Revue de livre : Alone Street de Gregory Crewdson

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Publié aux éditions Textuel, le livre photo Alone Street rassemble 2 séries de Gregory Crewdson : An Eclipse of Moths et Cathedral of the Pines. Le maître du grand format, adepte d’une photographie profondément cinématographique, y épingle les petites villes post-industrielles d’une « Amérique sans gloire » comme autant de papillons de nuit.

Ce livre en français réunit les séries photographiques Cathedral of the Pines et An Eclipse of Moths réalisées entre 2013 et 2019. Voici notre revue de livre.

2 séries majeures à la dimension plus intime

La préface, signée par Jean-Charles Vergne (Directeur du FRAC Auvergne) offre une parfaite introduction aux images. Le corpus y est défini comme des « œuvres conçues comme des scènes de cinéma (…) des photographies qui, contre toute attente, demeurent les images célibataires de films qui n’existent pas ».

Cathedral of the Pines a été réalisée en 3 sessions de 2013 à 2014 à Becket (Massachusetts) où Gregory Crewdson passait ses vacances d’enfance. Les images de An Eclipse of Moths (Éclipse de Papillons de Nuit) ont quant à elles été prises entre 2018 et 2019 à Pittsfield dont est originaire Juliane Hiam, compagne et collaboratrice du photographe. Plus autobiographiques, ces images naissent de décors à la charge intime assumée comme de la présence de Juliane sur plusieurs des clichés.

Les images du livre Alone Street font écho à Fireflies, série en noir et blanc de lucioles dans la nuit sobrement réalisée par Gregory Crewdson en 1996, également présentée ici. Si les photos publiées dans cet ouvrage emploient une titanesque mise en scène pour leur construction (certes légèrement plus sobre que ce dont Gregory Crewdson a l’habitude), elles n’en demeurent pas moins profondément personnelles pour leur auteur.

C’est presque un signe du destin qui donnera naissance à la première série du livre et fera renouer le photographe avec son appareil. Traversant une période sombre depuis 2 années, le photographe croise un simple panneau balisant le chemin : en surgit immédiatement la vision de cette série imaginée comme la quête impossible d’un refuge.

De l’image animée à l’image fixe

Le cinéma a une place indéniable dans l’univers de Gregory Crewdson. De nombreux réalisateurs lui ont permis de forger sa représentation du monde. Parmi eux, Alfred Hitchcock, mais aussi David Lynch ou Steven Spielberg. Ce sont de véritables plateaux de tournage qui se montent dans ces banlieues américaines dépeuplées pour donner vie aux idées de Gregory Crewdson.

Le livre met bien en lumière l’importance de ce travail d’équipe et la complémentarité des rôles pour que ces « tournages », dont les personnages sont castés comme des figurants de cinéma, aboutissent à de telles photographies. Conditions difficiles, nécessité de boucler rues et circulations ou de mobiliser les pompiers locaux pour l’arrosage des routes sont autant de défis auxquels se confronte l’équipe du studio de Gregory Crewdson.

Un chapitre final est consacré aux coulisses de ces prises de vue. Machinistes, modèles, directeur de la photographie ou accessoiristes y évoquent leurs souvenirs et permettent au lecteur de saisir toute la complexité du processus de création. Le livre associe témoignages, photos, mais aussi notes et instructions techniques.

La surprise n’est donc que partielle de découvrir dans l’ouvrage une conversation retranscrite entre Gregory Crewdson et Cate Blanchet. Admiratrice du travail du photographe, l’actrice met en exergue le vertige ressenti devant ces photos et ces personnes à l’identité rendue anodine. Dans An Eclipse of Moths, leur présence devient minime par un subtil rapport d’échelle à leur environnement. Dans Cathedral of the Pines l’objectif laisse l’observateur s’approcher de chacun pour partager leur solitude et leur perte de repères.

Personne(s)

Visages insomniaques, personnages abattus, livrés à leurs névroses et craintes sourdes : ces photos témoignent-elles de l’attente, de la résignation ou bien de l’ennui ?

Cathedral of the Pines © Gregory Crewdson

Nus ou vêtus, les corps n’ont rien de sensuel. Ils semblent d’ailleurs former une entité vide, l’esprit semblant s’en être définitivement délesté. Alourdis d’angoisse ou au contraire vidés de toute réflexion, les corps deviennent décor. Le témoignage de leur auteur conforte cette impression :

Je sais parfaitement ce que j’attends des personnages : en général presque rien. J’en veux toujours moins. Je veux un moment qui semble quasiment vide.

G. Crewdson

En feuilletant Alone Street, c’est ce qui préoccupe ces personnages ou ce qui a bien pu précéder ce vide qui prend toute la place et devient le sujet réel de l’image. C’est aussi l’objet de notre malaise et d’un voyeurisme qu’assume leur auteur. Le trouble n’est ni dénué de mystère ni d’une étrange beauté.

À la fin de chaque série, le livre semble d’abord laisser poindre quelques indices, nous livrant les titres donnés par le photographe à ses images. L’optimisme n’est ici encore que de courte durée. Femme sur la Route, Femme à l’Évier, Le Matelas : purement descriptifs, profondément réalistes à leur tour, ces noms ne seront d’aucune aide pour s’immiscer dans les esprits tourmentés de ceux qu’ils décrivent. Il sont malgré tout des fragments partiels de leur auteur.

D’une façon ou d’une autre, les personnages de mes photos représentent peut-être une part de moi-même.

G. Crewdson

Familiarité et étrangeté

Les pages se tournent sur des lieux et objets familiers auxquels s’ajoute un voile d’étrangeté, une mise à distance. Espaces intérieurs et espaces extérieurs deviennent des reflets mutuels. Forêts et lacs sont tour à tour la promesse d’un renouveau et d’une échappée ou celle d’une menace, d’un danger omniprésent. Les lumières blafardes des intérieurs succèdent aux scènes extérieures.

Des analogies empruntées à la peinture européenne du XIXe permettent à la lumière extérieure se répandant dans les intérieurs de refléter la nostalgie des grands espaces, l’aspiration à la liberté de celles et ceux pris en étau intramuros. Dans An Eclipse of Moths, Gregory Crewdson a veillé à ce que le lampadaire constitue un repère d’une image à l’autre, une lueur attirant à elle des personnages errants. Ils deviennent des papillons de nuit pris au piège sans autre repère que ce halo blafard dans la nuit du décor et celle de leurs pensées.

An Eclipse of Moths © Gregory Crewdson

Pour Jean-Charles Vergne, « la lumière est celle inqualifiable, d’une aube et d’un crépuscule, lumière d’un temps bouclé sur lui-même ». Aucun indice ne vient en effet nous donner une idée quant à la période à laquelle pourraient appartenir ces moments anonymes, instants irrémédiablement orphelins de tout contexte et de toute résolution.

La profonde compréhension qu’a Gregory Crewdson du traitement de la lumière en peinture et en photographie offre à ses clichés un caractère pictural autant que cinématographique. L’arrêt sur image sur ses personnages semblant figés, presque paralysés, n’en est que plus fort. Chez lui, la lumière n’est pas de l’ordre de la technique, mais de la narration. Il s’en confie à Cate Blanchet et admet faire de la lumière le code narratif du désir, de la nostalgie ou tour à tour de l’absence et de la présence. Chez l’artiste, la lumière est toujours « un moyen de transformer le sujet ou d’investir l’image ».

Hors champ, une certaine Amérique

Dépeuplée, en proie à la misère, la ville exprime toute la nostalgie pour sa gloire passée, bassin de la croissance américaine comme de celle de General Electric jusqu’aux 80’ avant que la lumière ne s’éteigne sur Pittsfield. Pour autant, le lieu reste toujours une toile de fond, un endroit familier, mais anonyme. Pour Jean-Charles Vergne, l’eau stagnante, les routes détrempées et les brumes nimbant le décor sont autant de messages politiques, de manières de lever le voile sur un monde fissuré.

Dans ses 5 pages d’échange avec Cate Blanchet l’artiste en atteste : les 2 séries traitent de solitude personnelle, mais aussi de « certains thèmes particulièrement américains qui ont à voir avec l’isolement, avec une forme de fracture ». Si les séries ont été créées avec une intention propre à leur temps, elles se chargent d’une portée symbolique plus profonde encore, présentées en pleine pandémie.

La perfection comme abstraction du réel

Chez Gregory Crewdson, l’authenticité est purement « artificielle ». Chaque image est résultat, un composite de centaines d’images originales. L’appareil ne bouge jamais, ce sont les changements d’éclairages ou l’utilisation de fumées qui viennent bousculer la scène. Celle-ci sera ensuite minutieusement décortiquée et recréée en postproduction, une complexité dont le livre permet de saisir toute l’ampleur.

Trop réalistes, trop vraies elles n’ont plus vocation à être crues, elles assument leur impossible réalisme pour devenir « des images mentales ». Occupé à parfaire chaque détail, Gregory Crewdson nous livre l’interprétation globale de ses mises en scène, offrant ainsi au lecteur un rôle actif encore trop rare dans la formation de l’image photographique.

Alone Street de Gregory Crewdson est publié aux éditions Textuel. Le livre (32,7 x 24,3 cm, 164 pages) est disponible au tarif de 69 euros.

Revue de livre : Alone Street de Gregory Crewdson
Contenu du livre
8.5
Mise en page & Impression
7.5
Rapport qualité-prix
7.5
Points forts
Rassemble 2 séries majeures très complémentaires
Variété des formats (préface, photographies, interview, coulisses...)
Variété des supports d'impression selon les chapitres
Décryptage concis permettant de rapidement saisir le message du travail de l'artiste
Points faibles
Une prise de parole de la part du photographe aurait été appréciée
7.8
sur 10
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