Photographe japonais contre-culture et controversé, si Noboyushi Araki (en référence à anàkì (anarchie en japonais)) est réputé pour ses séries de « kinbaku » (bondage japonais) et sur le sexe féminin, c’est une véritable passion de tous les instants pour la photographie qui l’anime.

Connu depuis son livre « Voyage sentimental » qui documente sa nuit de noce avec sa femme Aoki Yōko puis sa maladie jusqu’à sa mort, le photographe n’a eu de cesse depuis d’expérimenter le médium photographique pour briser les tabous et documenter l’intime.

© Nobuyoshi Araki

Nobuyoshi Araki est né, comme une pré-destination, un jour de mai 1940, alors que les bourgeons éclosent, durant la Seconde Guerre mondiale. Photographe de l’après-guerre il participe à la renaissance de la photographie japonaise. Son oeuvre sera marquée par la guerre et les bombes qui ont touché Hiroshima et Nagasaki en 1945.

Parmi les figures les plus prolifiques de la photographie japonaise, Nobuyoshi Araki a produit un nombre incalculable de photographies allant de clichés polaroids aux photographies grand-format, incluant des expérimentations de collage, de peinture et même des films. Âgé aujourd’hui de 77 ans, il a publié près de 500 livres photo depuis 1970.

« La photographie c’est l’amour et la mort, voilà mon épitaphe. » Araki Nobuyoshi

© Nobuyoshi Araki

Les débuts de Nobuyoshi Araki

S’il dit dans son livre « Araki » que dès qu’il est sorti du ventre de sa mère il s’est retourné et a photographié son vagin, c’est en réalité grâce à son père qui était artisan et photographe amateur que Nobuyoshi Araki utilise son premier appareil photo à l’âge de 12 ans.

Il intègre l’agence de publicité Dentsu en tant que caméraman, en sortant de sa formation en photographie et cinématographie à la faculté de technologie de Chiba. Il réalise alors le film « Les enfants des cités » tourné en 1963 inspiré du néoréalisme italien de cette époque d’après-guerre, des films de Roberto Rossellini notamment, qui lui ont donné envie de lier documentaire et photo. Il remporte ainsi son premier prix photo, le Taiyo Award en 1964 avec la série « Satchin » reprenant le sujet de son film. La série porte sur les écoles primaires à Shitamachi, quartier populaire de Tokyo où il est né. Marqué par la guerre et la destruction, ce quartier est alors en plein foisonnement et subit une rapide transformation urbaine à la veille des jeux Olympiques de Tokyo de 1964.

© Nobuyoshi Araki

Araki se marie en 1971, avec Aoki Yōko, rencontrée à l’agence Dentsu. Il en sort une série photo « Voyage de noces » à mi-chemin entre la fiction et le documentaire, faisant l’objet d’un livre considéré comme l’un des plus importants livres photo japonais du XXème siècle. Vingt ans plus tard il réalise « Voyage en hiver », le récit photographique de la maladie et de la mort de Aoki Yōko. Le choc de la mort de sa femme en 1990 aura un impact sur l’oeuvre du photographe, qui sera empreinte de noirceur et de nostalgie.

© Nobuyoshi Araki

Durant ses vingt ans de mariage, s’il photographie sa femme dans son intimité, Araki fréquente également les bars, les boites de strip-tease et les hôtels de passe. Il collabore avec des revues SM pour lesquelles il publie ses photographies de « Kinbaku » à partir de 1979 . En ressort des livres tel que « Love Hotel » (1981), carnet de route du photographe qui raconte comment il rencontre ses modèles dans les quartiers populaires de Tokyo et les convainc de se prêter à des mises en scène sulfureuses, ou encore « My Love and Sex » (1982).

© Nobuyoshi Araki

Un photographe de l’avant-garde japonaise

Suite au succès de « Voyage sentimental », Nobuyoshi Araki quitte l’agence Dentsu et se consacre à son oeuvre. Il arpente les rues de Tokyo avec son Pentax 6×7 et un trépied. Il réalise alors des livres de type photo-journal, dans lesquels il documente sa vie quotidienne en prenant soin de mettre la date pour chaque photographie, « Un automne à Tokyo »(1984), par exemple.

« Une photographie est un instant entre le passé et le futur. » Araki

© Nobuyoshi Araki

La concentration inflexible d’Araki sur sa propre vie et sur ses expériences dans sa photographie cohabite avec les esthétiques documentaires dominantes au Japon des années 1960. On parle de figures comme Hiroshi Hamaya, ou du mouvement Provok, prédominant dans la photographie avant-gardiste japonaise. Le mouvement Provok qui proposait une photographie différente « granuleuse, indistincte et floue » a inspiré Araki qui aborde cette approche dans sa série « Pseudo-Reportage » publiée en 1980 dans laquelle il aborde la nature problématique de la véracité photographique.

S’opposant aux photographes de la rareté, qui économisent les clichés, ce qui compte pour Nobuyoshi Araki c’est de produire constamment et le plus possible. Il prend des photographies dès son réveil à son trajet en taxi jusqu’à son studio, et ainsi de suite jusqu’au soir.

« Prendre des photographies est aussi naturel que respirer. Les photos sont la vie. La vie est une journée sentimentale. » Araki

Ayant publié à ce jour près de 500 livres, Araki fait de certains de véritables oeuvres de collection qu’il ne publie qu’à 500 ou 1 000 exemplaires. Il publie des livres du style traditionnel japonais « Emaki », en narration horizontale illustrée. Leur prix peut aller jusqu’à 3 000 euros.

L’amour et la mort, la sexualité, thèmes emblématiques de l’oeuvre de Yobushi Araki

Nobuyoshi Araki érotise tout ce qui passe devant son objectif, des fleurs, à la nourriture, en passant par les femmes dont « il attache le corps à défaut de pouvoir attacher leur coeur ». Il photographie également son chat, le fameux Chiro qui fera l’objet du livre « Chiro love and Death », avec des photographies allant jusqu’à la mort du petit félin, et rejoignant le thème emblématique du photographe de l’amour et de la mort.

© Nobuyoshi Araki

Les années 60-70 sont une période entre affirmation identitaire et sexuelle pour les artistes japonais, témoins de la tension entre tradition et liberté. Araki poussera loin l’illustration de la sexualité avec ses séries de Kinbaku. Certaines de ses photographies sont censurées par les autorités fatiguées de « voir des poils pubiens« . Le photographe sera arrêté au moins une fois pour avoir violé les lois du Japon sur l’obscénité. Araki a montré une réalité cachée de la société japonaise dévoilant tout un pan de tabous sur l’érotisme, la prostitution ou encore le rôle de geisha.

© Nobuyoshi Araki

La recherche photographique de Yobushi Araki

Le médium photographique est utilisé de bien des façons pour l’artiste qui casse les tabous et photographie l’intime.

En 1989, il réalise une recherche formelle sur la photographie de rue avec le livre « Tokyo Nude » dans lequel il met systématiquement en parallèle une photographie de rue avec une photographie de modèle nu. En 2005, il réalise « Sixty years on, after the War » où il met en opposition Ruines et constructions modernes, vieux et nouveau, mort et vie. Ses « skyscapes » sont un hommage aux photographies de paysage, dédiés aux cieux qu’il capture depuis son balcon tous les jours depuis la mort de Yōko.

Sa série « The Flowers », métaphore du sexe féminin aborde l’impermanence des choses. La marque de fabrique d’Araki dans ses photographies de nu féminin, c’est d’ajouter une fleur ou un jouet en forme de dinosaure (sûrement en référence aux films de la guerre froide, où des monstres créés par la bombe nucléaire envahissent les grandes villes). Il réalise la couverture de l’album « Telegramme » de Björk. En 2009 sa série bondage avec Lady Gaga, réalisée au Polaroïd, est publiée par le magasine Vogue Homme Japon.

© Nobuyoshi Araki

© Nobuyoshi Araki

Nobuyoshi Araki aujourd’hui

Depuis 2013, Nobuyoshi Araki a perdu son oeil droit et ne voit plus que d’un seul oeil. Ce qui aurait pu être la fin d’une époque pour un photographe ne l’est pas pour Araki qui en fait une source d’inspiration. Reprenant ses thèmes de prédilection, il publie un livre en 2014 intitulé « Love on the left eye », hommage au livre de Ed van der Elsken « Love on the left Bank » de qui Araki s’est inspiré au début de sa carrière.

L’art d’Araki ne s’arrête jamais, difficile de se représenter la totalité de son oeuvre. Prenant des photographies dès son réveil,  il n’a pas beaucoup voyagé considérant que la durée du voyage est une perte de temps pour la photographie. Expérimentant sans cesse le médium photographique, il a également tourné des films, peint sur des clichés, fait des tests sur la détérioration d’une photographie avec du sel… Nobuyoshi Araki est plein de ressources et de surprises, on découvrira bientôt de nouveaux clichés du photographe dont on n’avait pas connaissance avec son livre Blue Period/Last Summer: Arakinema qui sortira le 1er décembre 2017.