Né en 1930, Shōmei Tōmatsu est considéré comme le père de la photographie japonaise contemporaine. En cinquante ans de carrière, il capture les transformations de la société japonaise sous toutes ses formes, à travers un regard et une esthétique expressionniste uniques. Zoom sur ce photographe d’après-guerre qui a su capter la beauté et la métamorphose de la société japonaise.

Les photographies de Shōmei Tōmatsu – et celles de Daido Moriyama – seront à découvrir lors de l’exposition Moriyama – Tomatsu : Tokyo de la Maison Européenne de la Photographie, dès sa réouverture.

Shōmei Tōmatsu Zoom Photographe

© Shōmei Tōmatsu

« Un photographe pose son regard partout. C’est pourquoi il doit regarder les choses du début à la fin, contempler le sujet sans détour, le fixer inflexiblement et métamorphoser son corps entier en un oeil qui regarde le monde en face. »

Shōmei Tōmatsu

Enfant de la bombe atomique d’Hiroshima et de Nagasaki

Les séquelles et stigmates de la bombe atomique sur la société, sur le corps et dans la psyché des habitants ; l’industrialisation du Japon avec sa série « Plastics » ; l’occupation américaine dont les marques déteignent sur la culture japonaise ; les révoltes étudiantes du Mai 68 japonais… Shōmei Tōmatsu a capturé les transformations de la société japonaise tandis qu’elle se dirigeait vers la modernité urbaine. Il l’a fait de façon brute, avec clairvoyance, et une esthétique expressionniste puissante. 

« Après la défaite, l’obscurité et la lumière sont devenues clairement visibles et les valeurs ont pris un tournant à 180 degrés… Mes années les plus impressionnantes se sont déroulées durant cette période. Depuis, cette expérience intense est devenue le filtre à travers lequel je n’ai cessé d’appréhender les choses. »

Shōmei Tōmatsu

Né à Aichi, Nagoya, en 1930, Shōmei Tōmatsu est un « hibakusha », un survivant des bombardements américains de 1945 des villes d’Hiroshima et de Nagasaki . À la fin de la guerre, il a tout juste 15 ans. Étant encore étudiant, il publie déjà ses photographies dans les magazines japonais spécialisés. Mais alors qu’il obtient son diplôme d’économie en 1954, à l’Université d’Aichi, il décide de se consacrer exclusivement à la photographie.

Contrastes entre beauté du Japon et horreurs de la guerre

Il part ainsi pour Tokyo, et trouve une place dans la maison d’édition Iwanami Shoten. Il devient rapidement photographe indépendant. En 1959, il fonde le collectif Vivo, dont il prend la tête, avec un groupe de photographes avant-gardistes : Eikoh Hosoe, Kikuji Kawada, Ikko Narahara, Akira Sato, Akira Tanno.

Sous son impulsion, l’Agence bouscule les principes établis de la photographie de reportage, et œuvre à dépasser ses usages standardisés. En seulement 4 ans d’existence, le collectif est considérée comme l’épicentre de la photographie japonaise d’après-guerre.

Shōmei Tōmatsu Zoom Photographe

© Shōmei Tōmatsu

Tout au long de sa carrière, Shōmei Tōmatsu n’a de cesse de renouveler les usages du médium photographique. Ses premières séries « Disabled Veterans Nagoya » (1952) et « Pottery Town, Aichi » (1954) dépeignent la pauvreté d’après-guerre au travers de laquelle persiste la culture artisanale.

Puis, avec « Home », Kumamoto (1959) il rend hommage à la beauté du Japon traditionnel tout en montrant les difficiles conditions de vie des communautés rurales. Shōmei Tōmatsu se rend également à l’étranger. Ainsi, il ramène une série d’Afghanistan en 1963, commissionné par le magazine Taiyo où il documente la vie du pays à population majoritairement nomade.

S’exprimer :  Rupture avec le photo-reportage japonais

Considéré comme l’une des figures les plus influentes de la photographie japonaise d’après-guerre, Shōmei Tōmatsu a déployé une carrière magistrale durant plus de 50 ans. En cette période de transition de l’après-guerre japonais, sa photographie est une onde de choc face à l’approche documentaire classique qui domine l’époque.

© Shōmei Tōmatsu

En effet, après l’expérience de la guerre, Shōmei Tōmatsu désire parler de sa propre mémoire et de la reconstruction de l’identité japonaise. Ce vécu, il le fait transparaître dans sa photographie subjective et symbolique.

Trouvant la photographie de reportage de guerre d’un humanisme réducteur, lui et les membres du collectif Vivo renouvellent l’approche de la narration photographique. La leur oscille entre pure description de la réalité et utilisation de techniques stylisées pour lui donner une touche expressionniste.

Dès lors, la photographie japonaise prend de nouvelles couleurs, celle des avant-gardistes. D’emblée, la technique photo est poussée à son comble, mise en relief par des angles scéniques et dramatiques. Aussi, elle dépeint une réalité plus riche grâce notamment à un symbolisme puissant et minutieux. Posant finalement les jalons d’un nouveau style aiguisé, expressif, Shōmei Tōmatsu inspirera des générations de photographes.

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Photographier Nagasaki atomisée et la culture américaine déteindre sur Tokyo

C’est en 1960, que le photographe foule le sol de Nagasaki, pour une commande. Mémorable, sa série « 11:02 Nagasaki » de 1966 concentre les symboles de la bombe atomique dans la vie locale. Les stigmates des hibakusha (victimes de la bombe), une bouteille fondue par l’explosion atomique, une montre arrêtée à l’heure de l’explosion (rappelant celle de Josef Koudelka photographiée à l’heure de l’entrée de l’Armée Rouge dans Prague)… autant de détails qui nous font entrer dans l’intimité du Japon d’après-guerre. En noir et blanc, soyeuses, aux textures et aux lumières sophistiquées, ses images séduisent autant qu’elles répulsent.

©Shōmei Tōmatsu

Peu après, il documente les bases militaires américaines autour de Tokyo, à une époque où le sujet a une résonance particulière. En effet, leur présence fait l’objet de contestations de la part de la nation japonaise. Avec sa série « Chew Gum and Chocolate », c’est l’ambivalence de la confrontation entre américains et locaux qu’il documente. Boutiques américaines, bars, maisons closes qui entourent les bases militaires, vêtements, nourriture…la culture américaine pénètre la société japonaise sous occupation.

© Shōmei Tōmatsu

© Shōmei Tōmatsu

Entre contre-culture, mai 68 japonais et symboles ancestraux

Des années 1960 à 1970, Tomatsu devient le témoin de la vibrante culture de la jeunesse de Tokyo, et plus particulièrement à Shinjuku. Il accompagne la jeunesse et les protestations étudiantes dans ce que l’on a surnommé le mai 68 japonais.

Sur fond de revendications sociales et politiques, les étudiants se révoltent, manifestent, saccagent la gare de Shinjuku et barricadent  les universités. S’ajoute à leur militantisme la protestation contre la guerre du Vietnam. Sa série Protest, Tokyo (1969) et Eros dépeignent d’un point de vue expressionniste et avec poésie les excès de colère, les revendications et la répression exercée par la police anti-émeutes — mais aussi, la liberté de la jeunesse.

Sa photographie clairvoyante observe les changements sociaux du Japon, alors que le pays connait en parallèle une forte croissance économique. En même temps, elle est viscérale, celle d’un homme qui documente sa société occupée et influencée par l’Amérique. Pourtant, son regard dépeint avec délicatesse, crée un lien à chaque fois particulier avec son sujet, et ne sous-estime jamais la puissance des symboles.

© Shōmei Tōmatsu

Shōmei Tōmatsu Zoom Photographe

© Shōmei Tōmatsu

Cette même année, alors que la guerre du Vietnam atteint son point culminant, Tomatsu se penche sur l’histoire à part de l’île Okinawa. La région est toujours occupée par les américains et sert de base-arrière aux États-Unis dans la guerre du Vietnam.

Néanmoins, la beauté naturelle ne quittera jamais son oeuvre. Ainsi, sa série « Sakura » de 1980 a pour thème la nature. Il photographie des cerisiers en fleurs – emblème philosophique du Japon – comme apologie de la nature et symbole de la beauté éphémère.

La boucle est bouclée : une oeuvre engagée, tapageuse et élégante

Shōmei Tōmatsu retournera à Okinawa en 1971 et en 1972 pour témoigner du retour du contrôle japonais sur les îles. Sa série « Le crayon du soleil » de 1975, fait le portrait des éléments contradictoires à Okinawa, entre les éléments révélateurs de la présence américaine et les traces de la culture ancestrale encore largement visibles. 

© Shōmei Tōmatsu

Shōmei Tōmatsu Zoom Photographe

© Shōmei Tōmatsu

Sa série « Plactics » voit le jour en 1988-1989. Il y documente les débris rejetés sur les côtes de Chiba où il réside alors, dans une série sur le contraste entre naturel et l’artificiel. Isolés, les débris de plastiques s’intègrent dans l’asphalte. Les artefacts s’unissent recréant un tableau esthétique sur un fond de réalité moins glorieux.

En 1995, le gouvernement japonais lui décerne le Prix honorifique du Purple Ribbon Medal. Puis, il retournera sur les traces de sa série la plus célèbre, à Nagasaki, en 1999 afin de photographier les enfants à proximité des écoles. Il prendra également des clichés de Shenji Yamaguchi, qu’il avait déjà photographié en 1962.

Une carrière prolifique, qui a changé le paysage photographique japonais et nous offre des vues sublimes de l’histoire de Tokyo, d’Okinawa, Nagasaki et des villes alentours. Alors qu’il préparait une exposition inédite avec Moriyama, l’éminent photographe s’est éteint le 14 décembre 2012 à Okinawa à l’âge de 82 ans.

L’exposition organisée par la MEP, préparée en collaboration avec Akio Nagasawa, et Moriyama et son épouse Yasuko Tomatsu, devrait enfin fournir l’occasion de découvrir les travaux de ce maître de la photographie, près de 10 ans après sa disparition.