Du 10 novembre 2021 au 13 mars 2022, la Maison Européenne de la Photographie revient sur l’oeuvre foisonnante du photographe Samuel Fosso, des années 70 jusqu’à aujourd’hui avec sa première grande rétrospective. L’artiste franco-camerounais est une figure majeure de la photographie contemporaine. En dédiant sa programmation à Samuel Fosso, la MEP entend célébrer la créativité du photographe, mais aussi celle du continent africain. Retour sur le parcours d’un photographe tourné durant sa carrière vers l’autoportrait et le portrait.

L’étendard de la photographie africaine

De son studio de Bangui (capitale de la République centrafricaine) à Paris, Samuel Fosso propose depuis près de 50 ans des portraits et des autoportraits avant-gardistes qui ont fait de lui une figure majeure de la photographie contemporaine.

Né à Kumba au Cameroun en 1962, Samuel Fosso a très rapidement été intéressé par la photographie. Dès 1975, il devient apprenti photographe et ouvre la même année le « Studio Photo National », à seulement 13 ans. Sa devise : « Avec Studio National, vous serez beau, chic, délicat et facile à reconnaître ».

Archives du Studio Photo National, studio photo de Samuel Fosso à Bangui © Samuel Fosso courtesy Jean-Marc Patras / Paris

Dans ces images prises des années 70 à 90 figurent ses premiers autoportraits, fortement inspirés de la pop culture et des magazines de l’époque. C’est en 1994, avec sa participation aux Rencontres Africaines de la Photographie de Bamako que Samuel Fosso connaitra la renommée.

Rapidement, Samuel Fosso est devenu un artiste incontournable de la scène contemporaine. Ses images tiennent une place de choix dans de nombreuses collections privées comme au sein d’institutions renommées, de la Fondation Louis Vuitton à la Tate Modern ou au MoMA.

Des images-performances

Avec ses images, résultats de véritables performances, Samuel Fosso nous interroge sur notre identité, pénètre dans la fabrique de nos imaginaires. Pour l’artiste, chaque création est l’occasion d’une séance de pose qui s’apparente à l’adoption d’une nouvelle identité, un rôle dans lequel il se jette à corps perdu, s’absorbant entièrement dans l’identité de celui qu’il a choisi d’incarner : « Je considère mon corps comme appartenant à d’autres sujets, à la personne que je suis en train de reproduire afin de traduire son histoire ». Ses vêtements, ses accessoires, ses attitudes, son corps lui-même deviennent des outils dans la fabrication de l’image.

Samuel Fosso, Autoportrait Série « 70’s Lifestyle », 1975-78 © Samuel Fosso courtesy Jean-Marc Patras / Paris

« Je considère mon corps comme appartenant à d’autres sujets, à la personne que je suis en train de reproduire afin de traduire son histoire. »

Les artistes photographes du continent africain ont su très tôt s’approprier les codes de la photographie de studio, à l’image des portraitistes maliens Malick Sidibé et Seydou Keïta. Samuel Fosso va un cran plus loin, il se place devant l’objectif et transforme le studio, espace normé, en théâtre et terrain de jeu propice à une liberté totale. En cela, sa photographie se mue tout autant en performance artistique.

Inclassable, Samuel Fosso adopte une démarche qui n’est pas sans rappeler celle des artistes conceptuels Cindy Sherman ou Yasumasa Morimur, lorsque ce dernier devient tour à tour la Joconde, Frida Khalo ou la jeune fille à la perle. Samuel Fosso lui aussi incarne des personnages devenus iconiques, ces autoportraits nous mènent alors à nous interroger sur ce qui fait d’une image une représentation mythique.

Samuel Fosso, Autoportrait Série « African Spirits », 2008 © Samuel Fosso courtesy Jean-Marc Patras / Paris

Initiée en 2008, African Spirit rassemble ces photographies monochromes où Samuel Fosso devient les icônes du 20e siècle ayant participé à l’indépendance africaine ou à l’avancée du mouvement des droits civiques : Martin Luther King, Malcolm X, Angela Davis, Patrice Lumumba ou encore Mohammed Ali. Samuel Fosso l’affirme : « je me devais de rendre hommage à ceux qui ont fait ma liberté ».

Un jeu de rôles engagé

Identitaire et sociale, sa photographie est également politique. Initié dans les années 70, le travail photographique de Samuel Fosso est avec le temps devenu le reflet des rapports entretenus entre l’Afrique et les grandes puissances : Chine, États-Unis ou Europe.

Samuel Fosso, Autoportrait « Emperor of Africa », 2013 © Samuel Fosso courtesy Jean-Marc Patras / Paris

Sur la pellicule s’imprime l’idée d’un monde postcolonial dans lequel le continent africain alterne entre posture de soumission, résistance ou interdépendance. Ses séries African Spirit et Emperor of Africa en sont le meilleur exemple. Dans la seconde il se rêve en Mao Zedong africain et détourne l’iconographie entourant le Grand Timonier pour dénoncer discrètement la mainmise de la Chine sur les ressources naturelles du continent africain. La série The Black Pope nous confronte quant à elle à l’absence de personnes noires dans la haute hiérarchie ecclésiastique. Sous couvert de pastiche, Samuel Fosso appuie là où cela fait mal.

Samuel Fosso, Autoportrait « Emperor of Africa », 2013 © Samuel Fosso courtesy Jean-Marc Patras / Paris

Se fondre dans le rôle

Série mythique de l’artiste, Tati, réalisée en 1997 à Paris à l’occasion des 50 ans de la célèbre enseigne, marque l’internationalisation du travail de Samuel Fosso. Pour cette campagne, il imagine une nouvelle galerie de personnages comme Le Rockeur ou La Femme américaine libérée, tous des stéréotypes des cultures occidentales.

Samuel Fosso, Autoportrait Série « Tati », La Femme américaine libérée des années 70, 1997 © Samuel Fosso courtesy Jean-Marc Patras / Paris

Accessoire essentiel pour revêtir le costume d’un nouveau personnage, le vêtement est un ingrédient majeur dans la composition des autoportraits de Samuel Fosso. Il réalisera d’ailleurs en 1999 une série pour Vogue France. De son studio de Bangui, Samuel Fosso incarne de nouveau des archétypes, utilisant le vêtement pour se glisser dans le personnage du businessman ou du dandy. Cette relation à la mode perdure aujourd’hui, avec notamment une nouvelle série réalisée par Samuel Fosso pour la créatrice britannique Grace Wales Bonner.

Samuel Fosso, Autoportrait Série « Tati », Le Golfeur, 1997 © Samuel Fosso courtesy Jean-Marc Patras / Paris

S’il adopte un costume pour se fondre dans son rôle, Samuel Fosso brise également les conventions et détruit les stéréotypes de genres comme de classes, prouvant qu’à chacun tient la possibilité d’adopter une identité autre. À moins que ce ne soit qu’une question d’allure, de rôle et que l’identité demeure inchangée ? Samuel Fosso nous tend alors un miroir autant révélateur que déformant.

Derrière les apparences : une approche autobiographique

En affirmant que « la photo est pour moi une façon d’échapper à moi-même pour rejoindre les autres », Samuel Fosso ne disparait pas complètement dans sa photographie. S’il se laisse entièrement absorber par certains de ses personnages, d’autres images sont assurément intimes. L’autoportrait renoue alors avec son rôle autobiographique.

Enfant absent des albums familiaux, Samuel Fosso rattrape le temps perdu par une boulimie d’image. Le Rêve de mon Grand-Père recèle de cette narration personnelle, faisant écho aux cérémonies médicinales destinées à corriger le handicap de naissance du photographe. Dans Mémoire d’un Ami, il rend hommage à son ami Tala assassiné par la milice armée centrafricaine, une série à l’intention cathartique pour exorciser les souffrances du passé, mais aussi raviver la mémoire de ces disparus.

Samuel Fosso, Autoportrait Série « Mémoire d’un ami », 2000 © Samuel Fosso, courtesy Jean-Marc Patras / Paris

À l’image de tant d’autres, Samuel Fosso a connu de nombreux exils. Au Nigéria, la guerre du Biafra fera de lui le seul enfant survivant de sa famille. En 2014, il fuira à nouveau son pays, quittant cette fois la Centrafrique déchirée par la guerre civile pour rejoindre la France. A ce moment là, sa maison est pillée et ses archives brûlées. Quelques centaines de négatifs ont cependant été sauvés miraculeusement et donnent à voir la genèse de sa pratique photographique.

Dépeindre les multiples visages de l’Homme est certainement le véritable sujet de ce demi-siècle de photographie. Dans sa récente série SIXSIXSIX (2015), Samuel Fosso assemble 666 polaroïds pour mieux témoigner de notre complexité. 160 de ces images sans fards où Samuel Fosso fixe sur la pellicule une multitude de sentiments et d’états émotionnels sont présentes à la Maison Européenne de la Photographie.

En complément de l’exposition, les éditions Steidl proposent en collaboration avec la MEP une version française du livre Autoportrait, première monographie dédiée à Samuel Fosso. L’artiste s’y entretenait avec Okwui Enwezor, critique et commissaire d’exposition américain d’origine nigériane et figure majeure de l’art contemporain africain récemment disparu à laquelle Samuel Fosso a souhaité dédier cette rétrospective.

Et parce que le travail de Samuel Fosso célèbre l’ouverture, il semble tout naturel que l’exposition qui lui est dédiée à la MEP entame dès l’année prochaine une tournée européenne à la rencontre de son public néerlandais et allemand.

La rétrospective dédiée à Samuel Fosso est à découvrir à la Maison Européenne de la Photographie du 10 novembre 2021 au 13 mars 2022.

Plus d’informations sont disponibles sur le site de la MEP.