Dans la série Le dessous des images, nous souhaitons raconter l’histoire qui se cache derrière certaines photos ou images emblématiques, connues ou moins connues, qui ont marqué notre société ou notre regard sur le monde.

Né le 10 janvier 1938 à Boskovice, en Moravie (actuelle République Tchèque), Josef Koudelka est de la génération du Pacte de Varsovie, que l’URSS avait formé avec les Républiques communistes en réponse à l’OTAN. Dans la nuit du 20 au 21 août 1968, alors qu’il revient d’un voyage, il assiste à l’invasion de Prague par les chars russes de l’Armée Rouge. Il y prend alors cette photographie qui fera partie de son projet « Exiles », emblématique du moment exact de l’arrivée des troupes.

Vous êtes vous déjà dit « C’est trop silencieux, ça cache quelque chose » ou encore « c’est le calme avant la tempête » ? C’est l’impression que donne cette photographie prise par Josef Koudelka à l’instant précis qui précède l’invasion de Prague par les troupes soviétiques. Ce moment de silence suspendu est devenu une image icône, qui horo-date ce moment gravé dans l’histoireRetour sur une image restée longtemps anonyme, qui est devenue une icône historique.

Invasion, Prague, 1968 © Josef Koudelka / Magnum Photos

Juste à temps…

En août 1968, Josef Koudelka, qui a quitté son métier d’ingénieur aéronautique l’année précédente pour se consacrer à la photographie, revient d’un voyage en Roumanie, durant lequel il a photographié le peuple gitan. Dans la nuit même de son retour, l’Armée rouge soviétique envahit Prague.

« Je revenais juste d’un voyage en Roumanie où je photographiais les Roms, je suis allé dormir, et au beau milieu de la nuit, vers trois heures, le téléphone a sonné. C’était une de mes amies qui m’a dit : ‘les Russes sont ici !’ J’ai raccroché en pensant à une blague. Mais elle a rappelé trois fois et m’a dit d’ouvrir les fenêtres et d’écouter. Et là, j’ai entendu le bruit régulier des avions. J’ai compris qu’il se passait quelque chose, j’ai pris mes appareils photo et je suis sorti. »

Alors que les chars empruntent bientôt la Place Venceslas, Josef Koudelka monte sur un échafaudage pour prendre de la hauteur et demande à un homme présent de maintenir sa montre-bracelet en élévation, au-dessus des rues praguoises encore vides ; afin d’immortaliser l’heure de l’invasion. Une sorte de précurseur rudimentaire de l’horodatage. L’image devient iconique et emblématique de l’invasion des troupes du Pacte de Varsovie, mettant fin au Printemps de Prague ; période largement décrite dans les romans de Milan Kundera. Durant la semaine qui suit, Josef Koudelka capture des dizaines de photographies de rue de la résistance pacifiste et de la passion des civils tchécoslovaques.

Par contre, plusieurs années après la publication de cette image, on a commencé à se demander à quelle heure avait été prise cette photographie. Avec une montre dans le cadre, la réponse aurait dû être simple, mais vous remarquerez qu’il est difficile de lire l’heure sur la montre, car les aiguilles ne sont pas nettes (la faute à une mise au point effectuée sur l’arrière-plan, la scène principale). Avant de reconnaître le modèle de la montre, on pouvait ainsi penser à deux heures : 12h20 ou 18h03. Après certaines enquêtes, on découvrit que la montre était un modèle russe, la Raketa 2603, et l’étude de ses aiguilles a permis de confirmer que le cliché avait été pris à 12h20, horaire également davantage plausible étant donné la position des ombres sur la photographie.

CZECHOSLOVAKIA. Prague. August 1968.© Josef Koudelka, Magnum Photos

Les « Exils » de Josef Koudelka vous font voyager avec le Centre Pompidou

Des photographies restées longtemps anonymes

Par peur des représailles, les photographies sont d’abord publiées anonymement avec les initiales P.P pour « Prague Photographer »; aux États-Unis par l’agence Magnum. Josef Koudelka reçoit le prix Capa pour ces images marquantes, emblématiques de l’histoire de la Tchécoslovaquie sans que son nom ne soit mentionné !

Un an après l’invasion de Prague, il se rend à Londres à l’occasion d’une visite avec son groupe de théâtre tchèque. Alors qu’il sort de son hôtel un dimanche matin, il remarque quelques membres du groupe lisant attentivement un exemplaire du Sunday Times. Ce sont ses propres photographies de l’invasion russe et des protestations spontanées qu’elle a provoqué dans les rues qui figurent dans le journal.

« Ils m’ont montré le magazine où il disaient que ces photographies avaient été prises par un photographe inconnu de Prague et sorties clandestinement du pays » raconte t-il à The Guardian en 2008. « Je n’ai pu dire à personne que c’était mes photographies. C’était un sentiment très étrange. À partir de ce moment, j’étais effrayé de retourner en Tchécoslovaquie parce que je savais que s’il voulaient découvrir qui était le photographe anonyme, ils le trouveraient. »

Ses photographies sont devenue des images d’archive d’un évènement historique majeur du XXème siècle.

L’exil et la reconnaissance après 16 ans d’anonymat

En 1970, il quitte son pays, devient apatride alors qu’il s’installe en Angleterre où il vivra près de 9 ans. Alors qu’il continue ses travaux sur les gitans et parcourt le monde pour documenter les diverses coutumes d’Europe, menant une vie de bohème, en quête de liberté, il devient membre de l’Agence Magnum en 1974 se liant d’amitié avec Henri Cartier-Bresson et Robert Delpire.

« Être en exil, c’est tout simplement le fait d’avoir quitté son pays et de ne pas pouvoir rentrer. Chaque exil est une expérience individuelle, différente. Moi je voulais voir le monde et photographier. Cela fait quarante-cinq ans que je voyage. Je ne suis jamais resté nulle part plus de trois mois. Quand je ne trouvais plus rien à photographier, il fallait que je parte. Quand j’ai pris la décision de ne pas rentrer, je savais que je voulais développer une expérience du monde que je ne pouvais pas envisager quand j’étais en Tchécoslovaquie. » déclare t-il lors d’une interview accordée au journal Le Monde, le 23 mai 2015.

C’est en 1984 que lui est consacrée une première exposition d’importance à la Hayward Gallery de Londres. Après 16 ans d’anonymat, ses photographies sont publiées pour la première fois sous son nom. Ce n’est qu’en 1990, après la Révolution de velours qui libère la Tchécoslovaquie du joug communiste que, naturalisé français, Koudelka retourne dans son pays natal après 20 ans d’absence. Ses photographies de 1968 sont enfin publiées à Prague.

Des images mythiques qui à l’époque informaient le monde sur l’état intérieur de la Tchécoslovaquie envahie par l’Armée russe, dès le premier instant, avec cette image faisant planer l’heure sur des rues désertes. N’ayant jamais réalisé de photographies d’actualité, Josef Koudelka devient un nom emblématique de la photographie de reportage d’après-guerre, par un curieux hasard qui l’a placé à cet endroit juste à ce moment. Son travail est diffusé dans le monde entier et obtient de nombreux prix. Ses images de l’invasion de Prague paraitront pour la première fois en Tchécoslovaquie dans l’hebdomadaire Respekt, en 1990.