La semaine dernière, le photographe Vincent Laforet, reconnu pour ses photographies aériennes, était de passage à Paris pour le Projet AIR, une série de photographies aériennes et nocturnes réalisées à l’aide d’un hélicoptère en vol stationnaire à haute altitude au dessus des villes les plus emblématiques du globe.

Depuis sa première série Gotham 7.5K consacrée à New York il y a quelques mois, beaucoup de choses se sont passées et aujourd’hui ce projet a pris une ampleur mondiale avec la volonté pour le photographe de survoler et photographier de nuit les plus grandes villes du monde. Ce projet est sponsorisé en partie par G-Technology.

New York - © Vincent Laforet

New York – © Vincent Laforet

Après avoir photographié Berlin, Londres et Barcelone en Europe, nous avons eu l’occasion de rencontrer Vincent Laforet pour cette interview exclusive la veille de son shooting à ParisLe matin même, il recevait l’autorisation pour photographier la capitale mais le lendemain l’autorisation lui a été retirée, donc malheureusement Paris ne sera pas pour tout de suite.

Place à l’interview.


Nous avons découvert tes photos avec la série sur New York, Gotham 7.5K et à la base tu n’avais pas du tout l’idée d’en faire une série. Comment en es-tu arrivé là ?

En effet, c’était un sujet unique pour le magazine Men’s Journal . A la publication, il n’y a eu aucune réaction et je l’ai mis sur une plateforme qui s’appelle Storehouse et ça a explosé. Storehouse est géré par un ancien de chez Apple avec qui j’ai travaillé il y a quelques années sur Aperture quand j’étais consultant. On a mis ça sur Storehouse et sans aucun push les photos ont eu 40 millions de vues en 1 mois, c’est de la folie.

Comment es-tu passé de cette série au Projet AIR ?

Il y a eu énormément de visibilité pour cette série un peu partout dans le monde. La chose intéressante est que j’ai l’habitude que la communauté de photographes me dise « hum, ce sont de superbes photos ». Mais ici, ces personnes me disaient que leurs grand-pères, mères, dentistes, agents immobilier, etc. leur disait : « as-tu vu ces photos ? ». Donc ces images sont allées au delà de la bulle traditionnelle du monde de la technologie, de la photographie ou du film. Et c’est à ce moment là que j’ai compris qu’il y avait quelque chose de spécial à propos de cette série.

San Francisco - © Vincent Laforet

San Francisco – © Vincent Laforet

Tout au long de ma carrière, j’ai aussi adoré la photographie aérienne. Cela fait 10 ans que je me suis spécialisé dans ce domaine donc les gens m’ont demandé pourquoi je n’en ferai pas plus, pourquoi je n’en ferai pas un livre ou ceci-cela et je me suis dit « bien sûr ». J’ai pris le risque de prolonger la série avec des photographies aériennes au-dessus des villes américaines (New York, Las Vegas, Los Angeles, San Francisco et Chicago), un peu comme une démonstration de faisabilité (proof of concept). Je les ai montré à tout le monde et à de nombreuses entreprises et leur ai dit que c’était ce que je voulais faire mais au niveau international. Et par chance G-Technology m’a dit « Ok, nous allons t’aider à faire l’Europe et Paris ».

Je ne peux pas me permettre de financer un projet d’une telle ampleur de ma poche, c’est beaucoup trop cher. C’est un peu comme la réalisation d’un petit film tu sais. Le temps en vol coûte entre 8000 et 12000€ par ville, juste pour l’hélicoptère. Ensuite il y a les voyages, les hôtels, etc. et le coût total monte très très vite.

J’ai également reçu un support des lecteurs qui pré-commandent le livre, achètent des photographies, des cartes ou des tirages fine art — un nouveau marché que j’étudiais mais pas complètement car j’étais prêt à réaliser mon premier film l’année prochaine. Ce projet n’était pas du tout prévu dans ma feuille de route. Mais la vie a cette manière de vous faire comprendre quelque chose. Il y a une expression qui dit « A cheval donné on ne regarde pas les dents », donc tu ne dois pas poser de questions suite à un don. Avec ce projet, je me suis dit que ce serait tellement merveilleux de voler un peu partout dans le monde, voir toutes ces belles villes et avoir la possibilité de les photographier. Et avec de la chance, quelques sponsors se sont joint à moi et nous le faisons.

Comment as-tu choisi les villes d’Europe que tu allais photographier ?

La plupart sont des villes historiques. Parfois le sponsor a aussi un peu son mot à dire, mais tu sais par exemple Paris était évident. Barcelone aussi à cause de son architecture. Si tu regardes Barcelone depuis les airs tu as l’impression que des Marsiens l’ont bâti : c’est tellement précis, basé sur l’architecture romaine avec des carrés et des bâtiments parfaitement alignés. Et ensuite je veux aller à Amsterdam et dans d’autres pays nordiques. Je veux aussi aller en Italie et puis au-delà.

Londres - © Vincent Laforet

Londres – © Vincent Laforet

Il y a deux choses à considérer dans le choix d’une ville : tu dois être sûr que tu ai quelque chose à photographier. Les villes doivent également être suffisamment éclairées. Elles doivent avoir de nouveaux éclairages LED.

Les vues de New York et Londres sont si spectaculaires grâce à ces toutes nouvelles lumières LED. Sur les photos, le jaune et l’orange sont les anciens éclairages (les lampes à vapeur de sodium ou à incandescence classique) et le bleu correspond aux nouveaux éclairages à base de LED. Tu as aussi le magenta et le vert des tubes fluorescents qui sont de plus en plus populaires. Même les nouvelles ampoules à économie d’énergie sont vertes ou magenta. Et à cause ou grâce à ces lumières les villes apparaissent à l’image complètement différentes. Si vous avions pris ces photos il y a trois ans le résultat aurait été complètement différent. On m’a d’ailleurs dit qu’en 2017 New York sera complètement éclairé par des lumières LED. C’est difficile à croire, mais pourquoi pas.

San Francisco - © Vincent Laforet

San Francisco – © Vincent Laforet

Berlin a été très difficile à photographier car la majorité des éclairages sont anciens. Il est même encore possible de distinguer d’en haut la différence entre Berlin Est et Berlin Ouest selon l’éclairage. La ville est un peu plus de 2 stops plus sombre que Londres.

L’éclairage est donc au coeur de ce projet, surtout avec ces nouvelles lampes économes en énergie.

Paris est la prochaine ville à photographier, et nous avons vu que tu avais reçu l’autorisation pour voler. Est-ce que c’est quelque chose de difficile à obtenir ?

Bien entendu, c’est très difficile et très stressant. C’est un processus avec de nombreux appels, c’est très formel. La demande doit venir du pilote directement auprès des autorités.

A Berlin, la demande est montée jusqu’au Sénat [le gouvernement de la ville-Land de Berlin, NDLR] et ils m’ont envoyé une lettre m’autorisant à survoler la ville, en mentionnant à quel point ils aimaient les images déjà réalisées et qu’elles étaient différentes de tout ce qu’ils avaient déjà vu.

Je pense que tu dois avoir le track record de 10 ans de sécurité à photographier depuis un hélicoptère et à voyager un peu partout dans le monde ainsi que la preuve en images pour obtenir de quelqu’un qu’il t’accorde le vol. A Paris il s’agissait de trois groupes différents pour ce qui sera sûrement un vol très très rare.

Je prévois de faire deux vols, car nous sommes limité par rapport au temps que l’on peux rester en l’air jusqu’à ce que la lumière naturelle disparaisse complètement. Chaque vol dure environ 45 minutes.

Et peux-tu voler au dessus de n’importe endroit à Paris ?

C’est très spécifique. Nous avons un plan de vol que nous devons faire valider et qu’il faut suivre à la lettre. Nous voulons photographier La Défense, l’Arc de Triomphe, le Louvre, la Tour Eiffel et après cela il sera temps de rentrer.

Quel matériel photo utilises-tu lorsque tu es dans l’hélicoptère ?

Beaucoup de matériel (rires). J’ai avec moi deux Canon 1Dx, 2 Canon 5D Mark III et 1 Canon 5Ds avec quasiment toutes les focales fixes Canon du fisheye 8-15mm f/4 jusqu’au 200mm f/2.8. Nous emportons aussi des objectifs à bascule, des optiques Otus de Zeiss qui délivrent un excellent piqué et sont très lumineuses. Nous avons deux gyroscopes avec deux appareils photo montés dessus pour que je puisse changer d’appareil rapidement, ce qui est très important.

Nous emportons également beaucoup de matériel de sécurité : je suis attaché à l’hélicoptère, mon assistant est attaché dans l’hélicoptère et tout le matériel est accroché à nous.

Tu ne peux jamais changer ton propre objectif car si tu le fais tomber il devient un projectile. Mike, qui est derrière moi, me passe l’appareil, je vérifie et je shoote. Mais tu ne peux rien faire tomber de l’hélicoptère. Tu ne dois rien avoir dans tes poches et nous faisons une vérification avant le vol à chaque fois pour que rien ne puisse tomber et heurter quelqu’un.

Dans l’hélicoptère, je suis avec Mike Isler et le pilote.

Pour un vol classique dans ce projet, combien de photos est-ce que tu prends ?

Entre 6000 et 9000 photos pour chaque ville. Donc je fais généralement deux vols voire trois ce qui fait en moyenne 4500 déclenchements par vol [100 photos par minute, NDLR]. Je dois déclencher énormément car je photographie à 1/125s. 80% des photos sont nettes et 20% sont floues. Donc si je ne prends qu’une image et qu’elle est floue, c’est terminé.

J’utilise un gyroscope pour mes projets de nuit mais pour ce projet nous en avons pris un second. Ils sont fait par Kenyon Labs et nous n’aurions jamais pu shooter à 1/125s sans cela.

Las Vegas - © Vincent Laforet

Las Vegas – © Vincent Laforet

A Berlin nous avons réussi des photos à 1/20s ce qui est absolument fou. Mais il faisait tellement noir que nous n’avions pas d’autre choix. En terme d’ISO nous montons à 64 000 et 128 000 ce qui est fou mais c’est encore une fois la seule manière d’obtenir ces images dans la pénombre.

Pourquoi est-ce que le support de G-Tech est important pour que tu puisses mener ce projet ?

Je ne serai tout simplement pas là sans eux. J’utilise leurs disques durs depuis des années en tant qu’ambassadeur de la marque. Avec la quantité d’images que nous prenons sur la route et le besoin de fiabilité, cela en fait un partenaire idéal. Tout d’abord ils sortent des sentiers battus en ne faisant pas que penser à vendre leurs disques durs mais travaillent aussi avec des artistes. Ils pensent également à des projets cools auxquels ils veulent être associés et j’ai eu leur support immédiatement alors qu’il y a des entreprises avec qui je travaille depuis 10 ans qui sont encore en train d’y réfléchir.

C’est donc très spécial et nous copions et éditons beaucoup de données, tout cela sur la route. J’ai d’ailleurs publié un article à propos de mon workflow complet pour ce projet sur mon blog qui explique toutes les étapes donc je ne vais t’ennuyer avec cela.

Qu’est-ce qui n’aurait pas pu rendre ce projet possible ?

C’est ce que j’appelle le « perfect storm ». Si nous avions fait ce projet deux ans plus tôt, les appareils photo n’auraient pas été prêts, la plupart des villes photographiées n’auraient pas eu d’éclairage LED et je n’aurai peut-être pas été au bon moment dans ma carrière pour faire ce projet.

Un projet comme celui-là nécessite de prendre beaucoup de risques : financièrement, mentalement et physiquement. Je suis actuellement à un moment dans ma carrière où j’étais prêt à faire mon premier film et mettre tout de côté mais à la place j’ai décidé de faire ceci. C’est juste fou mais ce n’est pas grave et je m’amuse.

Los Angeles - © Vincent Laforet

Los Angeles – © Vincent Laforet

Paris était un peu plus stressant que ce dont j’avais besoin, car pour moi Paris est la ville la plus importante. Les gens ont très bien réagi aux photos de Londres car je pense que Londres est une très belle ville. Je suis vraiment excité par les photos de Barcelone mais personnellement Paris est de loin le plus important car je suis français. J’ai commencé ma carrière à Paris en errant dans les rues. D’ailleurs je suis allé rue de Berri pour déjeuner là où j’avais l’habitude d’aller avec mon père. Et comment faire l’Europe sans faire Paris, la Ville Lumière, avec un projet qui est justement axé sur les lumières.

As-tu montré tes photos aux personnes qui habitent dans les villes que tu as photographié ?

Oui et j’ai eu un retour assez incroyable. Ce fût sûrement le feedback le plus positif que j’ai jamais eu sur mon travail. C’est universel. J’ai eu des commentaires comme « c’est ma ville préférée et je ne l’avais jamais vue photographiée comme ça », ou bien « quelle énergie, quelle beauté ». Les gens ne voient pas les poubelles et les choses qui traînent dans la rue : ils voient la puissance et à quel point la ville est belle depuis les airs. Je n’ai pas encore pu lire le moindre commentaire négatif depuis plus de 5 mois sur ce projet. Mais il y a toujours des commentaires négatifs, ça fait partie du jeu.

Ce que j’essaie de faire passer ici c’est l’idée que l’éclairage économe en énergie est ce qui rend tout ceci possible. Cette lumière est aussi très belle et crée des « tableaux » incroyables.

Londres - © Vincent Laforet

Londres – © Vincent Laforet

Quelle est la suite pour le Projet AIR ?

Des vidéos voire même un film sont des choses que nous sommes en train d’envisager. On parle de véritables caméras de cinéma embarquées dans un hélicoptère avec une narration derrière. Il n’y a aucune raison pour que ce projet doive se terminer.

Je connais Mark Magidson qui a fait le film Baraka. Je ne peux pas prétendre à faire quelque chose d’aussi bon mais faire quelque chose du même genre depuis les airs pourrait être intéressant, quoique très difficile. Nous pouvons essayer.

Les seules raisons pour lesquelles ce projet pourrait s’arrêter serait le manque d’intérêt ou le manque de moyens financiers. Sûrement le manque de moyens financiers en premier (rires).

Il me reste de nombreuses villes à photographier dans le monde. Nous prévoyons d’aller en Australie en juillet puis peut-être à Hong-Kong et Tokyo. Ces deux villes sont autant voire plus difficiles que Paris en terme de permissions. Mais seul ce pour quoi tu te bats a de la valeur.

As-tu prévu de survoler des villes comme Dubai ?

Dubai est également prévu pour octobre ou novembre en hiver quand l’atmosphère sera plus dégagée. Nous avons de nombreuses villes encore prévues. Tant que quelqu’un nous aidera, nous le ferons.

Londres - © Vincent Laforet

Londres – © Vincent Laforet

Comment est-ce que tu gères les mauvaises conditions ou les photos ratées ?

Peu importe les conditions je veux être sûr que les photos soient toujours bonnes. Tu ne vis qu’avec les bonnes choses, les images médiocres n’aident personne.

Donc tu ne peux pas rater, tu reviens toujours avec quelque chose. Cela peut ne pas devenir une série mais il y aura toujours une bonne image. Pour Berlin, j’ai une douzaine d’images mais il n’y a vraiment qu’une seule image clé qui est celle que je voulais et qui montre Berlin Est-Ouest.

Il y a toujours des choses qui échappent à ton contrôle dans la vie et la meilleure chose à faire est de ne jamais abandonner trop vite. Et j’ai eu de nombreux jours avec un mauvais temps puis le ciel s’est ouvert.

Donc il faut toujours rester positif et revenir aux bases de la photo : simplement se lever à 4h du matin quand il fait froid dehors et que tu ne veux pas sortir du lit. Tout le monde autour de toi dort mais tu veux quand même sortir avec ton appareil et ton sac à dos, aller dans la neige alors qu’il fait encore nuit et c’est là que tu as ce lever de soleil fabuleux. C’est quelque chose de propre à la photographie. Bien sûr, s’il pleut, qu’il neige ou que c’est dangereux tu restes chez toi. Mais s’il y a une chance et que tu aperçois une étoile dans le ciel, tu sais que cela peut très bien se dégager. C’est trop facile de dire non.


Merci Vincent d’avoir répondu à nos questions et bon courage pour la suite du projet.

Vous pouvez retrouver l’ensemble du Projet AIR sur le site Laforet AIR, sur le site de G-Technology ainsi que sur Storehouse.

N’hésitez pas à suivre également Vincent Laforet sur Twitter à @vincentlaforet et @laforetair