Sa carrière sera de courte durée, puisqu’il disparaîtra mystérieusement au Cambodge en 1970, alors âgé de 30 ans. Pourtant, les 5 années de photo-reportages de Gilles Caron reflètent un regard talentueux et incisif, qui a couvert les principaux conflits de l’époque. Animé par une bataille intérieure quant au métier, il voulait montrer le revers de la guerre : le vécu des populations prises dans son engrenage.

Le Centre d’Art Le Point du Jour, à Cherbourg-Octeville, lui consacre l’exposition « Gilles Caron, Un monde imparfait » du 23 mai au 3 octobre 2021. L’occasion pour nous de revenir sur le parcours de ce grand photographe.

Gilles Caron Manifestante républicaine, Derry, Irlande du Nord, août 1969 © Fondation Gilles Caron / Clermes

Les débuts de Gilles Caron

Gilles Caron aura laissé derrière lui 100 000 clichés et 4 000 rouleaux de pellicules. Sur son dernier rouleau, retrouvé après sa disparition au Cambodge : des adolescents cambodgiens, sourire aux lèvres, enfilent l’uniforme de guerre. Ces images de reportage sont entrecoupées par celles de deux petites-filles dans un jardin hivernal. Ses enfants, Marjolaine et Clémentine.

Né en 1939 à Neuilly, en France, Gilles Caron suit des études de journalisme à l’École des hautes études internationales de Paris. L’été, il se rend en Yougoslavie, en Turquie et en Inde en auto-stop. Et puis, en 1959, un événement bouleverse sa vie et sera le point de départ de ses désillusions. Car, appelé durant la guerre d’Algérie (1954-1962), Gilles Caron, alors âgé de 20 ans, rejoint le régiment des parachutistes. Là, il est témoin des brutalités infligées aux populations civiles.

De retour à Paris, il suit un stage de photo chez Patrice Molinard, photographe de publicité et de mode. Tandis que l’année suivante (1965), il entre à l’Agence Parisienne d’Information Sociale (Apis). Entre photographies de tournage de films (notamment La guerre est finie d’Alain Resnais), premières de spectacles, réunions de conseils des ministres et manifestations, il se forme au métier. Durant cette période, il rencontre Raymond Depardon, alors photographe de l’Agence Dalmas. 

Dès l’année suivante, repéré, il fait la Une de France-Soir. Le journal sélectionne son cliché de Marcel Leroy-Finville — écroué dans le cadre de l’enlèvement et de l’assassinat de Mehdi Ben Barka — durant sa promenade à la prison de la Santé. Dix mois plus tard, il rejoint la célèbre équipe fondatrice de l’Agence Gamma : Raymond Depardon, Hubert Henrotte, Jean Monteux et Hugues Vassal.

Une vision nouvelle du reportage d’actualité

Si Gilles Caron devient photo-journaliste, après son service militaire, c’est pour passer de l’autre côté de la barrière. Et ainsi, permettre aux gens de comprendre la situation des civils pris dans les rouages de la guerre.

Avec l’Agence Gamma, il a couvert les conflits majeurs des années 60. Sans cesse sur cette frontière entre conflits armés et culture, on peut le trouver un jour à un évènement mondain à Paris, puis le lendemain, immergé dans la vie de civils au Biafra.

« Il n’y a pas une grande différence entre couvrir la guerre en Israël et faire la première à l’Olympia. Pour moi, c’est la même chose. »

Gilles Caron

Cependant, et s’il en respecte les codes, le travail de Gilles Caron, ne se résume pas à un simple travail de photographie de presse. Au-delà de couvrir l’évènement, ce qui l’intéresse, c’est de saisir les gens dans leurs singularités, sans jamais banaliser leur statut. Ainsi, il n’a jamais cessé de questionner la raison d’être de son engagement.

Son premier grand reportage ? Il se déroule du 5 au 10 juin 1967, alors que Gilles Caron couvre la guerre des Six-Jours. À cette triste occasion, il suit les soldats israéliens tandis qu’ils conquièrent Jérusalem, sur leur trajet jusqu’au Mur sacré de la ville sainte. Puis, il gagne le Canal de Suez avec les forces de commandement dirigées par le général Ariel Sharon. La publication de ses images dans Paris-Match fait la renommée de l’Agence Gamma.

Gilles Caron Soldats israéliens, Israël, juin 1967 © Fondation Gilles Caron / Clermes

Faire du civil un acteur de l’Histoire

Sur ses clichés, Gilles Caron immortalise les visages désolés et pensifs des soldats, leurs moments de pause. Il pointe son objectif sur leurs uniformes parés d’armes. Des moments presque en off. Autant de choses qui provoquent en lui les réminiscences de son vécu de la guerre. Et sa volonté de montrer, de témoigner à travers les êtres, de dépeindre leurs singularités pour justement toucher à des sentiments plus universels.

« On s’endurcit à force d’être plongé dans un monde grossier et sans tendresse. »

Gilles Caron, 20 ans.

Fin 1967, Gilles Caron couvre la bataille de Dak To, au Vietnam en suivant les affrontements de la colline 875 — l’une des plus sanglantes de l’histoire du conflit. Alors qu’une attaque au napalm a incinéré les forêts, Caron prend des photographies par centaines. Au dos de la photographie d’un soldat américain allumant son zippo — alors qu’on surnommait les forces américaines « les zippers »— il légende « Les soldats américains, tantôt soldats, tantôt assassins ». Mais aussi, il s’écarte des lieux phares de l’actualité. Au Vietnam, c’est également le quotidien des prostituées qu’il documente.

La photographie de presse, des missions aux antipodes

Entre-deux, Gilles Caron fait des détours en tant que photographe de plateaux sur les tournages de Godard ou de Truffaut, ou encore comme photographe de mode. Il capture la quintessence de l’esprit des sixties alors qu’il sillonne les scènes musicales, les plateaux de la Nouvelle Vague, les manifestations de la jeune génération. En comparaison, ce travail semble aux antipodes des situations extrêmes qu’il suit dans ses reportages de guerre. Néanmoins, il laisse des traces dans son style vif et incisif, dans sa représentation formelle.

Enfant portant un masque à gaz, jeunes brandissant des cocktails Molotov et des pavés en direction de véhicules blindés de police… En Irlande, ces photographies sont devenues des symboles.

1969 : Gilles Caron couvre ce que l’on appelle à l’époque les troubles Nord-irlandais. À la lumière de ses clichés, ils se révèlent être plutôt une véritable guerre civile. À la suite de quoi, fait rare, Paris-Match publie simultanément ses deux photo-reportages (En Irlande du Nord et en Tchécoslovaquie). Dans le numéro du 30 août 1969, Gilles Caron couvre presque à lui seul les pages du journal.

De surcroit, il est considéré comme « LE » photographe de Mai 68. Célébré notamment pour sa célèbre photographie de Cohn-Bendit, sourire espiègle, tenant tête aux CRS anti-émeutes, la photographie fait aujourd’hui partie de l’inconscient collectif. Et puis, sur ses clichés de manifestations et de guérillas, la figure du lanceur devient un véritable motif de sa signature. Au contact de son appareil photo, les mouvements des manifestants se figent en un ballet révolutionnaire.

La position intenable du photo-journaliste

En 1968, Gilles Caron couvre la Guerre civile au Biafra, accompagné en juillet par Raymond Depardon. Ses clichés dévoilent massacres, famines, hommes armés, enfants affamés.

Gilles Caron Biafra, avril 1968 © Fondation Gilles Caron / Clermes

C’est à cette occasion qu’il capture la célèbre photographie de Raymond Depardon, en train d’exercer son métier en photographiant un enfant agonisant. En effet, Gilles Caron ne tarde pas à tourner la caméra vers lui-même pour questionner son rôle, sa place, en tant que photo-journaliste. « À la fois témoin et acteur, accusateur et complice : il fait partie de la scène », déclare Mariana Otero, réalisatrice de Histoire d’un regard, un film documentaire Sur Gilles Caron. Ainsi, le photographe passionné est en proie à un questionnement moral.

Malgré l’aspect choquant de cette image, il est nécessaire de témoigner auprès des gens des atrocités qui se déroulent. D’ailleurs, un épisode de sa carrière illustre parfaitement tous ces questionnements sur la place du photojournaliste. Il s’agit de son expédition dans le Tibesti tchadien. Organisée par Robert Pledge, avec Raymond Depardon et Michel Honorin, elle vise à couvrir la rébellion des Toubous, contre le pouvoir central de Fort-Lamy soutenu par le gouvernement français.

À la fois témoin et acteur

À cette époque, les informations en provenance de Fort-Lamy, au Tchad, sont rares, censurées, souvent tendancieuses. Un jour, en suivant un groupe de rebelles, Gilles Caron et ses collègues — dont Raymond Depardon — tombent dans une embuscade. « Il y a des journalistes français, arrêtez de tirer ». Exfiltrés, ils sont faits prisonniers durant un mois.

Abba Siddick, leader du Front de libération nationale du Tchad, Tripoli. Lybie, janvier 1970 © Fondation Gilles Caron / Clermes

La carrière de Gilles Caron s’achève le 5 avril 1970. Ce jour-là, il disparaît mystérieusement au Cambodge, sur la route n°1 reliant Phnom Penh à Saigon, dans une zone contrôlée par les Khmers rouges de Pol Pot. Depuis, on n’a jamais retrouvé trace de son corps.

Témoin des bouleversements de son époque, Gilles Caron aura apporté un nouveau souffle au photo-journalisme. Poursuivant sa mission, au péril de sa vie, on retient la magie et l’audace qui se dégagent de ses clichés hors-pairs. Dans « ce monde imparfait », Gilles Caron qui pensait que « ne rien faire, c’est désolant. jouer un rôle, c’est prendre son siècle en main, en être imprégné tout entier », aura finalement endossé un rôle primordial.

Retrouvez l’oeuvre photographique de Gilles Caron dans le cadre de l’exposition « Gilles Caron, Un monde imparfait » du 23 mai au 3 octobre 2021 au Centre d’Art Le Point du Jour, à Cherbourg-Octeville, Un livre publié par Le Point du Jour accompagne également cette exposition et revient sur les reportages les plus célèbres du photographe.