Avec End of the Road, la photographe française Hélène Havard parcourt les routes secondaires des États-Unis à la recherche de ce que le temps laisse derrière lui. Motels désertés, diners délavés, carcasses de voitures oubliées au bord du bitume : ses images, baignées dans une palette de couleurs douce et suspendue, donnent à voir des lieux où le silence est devenu le dernier occupant. Nous l’avons interrogée sur la genèse de cette série et sur sa manière très instinctive de travailler.

Photographe voyageuse
Diplômée de l’EFET à Paris, Hélène Havard a vécu entre le Canada, l’Angleterre et la France avant de poser ses valises en Polynésie française, où elle réside aujourd’hui une grande partie de l’année. Cette vie entre plusieurs géographies imprègne profondément son regard : elle décrit elle-même un état permanent d’entre-deux, entre mouvement et immobilité, entre présence et absence. Un flottement qui se retrouve au cœur de chacune de ses séries.


End of the Road en est peut-être l’expression la plus aboutie. La série n’est pas née d’un projet scénarisé, mais d’un besoin simple : celui de traverser des espaces larges, silencieux, presque vides. « Je ne pars jamais avec une liste d’images à faire », explique-t-elle. L’image, quand elle arrive, s’impose d’elle-même. « Certains lieux provoquent une sensation physique très immédiate. Quand cela arrive, je sais que l’image existe déjà. »

Le hasard comme méthode
Hélène Havard ne repère pas ses lieux à l’avance. Elle conduit longtemps, souvent sans destination, et s’arrête quand quelque chose l’attire : une lumière, une couleur, une voiture oubliée, ou simplement une sensation difficile à nommer. « Je ne fonctionne quasiment qu’au feeling. Il n’y a aucune garantie. Je n’essaie pas de « faire des photos ». Je cherche l’instinct, la sensation du lieu. Si elle n’est pas là, je passe mon chemin. »

Ce refus de la planification va de pair avec un refus de la mise en scène. Rien n’est déplacé, rien n’est arrangé. Le vide fait partie intégrante du sujet, et les cadres laissent respirer de grands espaces vacants. La photographe se méfie en particulier de la nostalgie, un piège facile face à des lieux abandonnés. « Représenter la nostalgie est facile. Elle est presque automatique face à des lieux abandonnés, alors je m’en méfie », confie-t-elle. À chaque fois, elle se pose la même question : est-ce qu’elle projette quelque chose sur le lieu, ou est-ce que le lieu tient par lui-même ? « Je préfère une image silencieuse à une image démonstrative. »
Des couleurs comme un langage
La palette chromatique de End of the Road est immédiatement reconnaissable : des tons doux, pastel, presque oniriques, qui créent une atmosphère flottante entre réalité et souvenir. Hélène Havard photographie à toutes les heures du jour et de la nuit, sans contrainte, et décide ensuite de l’atmosphère qu’elle souhaite restituer. La couleur devient chez elle un véritable langage, un outil pour traduire l’émotion d’un lieu plutôt que sa réalité stricte. La série a été réalisée au Nikon D750.


Un fil organique
End of the Road n’est pas un projet isolé dans l’œuvre d’Hélène Havard. En parcourant ses autres séries (Silence, Isolation, Wild West, Havana, Out of Time), on perçoit un fil conducteur évident : la solitude des lieux, le passage du temps, les traces de ce qui résiste. Ce fil, pourtant, n’est pas planifié. « Avec le temps, je me rends compte que mes projets se relient naturellement », reconnaît-elle. Même dans des villes animées comme La Havane, c’est encore ce que le lieu laisse derrière lui qui l’attire.
Il y a aussi, de son propre aveu, une dimension profondément personnelle. « Je vois la vie à travers un filtre nostalgique, et c’est cette perception qui guide mes images. » Chaque série devient alors une variation autour d’un même noyau : le temps qui passe, la mémoire inscrite dans les lieux, et ce silence obstiné qui refuse de s’éteindre.

La série End of the Road est à découvrir en intégralité sur le site d’Hélène Havard ainsi que sur son compte Instagram.


