© Herbert List Estate / Magnum Photos / Agentur Focus

Zoom photographe : Herbert List, intemporel

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Intemporelles : voilà le premier mot qui viendrait à l’esprit pour définir les photographies d’Herbert List. Intemporelles parce que poétiques et minimalistes dans le nombre de choses qui apparaissent à l’image. Isolé par un gros plan ou par une composition éliminant ce qui pourrait venir perturber la lecture, le sujet est mis en lumière dans toute sa simplicité, à nu, dénué d’éléments indicateurs d’une époque. À 27 ans, il est diplômé de l’école de Bauhaus et se lie d’amitié avec le photographe Andreas Feininger ; une rencontre déterminante et inspirante pour le jeune Herbert List en recherche d’une figure tutélaire qui pourrait le guider dans ses choix artistiques et esthétiques.

Herbert List
Friends at the Elbe between Blankenese and Schulau, 1934, Münchner Stadtmuseum, Photography Collection, Archive List © Herbert List Estate / Magnum Photos / Agentur Focus

Introspection photographique

À ses débuts, équipé d’un Rolleiflex à double objectif, il se contente d’arpenter les rues de sa ville, de photographier ses amis ou des scènes de ses vacances en mer baltique. Très vite, il affine et commence à affirmer sa démarche et son regard, comme animé par quelque chose de plus grand. Plus qu’un besoin : la nécessité de comprendre, à travers la photographie, qui il est vraiment.

Herbert List
Wrestling youths, Baltic Sea, 1933, Münchner Stadtmuseum, Photography Collection, Archive List © Herbert List Estate / Magnum Photos / Agentur Focus

Trois garçons qui luttent. Le visage de l’un d’entre eux se devine à peine, tandis que se dessinent nettement une touffe de cheveux, d’autres peignés ou coupés court, les mains qui s’agrippent et tiennent pour faire pression, faire tomber. On est en 1933, Herbert List a trente ans, il vit encore dans sa ville de naissance, Hambourg. Il commence à peine la photographie et déjà, tout est là. Tout ce qui deviendra plus tard caractéristique de son œuvre, l’écriture poétique des corps masculins, les lumières directes et crues du sud de l’Europe, tous les thèmes qu’il poursuivra toute sa vie avec entêtement pour mieux répondre à ses questionnements identitaires et esthétiques.

1936-1948 : déracinement et troubles dans l’identité pour Herbert List

Juif et homosexuel, Herbert List commence à être publié dans les magazines internationaux tandis que l’homophobie et l’antisémitisme grandissent dans les sociétés occidentales. Le régime nazi le contraint à l’exil ; il quitte Hambourg en 1936 et atterrit en France après quelque temps en Suisse et en Italie. Il y trouve le Jardin des Tuileries et ses alignements d’arbres et de buissons, véritable temple de la drague homosexuelle parisienne.

Herbert List
In the Jardin des Tuileries with a view of the Rue de Rivoli, Paris, 1937, Herbert List Estate © Herbert List Estate / Magnum Photos / Agentur Focus

C’est l’année d’après qu’il effectue son premier voyage en Grèce. Révélation, presque lieu de pèlerinage, les paysages et les figures antiques semblent catalyser en lui quelque chose d’enfoui, à tel point qu’il y retournera ensuite frénétiquement pour photographier, immortaliser de manière intemporelle la beauté des corps dans des mises en scène travaillées et homoérotiques. S’il y a bien quelque chose qu’on pourrait penser immuables, ce sont ces monuments antiques et les corps masculins – qu’est-ce qui le pousse, alors, à vouloir absolument éterniser ces scènes ? sinon la remise en question perpétuelle de son désir et de son existence par les sociétés qu’il traverse.

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Beneath the Poseidon Temple, Sounion, ca. 1937, Münchner Stadtmuseum, Photography Collection, Archive List © Herbert List Estate / Magnum Photos / Agentur Focus

C’est ainsi : dans une période où les mythes antiques sont revisités par les artistes et les intellectuels, il trouve lui aussi dans la Grèce et son histoire des réponses à ses questionnements personnels. Tout comme Jean Cocteau – qui élabore toute une mythologie à travers ses dessins, ses textes et ses films sur fond de tragédie antique – ou comme Pier Paolo Pasolini – qui revisite Œdipe Roi et Médée à partir des textes classiques, Herbert List trouve en Grèce des éclaircissements sur sa condition. Lui aussi, il illustre la droiture des colonnes et des statues érigées, monumentales, et les hommes qui traversent ces panoramas inaltérables.

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House and Statue of Kleopatra, Delos, 1937, Münchner Stadtmuseum, Photography Collection, Archive List © Herbert List Estate / Magnum Photos / Agentur Focus

Herbert List travaille alors à la chambre photographique, ce qui lui permet de prendre le temps pour travailler ses mises en scène et la façon dont la lumière dure du soleil se reflète sur la peau, attaque la forme que prennent les muscles quand le corps prend telle ou telle position. Il trouve l’authenticité qu’il recherche dans une approche poétique de l’esthétique, une esthétique pensée jusqu’au moindre détail sans lequel la photographie serait anecdotique – ici, un miroir, là, une branche d’olivier. Dans l’œil du photographe, bien sûr qu’il y a le David de Michel-Ange et les œuvres de Rodin et de Camille Claudel qui fonctionnent comme des prismes de pensée, qui façonnent les manières de voir… et le photographe devient sculpteur.

Athens, 1937, Herbert List Estate © Herbert List Estate / Magnum Photos / Agentur Focus

1948-1966 : après-guerre, photojournalisme et portraits d’artistes

Après la guerre, Herbert List troque sa chambre photographique pour un Leica, appareil plus léger et compact qui lui permet d’être plus spontané et de prendre des photos sur le vif. Recruté à l’agence Magnum Photos par l’intermédiaire de Robert Capa, il participe au travail de grande envergure Génération X, reportage sur la jeunesse européenne à l’aube des Trente Glorieuses. Une jeunesse déstructurée, pleine de souvenirs de guerre et pétrie par les sociétés dictatoriales dans lesquelles elle a évolué.

En une des journaux ou en couverture de magazines d’art, les photographies d’Herbert List se déclinent sur tous les supports. Sa démarche s’approche de plus en plus du photojournalisme voire de la photographie sociale, en conservant malgré tout sa sensibilité et son regard aiguisé, attentif à la composition.

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The cuckold, Trastevere, Rome, 1953, Münchner Stadtmuseum, Photography Collection, Archive List © Herbert List Estate / Magnum Photos / Agentur Focus

Les images qu’il fait de la rue, et notamment des quartiers prolétaires et populaires de Rome, parviennent à fixer ce qu’étaient ces quotidiens, saisir l’essence des gens sans jamais être misérabiliste, sans renier la dimension existentialiste de leurs vécus, sans flouer les diktats sociaux qui ont pu s’abattre sur eux à un moment ou à un autre de leur histoire.

Lui-même déraciné et discriminé, Herbert List a su révéler avec empathie le visage de ces modes de vie modestes, parfois durs, d’autres fois joyeux. Il a su s’extraire de ses interrogations individuelles et personnelles pour élargir sa pratique au témoignage de la vie d’autrui.

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After work in Trastevere, Rome, 1953, Münchner Stadtmuseum, Photography Collection, Archive List © Herbert List Estate / Magnum Photos / Agentur Focus

Parallèlement, Herbert List réalise le portrait d’artistes de son temps, le plus souvent des amis, posant toujours devant leur travail. Musiciens, peintre, écrivains… par la photographie il crée un pont entre lui et ces figures de la vie culturelle et intellectuelle d’alors. Il crée un lien entre lui et leurs œuvres qui apparaissent souvent en fond ou au coin d’une image. Il crée le dialogue entre les multiples manières de représenter le monde ou de se représenter soi. Entre portraits d’une élite artistique et scènes de vie « ordinaire » saisies dans la rue, Herbert List a su garder un certain équilibre pour ne jamais se perdre dans trop de mondanité et garder une connexion avec les problématiques de son époque.

L’artiste décèdera en 1975 à Munich (Allemagne), plus d’une dizaine d’années après avoir abandonné la photographie pour se consacrer à sa collection de « Peintures des Vieux Maîtres ».

C’est parce qu’il a su embrasser le mouvement de son temps ; qu’il a su maitriser à la fois une approche artistique, poétique et personnelle, et une approche photo journalistique et de portraitiste de son époque et de ses acteurs qu’Herbert List est aujourd’hui reconnu comme un photographe européen majeur du vingtième siècle.

Possessed by the trance of dance, Kingston, Jamaica, 1957, Herbert List Estate © Herbert List Estate / Magnum Photos / Agentur Focus

La tâche d’un bon photographe est de voir leur époque de leurs propres yeux et de la dépeindre : les évènements, la vie de ses contemporains, les portraits, les paysages, les choses simples. À la fois par un sens du choix et par une réflexion sur la composition, ces images ne doivent pas uniquement être caractéristiques d’un photographe, mais doivent aussi incarner l’air du temps de leur époque.

Herbert List

La ville d’Hambourg dédie une rétrospective exceptionnelle à Herbert List en recoupant tous les motifs de son œuvre en 7 parties chronologiques et thématiques : Débuts à Hambourg, Fotografia Metafisica, Le sortilège puissant de la Grèce, Jeunes hommes, Italie, Portraits de figures de l’art et Photojournalisme.

Informations pratiques :
Herbert List : L’œil magique
Bucerius Kunst Forum
Du 14 mai au 11 septembre 2022
Alter Wall 12, Hambourg
Tous les jours de 11 à 19h, jusqu’à 21h le jeudi
Tarifs : 9 € (tarif réduit 6 €)