Le Prix Marc Ladreit de Lacharrière a désigné Pascal Maitre comme Grand Lauréat de sa 13 édition. Son projet ambitieux et coloré « les Peuls, du retour de l’identité au risque djihadiste » documentera un moment pivot dans l’histoire de ce peuple d’Afrique centrale et de l’Est, réparti au sein de la bande sahélienne. Car désormais, son sol accumule les éléments disparates des traditions peuls [pulaaku] et du djihadisme. Focus sur le travail haut en couleur de Pascal Maitre, qui arpente l’Afrique depuis près de 40 ans.

Niger, Agadez, école coranique Izala – © Pascal Maitre, Agence MYOP

Créé en 2007, le Prix Marc Ladreit de Lacharrière, en partenariat avec l’Académie des Beaux-arts, récompense de façon biannuelle — en alternance avec le prix William Klein — un photographe professionnel menant un projet photographique d’envergure. Le sujet, le mode de traitement, le support, tout comme l’écriture photographique sont laissés à l’entière liberté du photographe. 

Parmi 26 candidatures, le jury composé de membres éminents du photojournalisme tels Sebastião Salgado, Yann Arthus-Bertrand, ou encore Jean Gaumy ont désigné Pascal Maitre comme grand lauréat de cette 13e édition. À ses côtés, trois finalistes : Raed Bawayah, Olivier Jobard et Sophie Zénon.

Pascal Maitre, fin connaisseur du continent africain

Pascal Maitre est né en 1955 dans le Berry. Il arrête ses études de psychologie pour rejoindre l’Armée où il pratiquera la photographie. Très vite, ses clichés sont repérés par le journal Jeune Afrique, pour lequel il commence à réaliser des photoreportages au Bénin, au Rwanda, au Burundi, ou encore en Guinée équatoriale.

Depuis, il a arpenté une quarantaine de pays africains et documenté les modes de vie des différents peuples, les traditions, les cultures, les artistes africains, la politique ou encore les conflits. Ces photoreportages sont réalisés pour des magazines de renommée internationale tel que Geo ou encore Life. Voyageur et conteur hors pair, Pascal Maitre a aussi documenté d’autres régions du globe comme l’Afghanistan, l’Amérique du Sud ou encore la Sibérie. Il est un grand habitué de Visa pour l’image, qui choisit régulièrement son travail à présenter lors de son Festival.

Visa pour l’image 2020, 32e festival international du photojournalisme, plus engagé que jamais

Pascal Maitre est donc un fin connaisseur du continent africain, de ses peuples et de ses traditions. À travers des photoreportages en temps long, il documente les multiples phénomènes traversant ses différents pays.

Il sillonne les routes de la Sierra Leone où il photographie les visages et les histoires, à l’époque où l’on y coupait les mains des populations pour les empêcher de voter, à la Somalie, où il réalise un photoreportage sur les déchets radioactifs déversés au large des côtes — en passant par les problèmes d’électricité en Afrique au coeur d’un photoreportage où les rayons de lumière localisés transpercent l’obscurité. Tchad, Niger, Mali, Éthiopie, Madagascar, Mozambique, Congo… Pascal Maitre a arpenté le continent africain en long en large et en travers.

Un usage unique de la couleur

Au travers de photographies saisissantes, il fait un usage unique de la couleur et un agencement subtil des éléments de ses compositions. Ses photographies se transfigurent en tableaux magnétiques, puissants et picturaux. Ce n’est pas un hasard s’il est un fervent admirateur des peintures fauves, et de leurs larges aplats de couleurs. Ses teintes sont éclatantes, ses couleurs sophistiquées et équilibrées.

Mais, selon le photojournaliste, la couleur doit avant tout servir l’information. Car malgré sa technique photographique brillante, Pascal Maitre est un journaliste avant tout, comme il ne manque pas de le rappeler. Ainsi, ce qui l’anime, c’est de permettre au public une meilleure compréhension de certaines parties du monde. Et, pour parler de personnes avec une grande connaissance de leurs modes de vie, de leurs croyances, et de leurs difficultés, le photoreportage sur un temps long s’impose. 

République Démocratique du Congo, Kinshasa club de boxe féminine – © Pascal Maitre, Agence MYOP

Le tournant du peuple Peul

« Mon projet sur les Peuls documentera d’un côté le mode de vie et les traditions peules, alors qu’elles sont en train de disparaître, et de l’autre l’attrait d’une partie de ces populations vers le djihadisme, qui risque de faire du Sahel une zone encore plus instable qu’elle ne l’est déjà. Plus que jamais, le peuple peul est aujourd’hui à un tournant de son histoire, et c’est ce tournant que je souhaite photographier », a déclaré Pascal Maitre dans le cadre du Prix Marc Ladreit de Lacharrière.

Peuple pasteur nomade, qui s’est au fil du temps sédentarisé, les Peuls sont un peuple chargé de traditions. Installés en Afrique centrale et de l’ouest, ils cohabitent au Mali avec les Bambaras et les Dogons, peuples cultivateurs ainsi que les Bozos peuple de pêcheurs. Ces peuples millénaires ont cohabité jusqu’ici dans un équilibre pacifiste.

« L’armée et le gouvernement, accusés de jouer les rivalités entre ces communautés, ont, sous couvert de lutter contre les djihadistes, armé et financé des milices, et n’ont à présent plus aucun contrôle sur ces différents acteurs de la violence. Désormais, ces mouvements djihadistes se diffusent dans le sud du Sahel et vers le Burkina Faso, mettant en danger toute l’Afrique de l’Ouest », avait relaté Pascal Maitre au sein de son photoreportage sur le Sahel présenté à Visa pour l’image en 2019.

Tchad, Cavaliers submergés par une tempête de sable – © Pascal Maitre, Agence MYOP

République démocratique du Congo, Usine de transformation de l’huile de palme – © Pascal Maitre, Agence MYOP

La région du Sahel en grande instabilité

La région du Sahel est primordiale pour le photojournaliste qui l’a arpenté depuis une dizaine d’années et y a réalisé un photoreportage pour le magazine Geo. À travers son projet « les Peuls, du retour de l’identité au risque djihadiste », il s’apprête à documenter un pivot géopolitique et culturel essentiel de l’Afrique contemporaine.

Les problèmes actuels de la région du Sahel prennent essor au creux de multiples tendances dont le réchauffement climatique, l’effondrement économique, la pression démographique qui ont rendu difficile l’accès aux ressources naturelles. On constate que, face à la pauvreté notamment, le peuple Peul se tourne vers le djihadisme. D’autres paramètres s’ajoutent tels la menace des djihadistes pesant sur les écoles, les menaçant pour qu’elles ferment. Privés d’éducation, les jeunes deviendraient inéluctablement des proies faciles pour l’enrôlement.

Entre tradition et attrait pour le djihadisme du peuple Peul, l’ambitieux photoreportage de Pascal Maitre sera présenté au Pavillon Comtesse de Caen de l’Académie des Beaux-arts ainsi qu’au Palais de l’Institut de France. Il reçoit une bourse de 30 000 euros pour concrétiser son projet.

Sur le temps long, et malgré tous les risques présents sur le terrain, Pascal Maitre se fera le témoin et un lanceur d’alerte par le biais des images, d’un phénomène qui s’intensifie et reste jusqu’ici hors de contrôle. Après tout, son livre « Quand l’Afrique s’éclairera », portant sur les problèmes d’électricité en Afrique, avait été distribué aux dirigeants africains dans l’espoir que cette percée de l’intime éclaire d’une nouvelle lumière un phénomène déjà bien connu.

Pour découvrir d’autres séries de Pascal Maitre, rendez-vous sur le site de l’Agence MYOP.