Le Centre d’art le Point du Jour de Cherbourg présente« Gilles Caron : Un monde imparfait ». L’exposition met en lumière le parcours du photo-journaliste français  jusqu’à sa mystérieuse disparition au Cambodge en 1970. Une entrée dans les coulisses des photographies destinées à la presse, du photo-reportage, et des stratégies d’agences.

Gilles Caron, porté disparu, 1970

La carrière de Gilles Caron, dans les rouages du photo-journalisme

Du 6 juin au 3 octobre 2021, le Centre d’art/éditeur Le Point du Jour de Cherbourg-en-Cotentin consacre une exposition à l’oeuvre de Gilles Caron. Ses clichés ont fait la Une de nombreux magazines d’actualité alors qu’il a couvert les évènements majeurs des années 60.

Au gré des planche-contacts, tirages diamantino, tirages de presse et diaporamas, plus de 1 000 photographies sont à découvrir. Organisé selon les périodes clés de sa carrière, l’espace réuni également des tirages de presse et des magazines d’époque. L’occasion de comparer les parutions d’un même photo-reportage au sein de différents magazines internationaux.

Finalisation de l’exposition « Gilles Caron : Un monde imparfait », au Point du Jour

Gilles Caron travaille durant l’âge d’or du photo-journalisme, tandis que son traitement et son esthétisme font de lui un avant-gardiste. On découvre que derrière des photographies mythiques, introduites par les magazines d’actualité dans tous les foyers des années 60, se tient un homme à l’aura mystérieuse et aux sentiments ambivalents. En effet, l’approche de Gilles Caron était imprégnée d’une profonde réflexion sur le rôle de son métier.

Publications et usages dans la presse des années 60

Une exposition mettant en exergue la complexité du photo-reportage

L’exposition touche à la fin de son installation lorsque nous arrivons au Point du Jour, situé à Cherbourg-en-Cotentin. Il reste seulement quelques légendes à calligraphier au sein des différentes sections — chacune correspondant à un conflit ou à un évènement majeur couvert par Gilles Caron.

Après deux ans de travail de préparation, l’exposition a connu des contre-temps cette année. D’abord installée à Reims en décembre 2020, elle n’a finalement jamais pu ouvrir ses portes au public, en raison du confinement. En entrée libre, elle revient cette année, nous proposant une immersion dans les étapes incontournables de la carrière du photo-journaliste.

Prise de vue de Daniel Cohn-Bendit en Mai 68

Au-delà des publications de ces images par les agences qui les destinaient à la presse, on découvre les coulisses des prises de vues. Grâce aux panneaux de lecture et aux différents éléments regroupés, la lumière se fait sur les choix du photo-journaliste. Notamment, on peut y découvrir la planche contact des clichés de Daniel Cohn-Bendit tenant tête aux forces de l’ordre. Avant d’obtenir le cliché choc, on constate que Gilles Caron a multiplié les angles.

Cette mise en perspective de sa démarche singulière permet d’ouvrir une fenêtre sur la compréhension des stratégies d’agences de l’époque. Telles celles de la fameuse agence Gamma, par laquelle Gilles Caron était commissionné. D’ailleurs, les clichés sont exposés avec les légendes d’origine et les annotations de l’agence.

Zoom photographe : Gilles Caron

Gilles Caron, un monde imparfait

« Il n’y a aucune raison pour que ce monde imparfait et ennuyeux qui m’a été donné à la naissance, je sois obligé de l’assumer et de l’améliorer dans la mesure de mes moyens. On subit toujours, mais de diverses façons. Ne rien faire, c’est désolant. Jouer un rôle c’est prendre son siècle en main, en être imprégné tout entier. »

L’exposition s’ouvre sur cette déclaration, retrouvée sur les pages de la correspondance que le photo-journaliste — réputé pour ses questionnements sur la profession et sur le monde — entretenait avec sa mère. Cette correspondance a été un matériau précieux pour Guillaume Blanc, Clara Bouveresse et Isabella Seniuta, historiens de la photographie et commissaires de cette exposition.

Elle leur a permis de retracer la carrière de Gilles Caron à travers son regard et son approche toute personnelle, lui qui a donné si peu d’entretiens. Finalement, son immense témoignage, il l’aura transmis par le biais de ses images.

Les trois commissaires d’exposition ont d’ailleurs préparé leur thèse sous la direction de Michel Poivert. Historien de la photographie réputé pour les nombreux ouvrages qu’il lui consacre, il explore le fonds Caron depuis une dizaine d’années.

A l’entrée, figurent également deux éléments qui marquent la disparition mystérieuse du photographe sur la route n°1 reliant Phnom Penh à Saigon. Il s’agit de sa dernière planche-contact sur laquelle s’entremêlent images familiales et clichés du Cambodge. Et puis, de cette fameuse affiche accompagnée de la mention « porté disparu ».

Une proximité créatrice de figure emblématiques

Imprégné de la connaissance de l’organisation militaire — grâce au service militaire qu’il effectue en Algérie — Gilles Caron se démarque par sa proximité avec les personnes qu’il photographie, et son anticipation des évènements sur le terrain. Son oeil pour repérer le détail significatif, le mouvement révélateur, et capturer ceux que l’on n’attend pas, le mènent à une reconnaissance incontournable.

Dans le tumulte des émeutes, près des bombardements de guerre, ce sont des vies individuelles, des figures et des visages qu’il dépeint. De façon inédite, son approche unique lui vaut de couvrir presque entièrement les pages d’un numéro de Paris Match, qui publie deux de ses photo-reportages en simultané (en Irlande du Nord et en Tchécoslovaquie).

Guerre du Biafra, soldat biafrais, 1968

C’est aussi parce qu’elles ne s’arrêtent pas aux lignes des conflits, que ses photographies sont si marquantes. Par exemple, lorsqu’il part couvrir la guerre du Biafra, Gilles Caron livre les clichés des préparatifs, des conflits, de la famine et de la misère qui frappent le pays. Couvrir la guerre des Six-Jours, c’est aussi l’occasion de suivre les soldats israéliens jusqu’au Mur des lamentations. Un moment que personne n’attendait.

Comme une signature du travail de Gilles Caron, on retrouve les clichés saisissants des évènements en périphéries. En effet, le photojournaliste n’hésitait pas à faire quelques écarts pour mieux cerner un conflit. A l’ombre des évènements tenant une place centrale de l’actualité, ses clichés du quotidien des prostituées au Vietnam aux côtés des militaires, ont permis de mettre en perspective un sujet avec davantage de complexité – et sans concessions.

Les Unes de Gilles Caron pour Paris-Match

Les ambiguïtés de Gilles Caron

Grâce à sa proximité et à sa rapidité, le photojournaliste a livré des clichés d’une puissance incomparable. Capturés durant les révoltes auxquelles il assiste, les catholiques et protestants du conflit Nord-Irlandais tout comme les étudiants manifestants de Mai 68 deviennent des figures mythiques sous l’objectif de Caron. On lui attribue depuis l’image du « lanceur », tant ils paraissent voluptueux et légers, tant leurs gestes semblent prendre part à une chorégraphie.

Biafra « L’indépendance, à quel prix ? »

Plus que les clichés d’actualité, ce sont les rouages d’une profession et les questionnements du photo-journaliste, qui sont mis en évidence au sein de l’exposition. On peut y parcourir du regard sa célèbre photographie de Raymond Depardon durant la guerre du Biafra de 1968, photographiant un enfant agonisant. Ainsi, Gilles Caron crée une mise en abîme du photo-reportage. À elle seule, la photographie symbolise toutes les interrogations autour de la place et de l’éthique de ce métier, aboutissant néanmoins et sans aucun doute, à un témoignage nécessaire.

Finalement, au centre, et à la périphérie, c’est le déroulement de la vie que livre Gilles Caron au gré de ses découvertes sur le terrain. De portraits rapprochés, figure de proue de son oeuvre, aux figures créées — comme celle du lanceur lors des manifestations de Mai 68 et des affrontements en Irlande du Nord — c’est l’humain que Gilles Caron a su saisir comme personne.

Abba Siddik, leader du Front de libération nationale du Tchad

Une exposition à découvrir, pour mieux comprendre les stratégies des prestigieuses agences des années 60, ainsi que les cheminements qui s’opèrent jusqu’à la publication des photo-reportages dans les magasines d’actualité. Pour tous, Gilles Caron, disparu au Cambodge en 1970, restera un mystère, figure de proue de l’âge d’or du photojournalisme.

L’exposition arrive avec un livre éponyme. Consacré à l’oeuvre de Gilles Caron, il est signé Guillaume Blanc, Clara Bouveresse et Isabella Seniuta. Vous pouvez vous le procurer sur place ou en ligne.

Pour davantage d’informations sur l’exposition, rendez-vous sur le site du Point du Jour.

Pour en savoir plus sur Gilles Caron, (re)découvrez notre Zoom Photographe.

Informations pratiques :

Gilles Caron, un monde imparfait

Le Point du Jour
107, avenue de Paris
50100 Cherbourg-en-Cotentin

Ouvert du mercredi au vendredi de 14h à 18h
samedi et dimanche, 14h-19h

Entrée libre

Unité féminine de l’armée israélienne, 1969