français et pionnier de la photographie. Cette « simple » plaque d’étain marque l’aboutissement de plusieurs années de recherches et d’essais, et donc l’avènement de la photographie moderne.

Portrait de Nicéphore Niépce, inventeur de la photographie
J. Nicéphore Niépce, inventeur de la photographie, Atelier Nadar, Gallica BnF

Dans l’atelier d’un inventeur acharné

Né Joseph Niépce le 7 mars 1765, l’ingénieur adopte le surnom de Nicéphore en 1788. Avant de se consacrer à la photographie, il s’est distingué par d’autres inventions, comme le pyréolophore, l’un des premiers moteurs à combustion interne, mis au point avec son frère Claude. C’est pourtant sur la capture et la fixation des images en chambre noire que Nicéphore Niépce concentrera ses efforts avec le plus d’acharnement.

Sa riche correspondance, rassemblée par Manuel Bonnet et Jean-Louis Marignier dans l’ouvrage Niépce, Correspondance & Papiers, accessible librement en ligne, permet de suivre ses avancées et ses succès.

C’est à partir de 1816 que Nicéphore Niépce, alors âgé d’une cinquantaine d’années, entreprend ses expériences d’héliographie (l’écriture par la lumière). Il installe son atelier au premier étage de sa maison de Saint-Loup-de-Varennes, surnommée « Le Gras », près de Chalon-sur-Saône. C’est dans ce lieu, baigné de lumière en période estivale, qu’il utilise des chambres noires, ces boîtes munies d’une lentille projetant une image inversée.

Camera obscura à la fenêtre de la maison Niépce
Camera obscura à la fenêtre de la maison Niépce © Francis Demange, Agence Gamma, 2002

Il obtient cette même année le premier négatif de l’Histoire, qu’il nomme alors « rétine », en utilisant des feuilles de papier enduites de sels d’argent. L’image n’est toutefois pas stable et noircit rapidement à l’exposition. Niépce vise alors une image en positif, mais peine à trouver une solution pour la fixer. Sa persévérance et ses nombreuses expérimentations sur les solvants et les solutions photosensibles le conduisent, une décennie avant Le Point de Vue du Gras, à un nouveau succès.

En 1822, Nicéphore Niépce parvient à reproduire par contact un portrait du cardinal d’Amboise sur une plaque de verre recouverte de bitume de Judée. Il découvre que ce goudron naturel, dont il lui reste un sac hérité de ses recherches sur les moteurs, est photosensible et insoluble dans ses solvants habituels.

Le procédé photographique en est à ses balbutiements, et Nicéphore Niépce vient d’inventer la photogravure (l’héliogravure). En quête d’un moyen de capturer l’image plus que de la reproduire, il ne mesure pas l’importance de cette découverte.

En 1824, un nouvel essai de reproduction à l’aide de pierres lithographiques permet d’obtenir une image, première photographie à proprement parler. Ce paysage, qui nécessite plusieurs jours de pose en plein soleil, ne nous est pas parvenu.

Cheval avec son conducteur, héliogravure de Nicéphore Niépce
Cheval avec son conducteur, Nicéphore Niépce, 1825, héliogravure, Gallica BnF

Le Point de Vue du Gras, première photographie de l’histoire

En 1827, ou peut-être dès 1826, Nicéphore Niépce utilise une plaque d’étain polie, mesurant environ 16,2 x 20,2 cm, recouverte à son tour de bitume de Judée. Exposée à travers une camera obscura, la plaque capture la vue depuis la fenêtre de son atelier. L’opiniâtreté de Niépce a payé. Le temps de pose, d’abord estimé à une journée entière, a été reconsidéré au fil des reconstitutions et semble avoir nécessité plusieurs jours en plein soleil.

La datation exacte fait encore débat. L’historien Helmut Gernsheim avait d’abord retenu 1826, avant de se rallier à 1827, année finalement inscrite au dos de la plaque. C’est cette fourchette 1826-1827 que retiennent aujourd’hui les institutions, et c’est la première date qui sert de point d’ancrage au bicentenaire de 2026.

Point de Vue du Gras, plaque en étain originelle
Point de Vue du Gras, plaque en étain originelle

Sur la plaque se dessine la vue qui s’offrait au regard de l’inventeur. La portée de cette image peut paraître difficile à apprécier ; les années et nos regards désormais habitués à de bien meilleures définitions n’y sont pas étrangers. C’est donc une reproduction retouchée qui est communément employée pour témoigner du succès de l’inventeur français.

Le Point de Vue du Gras montre une vue partielle de la cour et des bâtiments entourant la maison de Saint-Loup-de-Varennes, depuis la fenêtre ouverte. Bien que floue, elle révèle une composition structurée et une perspective marquée par l’alignement des éléments architecturaux. Cette vue simple, mais technique, souligne les limites des premiers procédés tout en démontrant le potentiel qui réside déjà dans cette invention.

Si d’autres images semblent bien l’avoir précédée, c’est Le Point de Vue du Gras qui s’est inscrit dans l’histoire comme la première photographie conservée. Il faudra attendre 1838, avec Boulevard du Temple de Louis Daguerre, pour voir le premier humain présent sur une photographie. Sur cette image, dans la partie inférieure gauche, deux hommes ont été immortalisés grâce à leur immobilité.

Boulevard du Temple, Paris 1838, première photographie montrant un humain
Boulevard du Temple, Paris 1838 © Louis Daguerre

Une difficile reconnaissance

Nicéphore Niépce continue d’améliorer sa technique et obtient dès 1828 une prise de vue d’excellente qualité, présentant des demi-teintes, en employant une plaque d’argent poli, toujours recouverte de bitume de Judée et soumise à des vapeurs d’iode.

Si nous savons désormais quelle révolution allait être la photographie, les contemporains de Nicéphore Niépce s’avèrent moins convaincus. Parti en quête de soutien outre-Manche, l’inventeur se tourne vers la Royal Society, l’académie scientifique britannique fondée en 1660. Celle-ci ne donne pas suite : Niépce refuse de divulguer le détail de son procédé, que la société considère comme un secret non communicable, en vertu d’une règle écartant les présentations de méthodes tenues secrètes. Avant de rentrer en France, l’inventeur confie ses héliographies par contact, Le Point de Vue du Gras et ses notes de travail au botaniste Francis Bauer, membre de la Royal Society qui l’avait encouragé dans sa démarche.

En 1829, il s’associe avec Louis Daguerre, inventeur du diorama, pour améliorer la qualité et la luminosité des images obtenues en chambre noire, mais surtout pour réduire le temps de pose. Ensemble, ils développent le physautotype, ancêtre du daguerréotype, né d’un accident d’expérimentation sur un résidu de distillation de lavande. Le temps de pose tombe à « seulement » huit heures, mais la reconnaissance officielle de leurs travaux reste une fois encore limitée.

Base du traité provisoire entre Nicéphore Niépce et Daguerre, 1829
Base du traité provisoire entre Nicéphore Niépce et Daguerre, 1829, Gallica BnF

Le 5 juillet 1833, Nicéphore Niépce succombe à une hémorragie cérébrale. Il ne verra jamais son invention connaître la gloire. À sa mort, Daguerre poursuit ses recherches jusqu’à aboutir, en 1839, à un temps de pose de quelques minutes.

Louis Daguerre présente son daguerréotype et est acclamé comme l’inventeur de la photographie. Loin de la réputation d’usurpateur qu’on lui prête souvent, il atteste dans sa correspondance avec Isidore Niépce, le fils de l’ingénieur, de la paternité de ce dernier sur la photographie.

Il nous faudra pourtant au contraire redoubler d’ardeur en pensant que nous immortaliserons son nom par la publication de sa découverte.

Lettre de Daguerre à Isidore Niépce du 12 juillet 1833

Il faudra la menace d’une reconnaissance d’antériorité anglaise, attribuée à William Henry Fox Talbot, pour que les découvertes de Nicéphore Niépce sortent enfin officiellement de l’ombre.

À la disparition de Francis Bauer, en 1840, Le Point de Vue du Gras est exposé dans plusieurs manifestations et devient une curiosité historique. Présenté pour la dernière fois au public à la fin du XIXe siècle, il sombre dans l’oubli durant une cinquantaine d’années.

Le Point de Vue du Gras au XXe siècle

En 1952, l’historien de l’art Helmut Gernsheim retrouve la trace de Le Point de Vue du Gras et acquiert la plaque. La postérité de Nicéphore Niépce comme inventeur de la photographie est désormais assurée, notamment grâce aux nombreux voyages de l’archive historique pour des manifestations et expositions. Le collectionneur confie sa pièce aux laboratoires Kodak, qui en réalisent une reproduction retouchée pour en gommer les défauts et rendre plus visibles les détails de l’image. C’est cette version qui sera largement diffusée jusqu’aux années 1970.

La plaque originale rejoint la collection de l’université du Texas en 1963, grâce à Harry Ransom. Elle y est aujourd’hui conservée dans un caisson hermétique rempli de gaz inerte, sans oxygène, pour la protéger de la corrosion et du noircissement. La plaque reste cependant peu fragile, le bitume de Judée qui la recouvre se solidifiant avec le temps.

En 2002 et 2003, le Getty Conservation Institute (GCI) et l’université du Texas conduisent une campagne d’étude et un colloque consacrés aux travaux de Nicéphore Niépce. Une nouvelle reproduction officielle, sans retouche, est alors réalisée en combinant plusieurs techniques : photographie classique, ultraviolette, infrarouge et numérique. Ce projet permet de restituer fidèlement l’image et de préserver son héritage.

Sur les pas de Nicéphore Niépce

Parallèlement, Pierre-Yves Mahé, fondateur de l’école de photographie Spéos, entreprend des fouilles dans la maison de Saint-Loup-de-Varennes, dont il est devenu locataire, pour reconstituer l’atelier. Il présente au colloque un film documentaire sur ses recherches.

Premier photographe à investir les lieux depuis la disparition de Nicéphore Niépce, ses travaux confirment la thèse de Jean-Louis Marignier, chercheur au CNRS : la fenêtre depuis laquelle Le Point de Vue du Gras a été pris se trouvait à l’époque à 70 cm de l’emplacement actuel.

Grenier de la maison Nicéphore Niépce à Saint-Loup-de-Varennes
Grenier © Maison Nicéphore Niépce, Spéos HD

La maison de Nicéphore Niépce, reconnue comme le premier atelier photographique, est aujourd’hui classée par le ministère de la Culture au titre du label Maisons des Illustres. En été, les visiteurs peuvent découvrir ce lieu emblématique, tandis que le musée Nicéphore Niépce à Chalon-sur-Saône, créé en 1972, veille à protéger et promouvoir son héritage.

S’il va sans dire que les travaux de Nicéphore Niépce sont aux prémices de l’omniprésence actuelle de l’image, plusieurs artistes se sont directement inspirés du Point de Vue du Gras. Daido Moriyama en est l’un des plus fervents admirateurs.

Le Point de Vue du Gras demeure une curiosité historique et un symbole des premières explorations photographiques. Témoignage d’une époque où la capture de l’instant relevait du prodige, cette plaque incarne la persévérance et la vision de Nicéphore Niépce, pionnier de l’écriture par la lumière. Un homme dans les pas duquel marche tout photographe depuis désormais 200 ans.

Le bicentenaire de la photographie, de 2026 à 2027

Deux cents ans après Le Point de Vue du Gras, le ministère de la Culture porte une grande célébration nationale, le « Bicentenaire de la Photographie », du 1er septembre 2026 au 30 septembre 2027. Le programme labellisé rassemble près de 182 projets en France et dans une trentaine de pays, sous la conduite d’un comité scientifique présidé par l’historienne de l’art Dominique de Font-Réaulx.

Parmi les temps forts annoncés : une exposition-manifeste d’ouverture à l’automne 2026 au Grand Palais, en partenariat avec le Centre Pompidou et le GrandPalaisRmn, une exposition historique consacrée à Nicéphore Niépce au musée Nicéphore Niépce de Chalon-sur-Saône, en collaboration avec la BnF, ainsi qu’une commande nationale « Réinventer la photographie » pilotée par le Cnap. Les grands rendez-vous du médium, des Rencontres d’Arles au festival La Gacilly, s’inscrivent également dans cette année anniversaire.

De l’héliographie de Niépce aux images numériques, c’est toute l’histoire d’un médium devenu universel qui sera célébrée. Phototrend suivra les grands rendez-vous de ce bicentenaire tout au long de l’année.

Article initialement publié en décembre 2024, mis à jour en juin 2026 à l’occasion du bicentenaire de la photographie.