Dans la série Le dessous des images, nous souhaitons raconter l’histoire qui se cache derrière certaines photos ou images emblématiques, connues ou moins connues, qui ont marqué notre société ou notre regard sur le monde.

Cette photo intense en émotions a été prise le 3 mars 1999 par la photoreporter américaine Carol Guzy lors de la guerre du Kosovo opposant l’armée yougoslave à l’armée de libération du Kosovo épaulée par les forces de l’OTAN.

Après avoir travaillé pendant de nombreuses années pour le Miami Herald comme photoreporter, Carol Guzy, qui avait commencé des études d’infirmière avant de se trouver une passion pour la photographie, intègre l’équipe du Washington Post en 1988. Elle couvre de nombreux événements et catastrophes à travers le monde dont la guerre civile en Somalie, l’ouragan Andrew de Floride et le coup d’Etat à Haïti en 1994 pour lequel elle remporte son second prix Pulitzer.

Cependant l’une de ses photos les plus reconnues pour laquelle elle obtient un 3ème Prix Pulitzer en 2000 est prise dans les Balkans où elle est envoyée par le Washington Post en 1999. Après avoir été la témoin des conséquences désastreuses et sanglantes, des exils forcés et des nombreuses victimes civiles de ce conflit, elle se retrouve pendant plusieurs jours dans un camp de réfugiés à la frontière entre le Kosovo et l’Albanie.

De nombreuses familles albanaises et kosovars ayant fuit l’épuration ethnique opérée par les forces serbes en ex-Yougoslavie doivent se séparer sans savoir si leurs proches vont y réchapper. Lorsque des survivants arrivent près du camp, les réfugiés s’alignent le long des barbelés pour essayer de retrouver leurs proches perdus. C’est à ce moment-là que Carol Guzy immortalise le moment joyeux des retrouvailles d’une famille.

© Carol Guzy - Guerre du Kosovo - Camp de réfugiés sur la frontière Albanie-Kosovo - 3 mars 1999

© Carol Guzy – Guerre du Kosovo – Camp de réfugiés sur la frontière Albanie-Kosovo – 3 mars 1999

Elle capture le portrait du jeune Agim Shala, âgé de deux ans, que la famille passe et repasse à travers les barbelés, en attendant de pouvoir entrer dans le camp et être de nouveau réunis. Les bras tendus que l’on remarque à gauche de l’image sont ceux de ses grands-parents déjà réfugiés dans le camp. Cette « photo heureuse » réussit à transmettre les sentiments mêlés de joie et de peur, à la fois de la famille, mais surtout du petit garçon dont l’expression du visage est évocatrice de cette confusion d’émotions.

De par sa composition et l’utilisation de la couleur, Carol Guzy a su faire de cette photo une représentation sensible et intimiste des épreuves subies par les civils durant la crise du Kosovo. Le petit Agim occupe tout l’espace central de la photo, mais son visage encadré par les fils de barbelés et apposé sur une ligne de tiers dirige notre regard vers son expression et ses yeux. La couleur bleu vif de ses vêtements attire aussi l’oeil et marque un contraste avec ceux plus sombres des autres réfugiés.

Dans le contexte actuel, cette photo peut aller jusqu’à devenir un symbole universel représentant la détresse vécue par tous les réfugiés à travers le monde, forcés de quitter un pays à feu et à sang ou qui ne leur correspond plus. Plusieurs photos actuelles lui font d’ailleurs écho dont l’image de l’année des World Press Photo 2016 prise par Warren Richardson à la frontière de la Serbie et de la Hongrie, ainsi que celle, plus dramatique, du corps sans vie du petit réfugié syrien de 3 ans, Aylan Kurdi, retrouvé sur une plage turque en septembre 2015.