Kazuo Kitai à Paris : 60 ans de photographie japonaise et IROHA en deux expositions

Le photographe japonais Kazuo Kitai, figure majeure de la photographie documentaire d’après-guerre au Japon, est exposé en parallèle dans deux galeries parisiennes ce printemps.

À la Maison de la culture du Japon (MCJP), du 30 avril au 25 juillet 2026, une rétrospective réunit près de 130 tirages couvrant soixante ans de carrière. À la galerie Écho 119, dans le Marais, du 28 avril au 11 juillet 2026, c’est sa série la plus récente, IROHA, qui est présentée pour la première fois en Europe. Kazuo Kitai y déchire et repeint ses propres archives.

Unité de résistance des enfants, série Sanrizuka, Narita (dép. de Chiba), 1970 – © Kazuo Kitai

Un grand maître de la photo japonaise

Né en 1944 en Mandchourie, Kazuo Kitai est aujourd’hui considéré comme l’un des grands maîtres de la photographie documentaire japonaise d’après-guerre. Premier lauréat du prix Ihei Kimura en 1976, lauréat du prix Kazuemon Hidano en 2024, il a publié une vingtaine de livres et figure dans les collections du Tokyo Photographic Art Museum, du Museum of Fine Arts de Houston ou de l’Art Institute of Chicago. Présent dans l’exposition collective sur Provoke au Bal en 2016, il bénéficie aujourd’hui de sa première véritable visibilité parisienne en solo.

MCJP : « L’éloge du quotidien », une rétrospective complète

L’exposition de la MCJP, Kazuo Kitai, l’éloge du quotidien, est sa première grande rétrospective en France. Construite autour de 130 tirages sous le commissariat de Satomi Fujimura, elle s’organise en quatre sections chronologiques.

Étudiant, série Barricades, Faculté des arts de la Nihon University, Tokyo, 1968 – © Kazuo Kitai

Se révolter revient sur ses débuts. À la fin des années 1960, Kazuo Kitai photographie de l’intérieur les mouvements étudiants : quatre mois d’occupation de la faculté des arts de l’université Nihon en 1968, puis trois ans à Sanrizuka pour documenter la lutte des paysans contre la construction de l’aéroport de Narita.

Le jour de l’expulsion, série Sanrizuka, Narita (dép. de Chiba), 1971 © Kazuo Kitai

Là où les photoreporters se positionnent derrière les forces de police, lui se mêle aux manifestants. L’esthétique de ces images, instantanés flous au grain marqué, rappelle celle du collectif Provoke, sans qu’il n’ait rejoint aucun groupe. « Tous les lieux qui apparaissent dans mon livre de photographies sont désormais sous la piste de l’aéroport international de Narita », rappelle-t-il.

Arrêt de bus, série Vers les villages, département de Nagasaki, 1976 – © Kazuo Kitai

La vie à la campagne présente Vers les villages et Paysages vaguement familiers, séries des années 1970 où Kazuo Kitai documente le Japon rural que la croissance économique vide de ses jeunes habitants. Sur ce travail qui lui vaut le prix Ihei Kimura, il confie : « Sous l’ampoule rouge de ma chambre noire, j’ai souvent projeté l’image d’un village natal imaginaire sur celles qui apparaissaient à la surface du papier plongé dans le révélateur. »

Départ pour le travail, série Funabashi Story, département de Chiba, 1984 © Kazuo Kitai

Vivre en milieu urbain déplace le regard vers la banlieue dortoir de Tokyo (Funabashi Story, 1980) et le quartier populaire de Shinsekai à Osaka. Au fil des jours clôt le parcours avec Promenades avec mon Leica, série intime des années 2000, et la série IROHA dans son format livre, qui a le droit à une exposition dédiée à la Galerie Écho 119.

Trois yuzus, série Promenades avec mon Leica, domicile de l’artiste, Funabashi (dép.
de Chiba), 2007 © Kazuo Kitai

L’exposition est accompagnée d’un catalogue aux Presses du réel (176 pages, 22 €).

Galerie Écho 119 : i.ro.ha — 1, 2, 3 !

À la galerie Écho 119, dans le Marais, le ton est radicalement différent. C’est le tout premier accrochage européen de la série IROHA, et l’on passe du noir et blanc documentaire à des œuvres hybrides où la photographie devient support pour la peinture et le geste.

À 80 ans passés, Kazuo Kitai a déchiré ses propres tirages d’époque, ceux des séries militantes de ses 20 ans, puis les a rapiécés et recouverts de peinture acrylique vive. Il y trace cercles, triangles et carrés au pinceau, et inscrit les caractères japonais « i », « ro », « ha », équivalents nippons du « b.a.-ba », et les chiffres « 1, 2, 3 » du décompte avant l’action.

IROHA © Kazuo Kitai

Le photographe explique sa démarche : « Photographier était devenu pour moi un peu pénible. Ne sachant plus quoi faire, j’ai décidé de déchirer d’anciens tirages originaux. […] Les photographies que j’ai déchirées étaient celles du mouvement étudiant, que j’avais prises il y a soixante ans, à l’âge de vingt ans, autrement dit les photos de mes débuts. C’était un acte de rébellion contre moi-même. »

IROHA © Kazuo Kitai

Sur les tirages transformés, on devine sous la peinture les manifestations, les casques, les visages. La photographie documentaire devient matière première d’une œuvre nouvelle, à mi-chemin entre photographie, peinture et calligraphie.

L’exposition s’accompagne du livre IROHA publié par Chose Commune en novembre 2025 (80 pages, 31,5 x 24 cm, trilingue, 42 €). Les pages, simplement pliées et non reliées, font écho aux tracts militants des années 1960.

Une (re)découverte parisienne

Les deux expositions mettent en regard les deux extrémités d’une même trajectoire : le photographe documentaire qui a accompagné les transformations du Japon d’un côté, l’artiste qui détruit ses archives pour mieux recommencer de l’autre.

Infos pratiques :
Kazuo Kitai, l’éloge du quotidien

Maison de la culture du Japon à Paris
Du 30 avril au 25 juillet 2026
101 bis, quai Jacques-Chirac, 75015 Paris
Du mardi au samedi, 11h-19h
Tarifs : 5 € / 3 € réduit

Kazuo Kitai, i.ro.ha — 1, 2, 3 !
Galerie Écho 119
Du 28 avril au 11 juillet 2026
1 rue des Minimes, 75003 Paris
Du mercredi au samedi, 12h-19h
Entrée libre