Les portraits sans artifice de Judith Joy Ross

Fondée en 2010 par Raymond Depardon, le BAL expose jusqu’au 18 septembre les photographies de Judith Joy Ross, célèbre portraitiste américaine dont le travail reste encore confidentiel de l’autre côté de l’atlantique. Co-édité par l’Atelier EXB, un livre d’exposition rassemble les images iconiques et d’autres inédites pour mieux découvrir son regard singulier sur l’histoire américaine. L’occasion d’un tour d’horizon sur une photographe qui a su garder son authenticité pendant près de 40 ans de pratique.

Spontanéité

« Photographier son sujet sans le dominer » : quand Judith Joy Ross tire le portrait, c’est toujours avec spontanéité, douceur, sans ce cynisme parfois présent sur les représentations des classes populaires et ouvrières qu’ont pu faire ses prédécesseurs et successeurs. Sans surprise, Judith Joy Ross nait et grandit durant les Trente Glorieuses chez les prolétaires du nord-est de la Pennsylvanie, milieu social qu’elle s’attèlera à dépeindre une fois l’appareil photo en main, comme une manière de parler d’elle à travers eux : ses modèles.

Lois Adele America Merriweather Armstrong, looking at the skyline of Manhattan, Eagle Rock Reservation, West Orange, New Jersey, September 18, 2001
© Judith Joy Ross, courtesy Galerie Thomas Zander, Cologne

L’appareil photo pour se connecter au monde

Elle transcende la contrainte première du portrait – à savoir enfermer quelqu’un dans une représentation pour l’éternité – en nous offrant quelque chose de plus complexe, plus subtil. Prendre le temps, celui de la rencontre et de la discussion, et ainsi éviter l’écueil de la facilité, éviter de projeter une image erronée sur la personne photographiée, de l’emmurer dans les stéréotypes et les schémas préconçus, de dresser un portrait misérabiliste ou à l’esthétique inadaptée.

Toute ma vie, j’ai voulu être artiste, mais jusqu’à ce que je découvre la photographie, je ne savais pas très bien ce que cela voulait dire. Avec l’appareil photo, j’ai trouvé un moyen de me connecter au monde. Les gens sont devenus mon sujet – la vie des gens ! C’étaient des inconnus, mais je pouvais à présent les connaître.

Judith Joy Ross
Untitled, Vietnam Veterans Memorial, Washington, D.C.
© Judith Joy Ross, courtesy Galerie Thomas Zander, Cologne

Les Etats-Unis comme terrain de jeu

Alors qu’à partir des années 1970 ses confrères photojournalistes partaient à l’étranger pour ramener des images spectaculaires, Judith Joy Ross a préféré rester aux États-Unis afin d’immortaliser ses rencontres multiples qu’elle estime essentielles. Face aux photos de guerre, elle juxtapose ses portraits de « l’autre côté », considérés aujourd’hui comme ses classiques : visiteurs du Mémorial de la guerre du Vietnam, réservistes de l’armée ou simples citoyens qui descendent dans la rue pour militer en faveur ou contre ces conflits.

Untitled, Eurana Park, Weatherly, Pennsylvania
© Judith Joy Ross, courtesy Galerie Thomas Zander, Cologne

Photographier, puis montrer. Rendre visible ces invisibles qui lui ressemblent, auxquels elle s’identifie – car sans doute s’identifie-t-elle à ces adolescents esseulés dans un parc, à ces travailleurs du quotidien, à ces habitants des villes où elle a elle-même vécu. Elle réalise ses portraits en collaboration avec ses modèles, sans s’approprier leurs histoires, sans les contenir, les posséder ; voilà peut-être pourquoi elle se distingue des portraitistes qui l’ont précédée en refusant de tirer profit de son art, d’avoir un studio ou de prendre des commandes.

Nous réalisons ensemble la photographie. Ils me donnent, je reçois. Je les encourage, ils me donnent encore plus. Il existe une certaine affection entre nous l’espace de quelques instants. Après, je ne les revois jamais.

Judith Joy Ross
Philadelphia, Pennsylvania, 1998
© Judith Joy Ross, courtesy Galerie Thomas Zander, Cologne

La chambre photographique comme outil

Pas de studio, mais une chambre photographique. Une sorte de studio portatif où l’appareil se situe à hauteur d’enfant, où le photographe n’est pas caché derrière son appareil mais positionné au-dessus, courbé… un dispositif qui empêche l’improvisation, la prise sur le vif, mais laisse le temps de créer une relation qui transparaît clairement à l’image.

Un jour, j’ai demandé à ma mère ce qu’elle faisait lorsque mes frères et moi enfants n’étions pas sages. Elle a dit qu’elle nous regardait très, très fixement – pas pour nous faire baisser les yeux, mais pour regarder jusqu’à ce qu’elle nous voie pour de bon, et comprenne qui nous étions vraiment.

Judith Joy Ross
Mike, Bethlehem, Pennsylvania
© Judith Joy Ross, courtesy Galerie Thomas Zander, Cologne

L’appareil photo ne donne plus matière à juger, mais incarne bel et bien un prisme pour une meilleure compréhension du monde, d’une société et de ses protagonistes. Une chambre photographique qui éclaire et tente d’établir une histoire commune : à travers le portrait de quelqu’un d’autre, c’est d’elle que Judith Joy Ross parle, et la frontière entre modèle et photographe s’estompe. Cet adolescent dans ce parc, c’était peut-être elle plus jeune, ce travailleur, ça aurait pu être son père.

Les photographies racontent des histoires que beaucoup d’entre nous se remémorent, pourtant ce sont des portraits de quelqu’un d’autre. La frontière entre eux et nous se brouille. De qui est-ce l’histoire ? Réponse : c’est la nôtre. 

Judith Joy Ross
Mr. Adam Rutski, Spanish teacher, Hazleton High School
© Judith Joy Ross, courtesy Galerie Thomas Zander, Cologne

Informations pratiques :
Judith Joy Ross – Photographes 1978-2015
Le BAL
Du 16 mars au 18 septembre 2022
6, Impasse de la Défense 75018 Paris
Mercredi 12h – 20h Nocturne
Jeudi 12h – 19h
Vendredi, samedi, dimanche 12h – 19h
Fermé le Lundi et Mardi
Tarifs : 7 € (5 € tarif réduit)

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