L’épidémie mondiale du Coronavirus a créé une paralysie générale et a un impact inédit sur nos vies quotidiennes. Cette semaine, le Time Magazine publie en ligne 6 couvertures de personnes des quatre coins du monde touchées par le Covid-19.

En cette période de confinement, des photographes se sont mobilisés à proximité de chez eux pour réaliser ces portraits témoignant d’une nouvelle réalité. Analyse de la représentation visuelle de la vie quotidienne durant une crise sanitaire mondiale.

Couvertures du Time Magazine 19 mars 2020 © Time magazine

Étant l’un des principaux magazines d’information américain, consulté à l’international, le Time Magazine s’adapte en publiant son numéro hebdomadaire en ligne et démultiplie la couverture de son dossier spécial sur la pandémie du Coronavirus.

L’épidémie Covid-19, dont le point de départ à été Wuhan en décembre 2019, s’est propagée à travers le monde, contaminant plus de 400 000 personnes (chiffres incluant seulement les personnes testées). Les médias sont désormais mobilisés pour couvrir la plus importante crise sanitaire mondiale. 

Alors que plus  de 2,6 milliards de personnes sont désormais confinées (chiffre qui a doublé depuis que le Premier ministre indien Narendra Modi a annoncé le confinement de sa population de plus de 1,3 milliard d’habitants le mardi 24 mars), c’est l’impact social qui nous demande de nous adapter à une autre réalité dont traite le Time Magazine et ses photographes dans son numéro hebdomadaire.

Immortaliser un monde à l’arrêt

Fréquentant un EPHAD, des salles de réunions, ou une fête : ils ont contracté le virus dans ces lieux et occasions de regroupement. Ils continuent de travailler pour fournir à la population les aides de base nécessaires à toute vie humaine, ont choisi leur lieu de confinement. Certains ont été testés positifs au Covid-19, ils respectent les règles de vigilance auprès de leurs familles pour ne pas les contaminer. Ils subissent les conséquences, comme les restrictions de déplacements, la distance avec leurs proches, la cessation d’activité, l’isolement.

Sur les 6 couvertures du Time Magazine, on découvre le quotidien de Lori Spencer et de sa mère Judie Shape ayant contracté le virus dans le centre de santé « Life Care Center » de Kirkland, dans l’État de Washington — l’un des foyers de contamination aux Etats-Unis — mais aussi celui d’un livreur dans les rues de Beijing, d’un père atteint du Covid-19 et de sa famille à Londres, de ce radiologiste à Torre d’Isola dans le Nord de l’Italie en passant par les balcons de Téhéran et les maisons du Connecticut. Alors que nous sommes tous concernés, ces photographies reflètent la vie quotidienne dans un monde à l’arrêt.

Des portraits particuliers dans lesquels notre confinement se reflète. Si les frontières se ferment dans le monde matérialisé, elles s’estompent dans nos conditions de vie et dans l’impact de l’épidémie sur notre quotidien.

6 photographes : un portrait pour dépeindre l’impact social dans leur pays

Des prises de vues dans un contexte historique —  Ce qui apparait sur ces photographies c’est l’isolement, la solitude, l’inquiétude, la distance, la maladie, l’arrêt. Et pourtant la photographie n’a jamais fait transparaitre si intensément le lien qui unit les gens à travers le monde. 

Les relations familiales sous Covid-19 par les photographes du Time Magazine

Angela Strassheim a tiré le portrait de son amie Chutter, diagnostiquée Covid-19 le 17 mars 2020. Chutter pense avoir été contaminée lors d’une fête. Vivant avec son fils avec qui on lui a avisé d’avoir le moins de contact possible, elle entame sa seconde semaine de quarantaine avec difficulté à cause de la distanciation sociale, indique le Time Magazine.

Time Magazine Covid-19

© Angela Strassheim

Le sens évocateur du masque est au centre de la photographie. La photographe « a été étonnée de voir avec quelle force le masque semblait exprimer visuellement la frustration, la peur et l’isolement que son amie ressentait », a-t-elle exprimé au Time Magazine. On ressent doublement l’isolement avec ce cadrage serré et le second cadre imposé par la fenêtre — par l’absence de couleurs également, la palette variant entre le blanc, le noir et le beige – des teintes peu lumineuses, comme pour mieux représenter le vécu émotionnel.

Originaire de Bloomfield dans l’Iowa, Angela Strassheim travaille à Brooklyn, New York City, à Jérusalem et en Israël. Photographe d’art, ses clichés ont fait l’objet d’expositions à travers le monde, et des publications dans des journaux comme Harpeer’s Bazar ou le New York Times.

C’est le lien mère-fille durant l’épidémie qui est au cœur de cette photographie de David Ryder. Diagnostiquée Covid-19, Judie Shape a fréquenté l’un des foyers de l’épidémie — le Life Care Center nursing home à Kirkland, dans l’État de Washington.

Le photographe indépendant de Seattle avait déjà immortalisé Judie Shape et sa fille Lori Spence communiquant à travers une vitre sur une photographie qui avait retenu l’attention en étant publiée sur Reuters. Le Time Magazine lui a demandé de retourner sur les lieux afin de réaliser un portrait des deux femmes.

© David Ryder/Reuters

Time Magazine Covid-19

© David Ryder

Il livre une photographie aux oppositions visuelles frappantes intérieur/extérieur, verdure/déclinaisons de gris de l’hôpital, lignes horizontales du décor extérieur/lignes verticales de la fenêtre et de l’intérieur. Un contraste matérialisant la distanciation et la séparation — pourtant, les regards sont tournés dans la même direction.

David Ryder est professionnel du story-telling en photographie depuis 15 ans, et a travaillé dans plus de 45 pays. Ses photographies font l’objet de publication dans le Time Magazine, le New-York Times, le Washington Post, le Wall Street Journal, Le Monde, Reuters, et il contribue à alimenter Getty Images.

Travailler durant l’épidémie

Wang Wei vit à Beijing, en Chine et Luca Locatelli en Italie – les deux pays qui ont été le plus durement et les premiers touchés par le virus. Leur couverture met en lumière les portraits de Gao Zhixiao, 32 ans, et de Fulvio Avantaggiato, 60 ans, mobilisés pendant la crise.

Un plan serré pour illustrer le courage de ce coursier qui est chaque jour exposé à la maladie, bien qu’il ne soit pas contaminé. Les rues de Beijing sont imperceptibles derrière lui. Il porte l’habit réglementaire de son métier de livreur et un masque de protection contre le Coronavirus. On ne perçoit de lui que son regard tourné vers l’extérieur. Comme si sa fonction et la protection contre la maladie avaient pris toute la place — du cadre et de ses considérations quotidiennes.

Photographe et artiste, Wang Wei est connu pour sa photographie de la jeunesse et ses publications dans de nombreux magazines dont Dazed China, Grazia China, ou encore LOFI.

Time Magazine Covid-19

© Wang Wei

Pour sa couverture, Luca Locatelli photographie son ami radiologiste Fulvio qui poursuit son travail et se confine seul lorsqu’il rentre à la maison pour protéger sa famille. La photographie qui le montre seul portant un masque et son histoire en disent long sur son courage et la reconnaissance que mérite le corps médical.

Time Magazine Covid-19

© Luca Locatelli

« Ce moment nous montre que les héros sont des gens normaux et humbles et non des sortes d’astronautes ou des milliardaires [comme dans les films, NDLR]. Ils rentrent chez eux, ils pensent à ce qu’ils vont manger et regardent des séries comme nous. Mais ils ne cessent jamais de penser à ce qui est le meilleur pour les autres. Nous avons tous besoin d’être Fulvio dans cette période difficile : d’humbles héros et de prendre soin les uns des autres. »

Luca Locatelli (Twitter)

Les relations entre les gens, la science/technologie et les enjeux liés à l’environnement au 21e siècle sont la pierre angulaire de la photographie de Luca Locatelli. Il collabore souvent avec des médias internationaux — comme le Time Magazine ou National Geographic — pour permettre une contextualisation plus poussée de ses recherches. Il est Nominé pour le World Press Photo 2020 dans la compétition « Environnement » catégorie «Stories » et avait déjà reçu le Second prix de cette catégorie en 2018.

Du confinement à l’isolement

Forough Alaei a photographié Elmira Laki, 30 ans, confinée chez sa soeur à Téhéran, pour sa Une « alors que le virus se répand en Iran — un des pays les plus touchés à ce jour » écrit le Time Magazine. Anastasia Taylor-Lind s’est tournée vers une famille avec 2 enfants dont le père Patrick Walker est diagnostiqué Covid-19.

Une photographie prise le 3 mars 2020 à travers une fenêtre — où la tristesse et le vide sont palpables —par la photographe Forough AlaeiB, née en Iran en 1989. Le regard d’Elmira semble être dans le vide, inquiet.

Les teintes grises et ocres ont un aspect visuel cinématographique, qui peut faire penser à un film de science-fiction apocalyptique . On perçoit très nettement le reflet du visage de sa soeur émanant de la vitre depuis laquelle la photographie a été prise. Des aspects fictionnels pour témoigner de notre réalité et des impressions qu’elle peut nous faire traverser.

Forough Alaei a étudié le droit et pratiqué la peinture avant de se tourner vers la photographie pour défendre la cause des femmes à travers le monde. En 2019, elle a remporté le 1er prix du World Press Photo dans la compétition « Sport » catégorie « Stories » et le Prix Pictures of the Year International (POYI).

Time Magazine Covid-19

© Forough Alaei

Pour sa Une, Anastasia Taylor-Lind, photo-journaliste anglo-suédoise, a pris le parti des couleurs pour capter le portrait de cette famille londonienne. Elle travaille régulièrement pour la rubrique LightBox du Time Magazine, qui est une vitrine du photo-journalisme avec un éclairage sur les processus qui font les grandes photographies.

Patrick Walker, 52 ans, sujet de sa photographie, est co-fondateur de la plateforme Up-Time et pense avoir contracté le virus durant une réunion. Sa femme et ses enfants « ont été testés négatifs jusqu’à présent » écrit le Time Magazine.

Le père atteint du Covid-19 est représenté aux côtés de sa famille. La photographie ressemble à un portrait de famille classique. Pourtant, un élément détonne avec ces couleurs vives et l’union de la famille caractérisé par leur pose. Placé en plein centre de la photographie, au sommet des lignes de force de la pyramide familiale, il s’agit du masque de protection. Un témoignage visuel puissant sur la maladie qui s’insinue dans la vie de famille, et dénature le quotidien.

Time Magazine Covid-19

© Anastasia Taylor-Lind

La question du traitement de l’information se pose au sein des médias alors que les frontières sont fermées et que, dans la plupart des pays, journalistes, reporters et photographes se doivent de rester confinés.

C’est dans le respect des règles sanitaires que les photographes ont capturé ces portraits dans leurs villes respectives : distances de sécurité, port de masques des personnes contaminées, contacts limités. Les photographes tentent de poursuivre leur travail avec difficulté, faisant face à un un arrêt total des évènements, et à des conditions sanitaires dangereuses. Les médias poursuivent leur mobilisation pour couvrir la crise. Quelles seront les Unes de demain durant cette période de confinement ?

Pour découvrir l’article du Time Magazine (en anglais), rendez-vous sur le site dédié du journal.

Confinement : le guide de survie du photographe face au coronavirus