Dans la série Le dessous des images, nous souhaitons raconter l’histoire qui se cache derrière certaines photos ou images emblématiques, connues ou moins connues, qui ont marqué notre société ou notre regard sur le monde.

Aujourd’hui, nous vous présentons l’histoire d’une photographie prise en 1982 par le plus grand des hasards. Elle a participé par la suite à faire évoluer le droit des femmes avec notamment l’adoption du « Violence Against Women Act » (loi sur les violences à l’encontre des femmes) par le Congrès américain. Les premières photographies publiées de violences conjugales — qui se produisent toujours à huis clos — ont figé sur pellicule l’un des tabous de l’Histoire sociale.

© Donna Ferrato

Née en 1949, Donna Ferrato est une photo-journaliste américaine désormais reconnue à l’international. Elle est sortie de l’anonymat par sa documentation de la violence conjugale et du quartier de New York de Tribeca. Son oeuvre explore le côté sombre des relations conjugales. Elle est la présidente et fondatrice de « Domestic Abuse Awareness » et reçoit le prix W.Eugene Smith en 1985.

Commissionnée pour un reportage photo sur les couples échangistes

En 1982, alors qu’elle est commissionnée par le magazine Playboy Japon pour documenter la vie d’un couple échangiste, les photographies de Donna Ferrato sur le terrain vont finalement raconter une toute autre histoire.

© Donna Ferrato

© Donna Ferrato

Donna Ferrato s’intègre vite dans la vie de cette maison du New Jersey chez ceux à qui elle donnera le pseudonyme de Garth et Lisa. Ils organisent régulièrement des soirées, ont l’air d’avoir trouvé un équilibre dans leur vie de couple et d’être très amoureux. Mais un soir, alors qu’elle dort dans la pièce attenante, elle entend les cris de Lisa (pseudonyme d’Élisabeth qui a depuis dévoilé son identité). 

Alertée, elle rejoint le couple en pleine dispute qui vite dégénère. Garth, après avoir retourné la pièce, lève une main comme s’il allait frapper Lisa. La photographe se rappelle avoir pensé : « Mon Dieu ! Si je n’ai pas une image de ça, personne ne le croira. ».

Elle attrape son appareil et commence à prendre des clichés. Dans le même temps, Garth se met à frapper Lisa violemment. C’est à ce moment là que Donna prend la photographie.

Elle pense qu’ainsi exposé, il cessera. Voyant la non-culpabilité de Garth qui sous l’oeil de la caméra continue de battre sa femme, Donna Ferrato lui attrape le bras « Qu’est-ce que tu es en train de faire ? », se rappelle t-elle avoir dit alors que Garth lui aurait répondu « Écoute. C’est ma femme, et je fais ce que j’ai à faire pour lui faire comprendre qu’elle ne doit pas me mentir. Mais je ne vais pas lui faire de mal, donc reste en dehors de ça », relate la photographe.

Cette photographie — violente et brut — est prise sur le vif, face à un miroir qui laisse voir tous les aspects de la scène, même la photographe, telle une pièce à conviction.

Tout y est : la vitesse du coup rendu flou par le mouvement, le visage de l’agresseur et la position de la victime qui s’affaisse et que l’on peut observer sous 4 angles.

Envoyée pour documenter la vie d’un couple, Donna Ferrato se retrouve en fait avec des clichés inédits sur les violences domestiques. Des preuves qui n’ont jamais pu être prises auparavant. Elle ne réalise pas tout de suite la portée que ces photographies auront.

Le hasard de la photographie

Les images, une fois capturées, sont laissées à l’abandon dans le déni total de la photographe, les négatifs rangés dans un tiroir.

Que doit-elle faire de ces images : les intégrer à son histoire ou les oublier ? Face au choc des images la photographe est paralysée.

Peu à peu, elle prend conscience de la bombe à retardement qu’elle possède. Des images d’actes qui se déroulent en général dans l’intimité, qui ne sont pas assez condamnés par la justice et qui n’ont jamais été photographiés.

Planche contact – © Donna Ferrato

« Jusqu’à ce jour, j’essayais de montrer la beauté des gens dans l’amour. Choquée que l’amour puisse dériver ainsi, je suis devenue obsédée par l’idée de documenter la violence domestique. Animée par le désir de faire quelque chose pour changer cela, j’ai découvert que l’appareil photo était ma meilleure arme. » – Donna Ferrato

À l’aube des années 80, Donna Ferrato décide de faire publier ces photos, dans le but de montrer au monde ce que représentent les violences domestiques vues de l’intérieur — par le biais d’images choc et ainsi faire évoluer les droits des femmes.

À l’époque, elle se rapproche des éditeurs de magazines et se heurte à un mur de refus. John Loengard, l’éditeur-photo de Life à l’époque, lui dira « Tu as fais l’impossible, je n’ai jamais pensé que les violences domestiques étaient photographiables », réalisant la puissance des clichés qu’il a entre les mains. « Mais personne ne publiera tes photos. »

La photographe face au déni des médias et de la société — alors qu’elle-même est confrontée pour la première fois à une scène de violence domestique — décide d’entamer un combat pour l’éveil des consciences sur ce problème social.

Elle veut dénoncer ce qui se passe toujours à huis clos, rendant la défense de ces femmes impossible — et mettre en lumière ce qui est rendu tabou par manque de preuves, et de lois. Elle reçoit le prix Eugène Smith de la photographie humaniste en 1985.

La photographie devient une des images les plus influentes de l’histoire

Si la presse refuse de publier ses photographies, c’est elle qui le fera. La photographe américaine démarre un vaste projet de documentation des violences conjugales à travers l’Amérique. 

Ainsi nait « Living with the Enemy » son livre publié par Aperture en 1991 soit près de 10 ans après que la photographie de Garth et Lisa ait été prise. Le livre photo fait la chronique d’épisodes de violences domestiques et de leurs répercussions, incluant cette toute première photographie par laquelle est né le projet.

On y découvre des femmes battues ; dans des voitures de police, dormant dans des refuges, ou encore des scènes de violences à l’intérieur même de leurs maisons et de leurs familles.

Elle montre ainsi aux victimes qu’elles ne sont pas isolées en leur permettant d’être vues et reconnues. Les journaux commencent à publier ses photographies à la fin des années 80 et au début des années 90. Le National Inquirer d’abord, suivit par LIFE.

Le 4 juillet 1994, le Time publie une de ses photographies en Une et titre « When violence hits home » « Quand la violence frappe chez-soi. » La photographie est un plan serré sur le visage d’une femme aux yeux ecchymosés.

Après la parution de ce livre, Donna Ferrato fait une exposition et devient militante pour les droits des femmes. Elle rencontre Joe Biden — à l’époque Président de la Commission judiciaire du Sénat américain — alors qu’il travaille à la création du Violence Against Women Act [Loi sur les violences à l’encontre des femmes]. Il lui déclare détenir son livre dans sa bibliothèque et que ce dernier a contribué à sa prise de conscience sur le problème.

En 1994, la loi sur les violences à l’encontre des femmes est adoptée par le Congrès américain. Elle durcit les sanctions envers l’agresseur, et aide à former la police pour traiter ces actes comme des abus criminels.

Avoir eu la possibilité de photographier cette scène a permis à la photojournaliste d’explorer le déroulement des violences domestiques : la détresse des femmes alors que leurs droits ne sont pas reconnus, et la non-culpabilité des hommes. Leur difficulté à quitter leur conjoint également.

Plus tard, elle intègre le ressenti émotionnel des enfants à ses photographies, pour rendre compte de cette réalité dont les détails sont trop peu connus à l’extérieur des familles concernées —considérant qu’ils sont les premières cibles du fait de leur vulnérabilité et de leur impuissance à intervenir.

Elle déclare que cette première photographie lui a permis de montrer que « si une femme est battue chez elle, elle le sera face au monde entier. » En 2011, le blog « Lens » du New York Times a décrit son travail comme « le projet photographique le plus rare : un qui a significativement affecté le problème qu’il documente, aidant à changer les lois, ainsi qu’à établir et financer les refuges pour femmes victimes de violences domestiques à travers les États-Unis. » 

Hillary Clinton signe un exemplaire de « Living with the Enemy » pour Elisabeth en 1992 ©Limor Inbar

« Living with the Enemy » est une démonstration de la force que peut contenir une photographie. Elle fait partie de ces clichés qui ont apporté un regard immersif sur un problème social.

S’inscrivant dans la veine des photographes sociaux qui documentent pour dénoncer – comme la photographe Lewis Hine notamment, qui a documenté le travail des enfants dans les usines à l’aube du XXème siècle pour faire changer les lois (à lire sur Phototrend) – Donna Ferrato a contribué à faire évoluer les lois et à ouvrir les consciences sur un problème social.

La photojournaliste a lancé le projet « I’m Unbeatable » [Je suis imbattable]. Elle y raconte en images des histoires de femmes battues depuis 1982 et leur émancipation alors qu’elles quittent leur agresseur — pour ouvrir les consciences, éduquer et prévenir les violences domestiques.

Pour découvrir l’ensemble des photographies de Donna Ferrato, rendez-vous sur son site.