Gilles Caron et Stephen Dock : deux regards sur le conflit nord-irlandais au musée Nicéphore Niepce

50 ans après la guerre civile en Irlande du Nord, le musée Nicéphore Niépce de Chalon-sur-Saône propose une exposition pour mieux comprendre la complexité de ce conflit. Deux regards, deux époques qui cohabitent : Gilles Caron s’est retrouvé au cœur des évènements à la fin des années 1960 et a photographié manifestations et émeutes, Stephen Dock entre en matière en montrant les cicatrices, les restes de ce conflit sur les jeunes générations aux revendications nouvelles. Une exposition photo à découvrir jusqu’au 22 mai 2022.

Gilles Caron, “We want peace”, bataille du Bogside 12-14 août 1969 Irlande du nord, Ulster, Londonderry © Fondation Gilles Caron/Clermes

Aux origines du conflit 

Envoyé par l’agence Gamma, Gilles Caron était sur place, à Londonderry, dès le début, pour couvrir un défilé qu’il qualifie de calme, tranquille, voire pittoresque. C’est l’été, les chapeaux couvrent les têtes et de petites fleurs sont accrochées aux boutons des chemises. Progressivement, les choses s’enveniment. Deux, trois cailloux sont lancés. Puis des pavés. La manifestation pacifique se transforme subitement en une émeute

Gilles Caron, Foule d’émeutiers se ruant sur la police en jetant des pavés, bataille du Bogside 12-14 août 1969 Irlande du nord, Ulster, Londonderry © Fondation Gilles Caron/Clermes

Le mouvement s’intensifie. Les corps qui étaient en procession se dispersent et s’organisent dans les rues d’une ville devenue champ de bataille. Les forces de l’ordre, trop peu nombreuses, peinent à s’opposer. Gilles Caron, au milieu de tout ça, saisit le conflit civil selon la pure tradition de la photo de guerre qu’il maîtrise parfaitement (il revient du Vietnam et de la guerre du Biafra).

Un jeune homme observe les rues de sa ville du haut d’un toit. Des petits immeubles irlandais côtoient des bâtiments plus récents typiques des années 1960 ; au loin, un port et ses grues à l’arrêt, sans doute. On pourrait penser le jeune homme rêveur, de sa hauteur, face à l’étendue… mais sa position est révélatrice : il est prêt à partir, sur le qui-vive. À ses pieds, des bouteilles aux torchons imbibés d’essence. En bas, la rue est bloquée par des barricades de fortune

Gilles Caron Adolescent sur un toit d’immeuble avec plusieurs cocktails molotov 12-14 août 1969 Irlande du nord, Ulster, Londonderry © Fondation Gilles Caron/Clermes

Le témoignage de Gilles Caron est particulièrement remarquable parce qu’il est le premier sur place. Ce sont ses photographies quasi exclusivement qui serviront aux unes et aux doubles pages de magazines. Son travail se distingue par son traitement de la chronologie : il est le seul à avoir pu s’emparer de ce tournant pourtant si soudain, cette transition subite entre manifestation pacifique et guerre à ciel ouvert. Le récit est là, et il est présenté dans son intégralité par un photographe qui a su déchiffrer très rapidement les enjeux de ce conflit et réagir en conséquence. 

Notre jour viendra

Our day will come, le slogan populaire des républicains d’Irlande du Nord, est devenu le nom du projet photographique contemporain de Stephen Dock. « Notre jour viendra », une évocation de la mort inévitable, tout autant qu’une incarnation d’un espoir de victoire lors d’une lutte. Comme Gilles Caron, Stephen Dock s’est formé au plus près des zones de guerre : Syrie, Mali, Irak. Il a voulu travailler ailleurs, documenter autre chose.  

Ici, en Irlande du Nord, la guerre est passée mais ses enjeux toujours persistants. En 2012, une forme nouvelle de l’IRA (l’armée républicaine irlandaise) émerge. Stephen Dock se rend à Belfast pour une célébration organisée par les unionistes, ancien adversaire des républicains. Mais un conflit armé n’est plus à l’ordre du jour : rien ne se passe

Stephen Dock Belfast, Ardoyne, 2014 © Stephen Dock

Malgré tout, les traces subsistent. Sur les figures des jeunes générations, on croit déceler les restes de cette guerre, comme transmis de génération en génération. Stephen Dock positionne ses portraits en face de photos de rues vides, trottoirs, murs, comme d’autres vestiges qui ont gardé les marques du conflit.

L’apaisement semble n’être qu’une façade. Ici, les fenêtres bétonnées d’un immeuble probablement brûlé à l’époque ; là, les mains croisées d’une personne âgée. Les murs parlent, les anciennes générations peut-être moins, mais l’évocation de cette période troublée est partout, et presque constante.

Stephen Dock pose la question de la faculté documentaire de la photographie lorsque l’opposition et les divisions d’une société s’installent dans les esprits, la mémoire, l’héritage, et qu’elle n’est plus visible comme auparavant de manière flagrante dans l’espace public. Les stigmates de l’histoire se trouvent dans les détails les plus infimes que le photographe doit aller chercher avec son regard précis et rigoureux.

Stephen Dock Belfast, Shankill Road, Bonfire, 11th July 2014 © Stephen Dock

Comment rendre visibles ces divisions persistantes ? Pour Stephen Dock, il faut que l’image soit frappante. Et la prochaine fois, le feu entre en résonnance : dans une cadence fixe et régulée, des bonfires (bûchers) sont attisés par des palettes de bois et des drapeaux de L’Union Jack. « Notre jour viendra » semble dire : pas de place pour l’oubli

Informations pratiques : 
Irlande du Nord : Gilles Caron, 1969 + Stephen Dock : Our day will come
Musée Nicéphore Niépce
Du 12 févirer au 22 mai 2022
28 quai des messageries, 71100 Chalon-sur-Saône
Tous les jours de 9h30 à 11h45 et de 14h à 17h45, sauf mardi et jours fériés
Entrée libre

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