Leica : un nouveau capteur photo européen pour son prochain M12 ?

Exit Sony sur les boîtiers M

Le Dr Andreas Kaufmann, président du conseil de surveillance de Leica Camera AG, a confirmé que la marque allemande travaillait sur le développement de son propre capteur photo. Une annonce qui pourrait redéfinir les capacités d’un futur Leica M12.

Le Leica M11-P – notre test complet

C’est une information qui fera plaisir aficionados de la marque Leica. Lors d’une interview accordée au podcast allemand « Wir Sprechen Leica » (Leica Enthusiast Podcast) animé par Michel Birnbacher et diffusée le 24 décembre 2025, le Dr Andreas Kaufmann a levé le voile sur un projet d’envergure : Leica développerait à nouveau son propre capteur photo, après plusieurs années d’utilisation de capteurs Sony.

Un retour aux sources pour Leica ?

Interrogé sur l’avenir du système M, le Dr Kaufmann a été très clair : « Nous avions jusqu’au M10 un capteur d’origine européenne. Il était développé par AMS à Graz, plus précisément par leur bureau de développement néerlandais. La fabrication elle-même était à Grenoble, par une entreprise française. »

« Puis il y a eu la transition avec le M11 vers les capteurs Sony, ce n’est un secret pour personne. En parallèle, nous avons recommencé à développer notre propre capteur dans une version plus avancée. Je pense que nous avons bien avancé. Nous ne pouvons pas en dire plus pour le moment. »

À la question du temps nécessaire au développement d’un tel capteur, la réponse du Dr Kaufmann est sans ambiguïté : « Cinq ans. » Un délai qui, si le développement a débuté autour du lancement du M11 en 2022, laisse entrevoir une commercialisation aux alentours de 2027.

L’histoire des capteurs Leica : de Kodak à Sony

L’histoire des capteurs chez Leica est riche en rebondissements. Le Dr Andreas Kaufmann rappelle dans l’interview que l’aventure numérique de la marque remonte bien avant le M8 : « Notre département digital existe depuis 1994. Il était d’abord à Darmstadt, puis a été regroupé. En 1996, il y avait cette création complètement folle, le Leica S1 : folle dans le sens où tout avait été développé en interne, même le système d’exploitation. »

Leica S1 © Leica

Le Leica M9, lancé en 2009, embarquait lui un capteur CCD plein format de 18 mégapixels développé sur mesure par Kodak (le KAF-18500), tout comme le M8 déjà (avec le capteur KAF-10500). Ce capteur, réputé pour son rendu colorimétrique unique souvent comparé aux films Kodachrome, a malheureusement connu des problèmes de corrosion qui ont contraint Leica à mettre en place des programmes de remplacement coûteux.

© Kolari vision

Avec le Leica M Typ 240 en 2012, Leica est passé à la technologie CMOS avec un capteur de 24 mégapixels conçu par CMOSIS, une société belge, et fabriqué par STMicroelectronics à Grenoble. Le M10 a ensuite bénéficié d’un capteur développé en partenariat avec AMS OSRAM, société qui avait rachetée CMOSIS en 2015. Une véritable collaboration paneuropéenne comme le souligne Andreas Kaufmann.

Leica M Typ 240

Le virage vers Sony est intervenu sur le M avec le M11 en 2022. Si les capteurs du géant japonais sont reconnus pour leurs performances techniques, notamment en hautes sensibilités, certains aficionados de la marque ont regretté la perte d’une certaine « signature Leica » dans le rendu des images.

Pourquoi ce retour à un capteur maison ?

Plusieurs raisons peuvent expliquer cette décision stratégique. D’abord, la différenciation : dans un marché où la plupart des constructeurs utilisent des capteurs Sony, proposer un capteur exclusif permet à Leica de se démarquer et de justifier encore mieux son positionnement premium.

Ensuite, le contrôle de la chaîne de valeur : en maîtrisant le développement du capteur, Leica peut optimiser l’ensemble de la chaîne photographique, de l’objectif au traitement d’image, pour obtenir un rendu cohérent et reconnaissable.

Il y a également la question de l’indépendance technologique. La dépendance à un fournisseur unique comme Sony peut poser des problèmes en cas de pénurie ou de changement de stratégie du partenaire. Enfin, l’argument du « Made in Europe » reste un élément marketing puissant pour une marque dont l’ADN est profondément ancré dans le savoir-faire allemand.

Le mythe du « Made in Germany » : quelle réalité ?

Cette annonce soulève une question plus large : quelle part d’un appareil Leica est réellement fabriquée en Allemagne ? La réponse est plus nuancée qu’on pourrait le croire.

Depuis 1973, Leica dispose d’un site de production à Vila Nova de Famalicão, au PortugalCette usine, qui emploie aujourd’hui plus de 800 personnes sur 52 400 m², joue un rôle crucial dans la fabrication des produits Leica, comme nous l’avait déjà indiqué le Dr Kaufman lors d’une interview pour les 50 ans de l’installation de cette usine, en 2023.

On y produit des composants mécaniques et optiques, des sous-ensembles électroniques, mais aussi et surtout, de A à Z, toutes les jumelles ou les lunettes pour fusil du constructeur allemand.

Le schéma de production typique voit les pièces usinées et pré-assemblées au Portugal avant d’être expédiées à Wetzlar pour l’assemblage final, le calibrage et le contrôle qualité. C’est cette étape finale en Allemagne qui permet d’apposer la mention « Made in Germany » sur les produits, conformément aux règles d’origine en vigueur.

Cette organisation a parfois suscité des débats dans la communauté Leica. En 2020, face aux droits de douane imposés par l’administration Trump sur les produits allemands, Leica a même proposé des versions « Made in Portugal » de certains objectifs M à prix réduit pour le marché américain, démontrant que la qualité finale ne dépend pas uniquement du lieu d’assemblage. Une stratégie similaire à ce qu’avait fait Fujifilm avec certains produits fabriqués au Japon plutôt qu’en Chine pour contourner les barrières douanières américaines.

Un capteur européen pour affirmer l’identité Leica

Avec ce nouveau capteur développé en interne, Leica semble vouloir renforcer son identité européenne. Si le partenaire de fabrication n’a pas été révélé, l’exemple du M10 suggère qu’il pourrait s’agir d’une collaboration similaire avec un fondeur européen, potentiellement STMicroelectronics en France ou un autre acteur du secteur.

Par exemple, la société CMOSIS, citée plus haut, propose déjà le CHR70M : un capteur plein format de 70 Mpx qui pourrait tout à fait servir de base aux prochains M. Il présente toutefois quelques limites, notamment une rafale plafonnée à 3 i/s, un point qui reste relativement secondaire sur un M.

Cette approche permettrait à Leica de proposer un appareil dont les composants clés (capteur, optiques, électronique) – seraient majoritairement européens. Un argument de poids face aux préoccupations croissantes sur la souveraineté technologique et les chaînes d’approvisionnement.

L’avenir du système M : deux branches distinctes

Le Dr Andreas Kaufmann a également évoqué l’évolution du système M lors de ce podcast. Suite au lancement du M EV1 équipé d’un viseur électronique, certains craignaient que Leica abandonne le télémètre traditionnel. Il n’en est rien : « Si vous regardez l’arbre généalogique [des boîtiers Leica M, NDLR] vous verrez une division en deux branches. L’une qui fonctionne via le viseur électronique, et l’autre, pour les puristes comme moi, avec le dispositif historique du télémètre, un peu imprécis certes, mais optique. »

Le patron de Leica assume d’ailleurs pleinement son attachement au télémètre classique, tout en reconnaissant les nouvelles possibilités offertes par le M EV1 : « Avec ce boîtier, j’ai maintenant accès à pratiquement tous les zooms du monde, avec l’adaptateur approprié”. C’est en effet l’un des atouts du viseur électronique sur un Leica M, qui permet de contourner la limitation de cadrage du télémètre.

Leica entend donc maintenir deux familles de produits au sein du système M, pour répondre aux différentes attentes. Ce que Cyril Thomas, PDG de Leica Camera France, nous avait déjà confirmé à la sortie du M EV1.

Les marchés de Leica : l’Allemagne bientôt doublée par le Japon

Autre information révélée lors de cet entretien : la géographie des ventes de Leica évolue. « Le plus grand marché est les États-Unis, le deuxième la Chine, le troisième l’Allemagne, le quatrième le Japon. Mais le Japon va probablement dépasser l’Allemagne« , précise le Dr Kaufman. L’Allemagne ne représente plus que 10% des ventes mondiales, avec un taux d’export de 90%.

Le Dr Kaufmann pointe également une particularité culturelle allemande qui l’agace : « Une réaction typique, vraiment typique de l’Allemagne, c’est que dans chaque article, que ce soit un magazine technique ou autre, on fait toujours remarquer que Leica est cher. Comprenez-moi : quand je lis un essai sur une Porsche 911 dans un magazine auto, personne ne mentionne qu’elle est chère ou trop chère. » Et d’ajouter : « Au Japon, on ne le dit pratiquement jamais, en Chine non plus. Même aux États-Unis, ce n’est pas vraiment mentionné. »

Leica et les smartphones : un rendez-vous donné au MWC

Le Dr Andreas Kaufmann a également évoqué la stratégie smartphone de Leica. Après la fin du partenariat avec Sharp au Japon sur les smartphones Leitz Phone par manque de volonté du fabricant japonais de s’ouvrir à un autre marché que le Japon, Leica poursuit sa collaboration avec Xiaomi, avec notamment le nouveau Xiaomi 17 Ultra et son zoom 75-100 mm. Et le patron de glisser un indice : « Attendez fin février 2026, le Mobile World Congress à Barcelone. » Sûrement pour l’annonce européenne de ce smartphone déjà présenté en Chine.

En attendant le Leica M12

Si aucune date n’a été avancée pour un futur Leica M12, les éléments sont là pour spéculer : cinq ans de développement pour un capteur, un M11 lancé en 2022… Un M12 équipé de ce nouveau capteur maison pourrait voir le jour aux alentours de 2027. D’ici là, Leica promet du nouveau : « Nous avons pas mal de choses dans les tuyaux », conclut Andreas Kaufmann.

Cette annonce d’un nouveau capteur maison est pour autant très intéressante, montrant la volonté pour Leica de redevenir un véritable innovateur dans le domaine de l’imagerie. Le capteur étant le cœur de tout appareil photo numérique, sa maîtrise représente un enjeu stratégique majeur pour l’avenir de la marque centenaire.

Vous pouvez retrouver l’épisode complet du podcast « Leica Enthusiast Podcast – Wir Sprechen Leica » avec le Dr. Andreas Kaufmann (en allemand) en suivant ce lien.