Au Salon d’honneur du Grand Palais, la rétrospective « This Will Not End Well » ne se visite pas : elle se traverse, s’écoute, se subit. Première en France, l’exposition dévoile Nan Goldin cinéaste et vidéaste, bien au-delà de la photographe que l’on croyait connaître. Nous l’avons parcourue pour vous, à découvrir jusqu’au 21 juin 2026.

Nous sommes entrés à tâtons. Le Salon d’honneur du Grand Palais a été plongé dans un noir quasi total. Sur le parquet ciré, des reflets rouges, bleus, verts nous accueillent. Il faut quelques secondes pour que l’œil s’ajuste et distingue les masses sombres qui occupent l’espace : cinq pavillons de tissu noir, imposants et silencieux, plantés là tels des monolithes.
C’est le « village » imaginé par l’architecte Hala Wardé pour accueillir les œuvres de Nan Goldin. La photographe avait prévenu : « Je vous invite à vivre l’expérience proposée par mon œuvre plutôt que de l’enregistrer. » D’ailleurs, les photos sont interdites. On circule entre ces architectures drapées comme on déambulerait la nuit dans un quartier inconnu, attiré tantôt par l’éclat vermillon d’un rideau de velours, tantôt par le bourdonnement sourd d’une bande-son lointaine, étouffée par les étoffes.
Sommaire
Nan Goldin, entre diaporama et “cinéma”
La grande révélation de « This Will Not End Well » tient moins aux images elles-mêmes, que le monde de l’art connaît depuis quarante ans, qu’à la forme dans laquelle Nan Goldin les inscrit.

Pas un tirage au mur, pas un cadre, pas un accrochage : rien que des projections, des diaporamas et des vidéos, défilant dans la pénombre au rythme de bandes-son minutieusement composées.
Nan Goldin l’affirme d’entrée de jeu : « J’ai toujours voulu être cinéaste. Mes diaporamas sont des films composés de photos. »

Ici, ce ne sont pas des albums ou des séries que l’on feuillette, mais un défilement d’images, avec un choix musical réussi. Tout participe d’un montage qui relève autant du cinéma expérimental que de la confession intime.

Au centre du dispositif trône The Ballad of Sexual Dependency (1981–2022), l’œuvre matricielle de Nan Goldin. On y pénètre en écartant un lourd rideau cramoisi, comme on entrerait dans un cabaret ou dans un confessionnal. Sept cents diapositives environ s’y succèdent en quarante-deux minutes, portées par un patchwork sonore qui va des Velvet Underground à Edmundo Rivero en passant par James Brown.

Couples enlacés, fêtes jusqu’à l’aube, visages tuméfiés, chambres d’hôtel sordides : Nan Goldin y documente la bohème new-yorkaise et européenne des années 1970 à 1990.

Elle expliquait à Bomb Magazine en 1991 : « J’étais dans le même état que ce que je photographiais. Ce sont les gens avec qui je vivais, ce sont mes amis, ma famille, moi-même. Je photographie des gens qui dansent pendant que je danse. Ou des gens qui ont des rapports sexuels, alors que je viens d’en avoir. Ou des gens qui boivent pendant que je bois. Il n’y a pas de séparation entre moi et ce que je photographie. »


La version présentée ici a été spécialement remontée, Nan Goldin n’a jamais projeté deux fois la même Ballad, travaillant ses diaporamas comme des organismes vivants, constamment nourris de nouvelles images. L’œuvre est dédiée à celles et ceux de son entourage emportés par le sida, dont les noms sont affichés après le générique de fin.
Quatre états de l’intime
Les autres pavillons explorent des registres radicalement différents. The Other Side (1992–2021), baigné d’une lumière dorée, célèbre les amis transgenres que Nan Goldin a côtoyés dès le début des années 1970 à Boston, autour d’un bar queer qui donne son nom à l’œuvre. Ces portraits portent une joie conquise, la fierté de personnes trans qui, dès les années 1970, s’affirmaient publiquement et préfiguraient les luttes pour les années à venir.



À l’opposé, Memory Lost (2019–2021) est une descente aux enfers, celle que Nan Goldin, elle-même rescapée de deux addictions (à l’héroïne puis à l’Oxycontin), connaît intimement. On y accède par un étroit couloir noyé de néons bleus, un sas de décompression qui prépare le corps autant que l’esprit.

À l’intérieur, des images floues, surexposées, des paysages vidés de présence humaine défilent au son d’une partition angoissante de Mica Levi. S’y superposent une chorale de voix : celles de Nan Goldin, de ses amis, d’anciens messages laissés sur des répondeurs dans les années 1980, et celle du médecin Gabor Maté, spécialiste de l’addiction, rappelant qu’il est profondément humain de céder aux drogues. Puisée dans ses archives, l’œuvre dit la face sombre de la drogue, l’addiction et le manque : le monde tel qu’il apparaît quand la mémoire se dérobe.


Sirens (2019–2020) prend le contre-pied et regarde la drogue du côté de la jouissance. Pour la première fois, Nan Goldin renonce à ses archives et monte une trentaine d’extraits de films empruntés à Kenneth Anger, Lynne Ramsay, Clouzot, Fellini, Antonioni ou encore Warhol.


Le titre dit le reste : comme les sirènes d’Homère dont le chant attirait les marins sur les rochers, la drogue séduit avant de briser. Nan Goldin dédie cette installation à Donyale Luna, première mannequin noire de la mode, morte d’une overdose d’héroïne en 1979 à 33 ans, dont le visage ouvre et referme le film. Mica Levi compose un sifflement lancinant qui continue de tourner dans la tête longtemps après la sortie.
Enfin, Stendhal Syndrome (2024), déjà exposé à Arles l’an dernier, surprend par sa rupture de ton. Nan Goldin y confronte des reproductions de toiles de la Renaissance et du baroque, captées lors de ses visites au Louvre, au Prado, à la Galleria Borghese, aux photos de ses proches.

On pénètre dans son pavillon par un tunnel de velours qui débouche sur un espace circulaire. L’effet évoque la nef d’une église autant que l’intérieur d’un organe. Sur l’écran, Psyché et Amour voisinent avec les amis de la photographe : la frontière entre le mythe et le quotidien s’abolit. C’est l’œuvre la plus contemplative de l’exposition.
Barbara, de l’autre côté de la Seine
Le parcours ne s’arrête pas aux portes du Grand Palais. La chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière accueille Sisters, Saints, Sibyls (2004–2022), l’installation la plus personnelle de Goldin. Le lieu n’a rien d’anodin : édifiée sous Louis XIV, la chapelle a longtemps servi d’asile pour les femmes jugées déviantes ou folles. C’est ici, en 2004, lors du Festival d’Automne, que l’œuvre avait été créée. Nan Goldin avait alors voulu investir cette architecture austère en « hommage à toutes les femmes rebelles qui se battent pour survivre dans la société ».


Vingt ans plus tard, l’installation y revient dans sa version originale, une triple projection vidéo flanquée de mannequins de cire, pour raconter, à travers les destins croisés de sainte Barbara, de Barbara Goldin et de Nan elle-même, le poids du silence familial et le tabou du suicide. Barbara Holly Goldin, sœur aînée de l’artiste, avait été internée adolescente avant de mettre fin à ses jours à dix-huit ans, en se couchant sur une voie ferrée. Nan Goldin avait onze ans. Cette blessure irrigue toute l’œuvre.

Une artiste engagée
Si Nan Goldin bouleverse, c’est aussi parce qu’elle refuse obstinément de séparer l’art de l’engagement. En 2017, elle fonde le collectif Prescription Addiction Intervention Now (P.A.I.N.) qui s’en prend frontalement à la famille Sackler, pour sa responsabilité dans l’épidémie d’overdoses aux opioïdes.
La famille Sackler possède les laboratoires Purdue Pharma et Mundipharma, dont le principal produit, l’Oxycontin est un antidouleur dont l’un des effets notables est de créer une forte dépendance. Conséquence directe, le nom Sackler disparaît progressivement du regard dans de grands musées à travers le monde entier. A ce sujet, nous vous conseillons le documentaire Toute la beauté et le sang versé (réalisé par Laura Poitras, en replay sur Arte TV) qui aborde le combat de Nan Goldin contre l’industrie pharmaceutique.
L’exposition prolonge ce combat avec Gaza, projet en cours où l’artiste assemble des séquences filmées sur place par des journalistes et des civils, diffusées en boucle. On y voit des bombardements, des habitants forcés à l’exil et, plus insoutenables encore, des enfants sans vie et des proches éplorés. Les atrocités de la guerre, frontales.
« Cette pièce, en cours d’élaboration, constitue la trace de ce qui m’obsède depuis plus de deux ans, la nécessité de témoigner », confie-t-elle. « L’heure n’est ni au déni ni à l’amnésie. »
Après Stockholm, Amsterdam, Berlin et Milan, Paris clôt la tournée européenne de « This Will Not End Well ». Le titre sonne comme un avertissement autant que comme un pied de nez. Fredrik Liew, commissaire de la rétrospective et directeur des expositions au Moderna Museet de Stockholm où le projet est né en 2022, y voit une affirmation de ce qu’il décrit comme la « joie de vivre inébranlable, caractéristique de Goldin ».
De fait, si le titre est « rempli d’ironie et d’émotion » selon l’organisateur, c’est qu’il ressemble à son auteure : lucide sur le pire, incapable de renoncer au meilleur. Il faut environ deux heures pour voir l’ensemble des projections. Nous en sommes ressortis étourdis, lestés d’images qui refusent de s’effacer.
Informations pratiques :
« This Will Not End Well », Nan Goldin
Grand Palais, Salon d’honneur
Du 18 mars au 21 juin 2026
Entrée square Jean Perrin, 17 av du général Eisenhower 75008 Paris
Du mardi au dimanche de 10h à 19h30, nocturne le vendredi jusqu’à 22h
Tarifs : 17 € (tarif réduit 13 €)



