Au travers de mises en scènes décalées et suggestives, le photographe Guy Bourdin a su mêler sensualité et surréalisme dans la photographie de mode. Guy Bourdin était un inventeur, il a révolutionné les codes des années 50 et 60. Avec sa vision d’une image qui prend le pas sur le produit, il a créé de véritables « pièges à regard », engageant le spectateur dans une narration décalée et suggestive. Retour sur la carrière et l’univers énigmatique de Guy Bourdin.

© Guy Bourdin, Galerie Louise Alexander

Ses débuts d’autodidacte dans la photographie

Né en 1928 à Paris, Guy Bourdin réalise ses premières photographies en 1949, lors de son service militaire dans l’Armée de l’air à Dakar où il se forme. Lui qui n’a pas de culture des arts, il y rencontre des intellectuels sénégalais qui le sensibilisent à la culture et à la création.

De retour à Paris dans les années 50, Guy Bourdin débute sa carrière par la peinture et le dessin. Il réalise plusieurs expositions parisiennes tout au long des années 50. Ainsi qu’une à New-York, à la galerie Peter Deitsch en 1957.

Photographe autodidacte, il photographie en parallèle des commerçants sur les marchés et leurs étals — clichés qu’il leur revend ensuite. En 1951, il rencontre le photographe surréaliste Man Ray qui est pour lui une grande source d’inspiration. Guy Bourdin photographie à cette époque les rues de Paris — sur ses tous premiers clichés que l’on peut aujourd’hui découvrir grâce à sa série « Untouched ».

Les clichés dévoilent déjà les prémices de l’identité visuelle qu’il s’est construite tout au long de sa carrière. Il représente le Paris de l’époque. La dé-construction de la femme qui sera un motif récurrent de ses photographies et le décentrage du cadre sont déjà des procédés qu’il utilise. Autour de compositions décalées avec des objets inanimés surprenants comme un buste de poupée, un morceau de papier peint arraché, il suggère déjà une narration.

Il est temps pour Guy Boudin d’exposer. Selon la légende, il frappera 7 fois à la porte de Man Ray, pour lui demander d’écrire la préface du catalogue de sa 1ère exposition qui se déroule en 1955 dans une galerie parisienne. Se heurtant à 6 refus, le photographe surréaliste aurait accepté au bout de la 7ème fois.

« Guy Bourdin est très jeune. C’est déjà en sa faveur. Je ne dirai pas si Guy Bourdin a quelque chose de significatif à nous montrer, je n’aime pas les éloges. Néanmoins, je peux affirmer que Guy Bourdin cherche avec ardeur à ne pas être seulement un bon photographe »

– Man Ray

Guy Bourdin est repéré par Vogue France à la suite de cette exposition. Il leur montre des photographies bien loin des standards du magazine. Mais leur qualité exceptionnelle interpelle. Le rédacteur en chef de l’époque, Michel de Brunhoff découvre dans son portfolio la photographie d’une femme avec une voilette. Sur son visage figure une mouche. Il est saisi par l’originalité et l’aspect provocateur des photographies.

La première photographie de Guy Bourdin, publiée dans le magazine Vogue en 1954, est celle d’une femme portant un chapeau à voilette, surplombée par des têtes de veaux tirant la langue en arrière plan. Il reprend ce style dans une commande pour une campagne de chapeaux dans Vogue la même année. Sa carrière débute, et avec les plus grands.

Une révolution dans la photographie de mode

Le style provocateur de ce photographe surréaliste et son sens du détail interpellent. Dès 1957, Guy Bourdin crée des campagnes pour Harpeer’s Bazar et travaille par la suite pour le magazine Photo, qui voit le jour, ainsi que pour Vogue Italia, Vogue britannique, Linea Italiana, Marie-Claire et The Best. Sa carrière décolle, les magazines s’arrachent ses photographies.

Ses clichés sont totalement novateurs. La classe et l’esthétique de la photographie de publicité y sont présents, mais s’y mêlent sensualité, une tension latente à l’image de l’angoisse hitchcockienne et du surréalisme. Il parvient à faire planer une atmosphère intrigante et déstabilisante.

© Guy Bourdin, Galerie Louise Alexander,  Vogue France, Mars 1972

© The Guy Bourdin Estate

«Le travail de Guy Bourdin traite de la vie. Il savait avant tout le monde que le sexe et la violence allaient devenir les facteurs les plus importants de notre société. Mais je ne pense pas que ce qui l’intéressait, ce qu’il voulait décrire, c’était la vie.»

– Francine Crescent, ancienne directrice de Vogue

© Guy Bourdin, Galerie Louise Alexander, Campagne Charles Jourdan

Il sera par la suite signé pour réaliser la campagne de chaussures de la compagnie Charles Jourdan — de 1967 à 1980. La campagne de 1979 est publiée dans Vogue. L’accent est mis sur le fétichisme, au coeur de compositions mystérieuses aux couleurs flamboyantes. Il en ressort une dramaturgie visuelle inédite. Son style révolutionnaire choque le public — habitué à une imagerie standard mettant en premier plan le produit et encensant la classe du modèle.

© Guy Bourdin Estate, Campagne Charles Jourdan, 1979

Pour cette campagne, il embarque avec son fils  dans sa Cadillac noire, sillonnant les paysages entre Londres et Brighton — avec un sac rempli de jambes de mannequins et de chaussures.

Très vite, se détachant des contraintes éditoriales, il obtient carte blanche avec Vogue. La révolution Guy Bourdin est lancée. Son imagerie inédite lui permet d’imposer son esthétique face aux contraintes commerciales. Il partage les pages de Vogue avec Helmut Newton. Ce dernier dira que leur complémentarité a fait le rayonnement du magazine.

Quand la photographie de mode devient artistique

Guy Bourdin – au même titre qu’Helmut Newton — apporte sa patte et sa marque de fabrique aux campagnes publicitaires qu’il réalise. Ce n’est plus l’image qui est au service du produit, mais le produit qui devient prétexte à l’image. La rupture est nette avec l’imagerie traditionnelle de la publicité.

Ses images ont une narration visuelle étudiée. Les compositions souvent abstraites, avec des couleurs sur-saturées, des jeux d’ombres et de lumières — engagent le spectateur, en laissant la place à son imagination pour reconstituer l’histoire. Sous l’aspect esthétique, propre à la photographie de mode qui doit mettre en valeur pour vendre le produit — ses images déconstruites font preuve d’une mise en scène digressive et suggestive. Elles captivent notre regard et figurent la photographie contemporaine — avec l’emploi de signalétiques par exemple.

© The Guy Bourdin Estate

© The Guy Bourdin Estate

Il s’appuie sur des techniques comme le film Kodachrome et le super grand angle (15 mm). Véritable plasticien, il colore les teintes afin d’obtenir ces couleurs très saturées : l’herbe est repassée en vert et la paille en jaune. Ses compositions maintiennent un équilibre entre le vide et le plein dans la structure de l’espace.

Son métier de peintre permet à Guy Bourdin d’ériger des scènes très picturales. Il adore Edward Hopper, Magritte et Balthus et s’inspire des peintures classiques auxquelles il mêle des éléments pop.

Des procédés photo renouvelés

Guy Bourdin utilise toutes sortes de procédés dans sa photographie pour créer des images frappantes qui attirent le regard. Il s’inspire des procédés de la peinture, puis se découvre un attrait pour le kitsch américain dans les années 70 qui le font utiliser des couleurs plus flashy.

© The Guy Bourdin Estate

Et puis, avec la volonté de renouveler sans cesse les possibilités du medium, il crée des images dans l’image — plaçant des photographies ou des tableaux dans ses compositions. Au travers de ces mises en abyme, il renverse les perspectives et les espaces et renouvelle avec talent le traitement commercial de la publicité. Toujours dans le même esprit, il éveille les curiosités sur la partie immergée de l’iceberg, et l’attention sur le hors champ est souvent suggérée. Quant à la narration, elle reste énigmatique et mystérieuse.

Son attrait pour le cinéma hitchcockien et son célèbre MacGuffin — ce procédé qui se focalise sur un objet servant de catalyseur au développement de  l’intrigue — le font s’inspirer de cette méthode dans sa photographie. Certaines sont des scènes de crime en suspens.

© The Guy Bourdin Estate, Pentax Calendar, 1980

Feminities © The Guy Bourdin Estate

L’exploration de tous ces procédés font de Guy Bourdin un artisan de l’image — maître dans l’art de poser une atmosphère intrigante et d’engager le spectateur dans la lecture de ses photographies énigmatiques. Sa révolution est aussi celle de déplacer l’attention portée au mannequin, au profit de la scène entière qui est représentée.

À la toute fin des années 80, la mode prend un nouveau tournant, la figure féminine devient plus naturelle, avec peu de maquillage. Cela sonne la fin de carrière de Guy Bourdin, qui laissera à la photographie de mode et de publicité une imagerie intemporelle. Il s’éteint en 1991 à l’âge de 62 ans. Il continue encore aujourd’hui de servir d’exemple à des photographes tel que Tim Walker ou Juergen Teller— et même à des campagnes publicitaires de grandes marques de chaussures.

Pour découvrir d’autres photographies de Guy Bourdin et de son univers mystérieux, rendez-vous sur le site The Guy Bourdin Estate et sur la page dédiée de la galerie Louise-Alexander.