Comment « Sa Majesté des Mouches » a utilisé l’infrarouge pour tourner la nuit en plein jour

Adaptée du roman de William Golding, la mini-série britannique Sa Majesté des Mouches (Lord of the Flies), produite par la BBC et diffusée en France sur Canal+, frappe par l’étrangeté de sa palette de couleurs : une jungle malaisienne aux feuillages roses et rouges, presque hallucinatoire. Cette esthétique n’est pas une retouche numérique, mais le fruit d’un choix de tournage assumé par le réalisateur Marc Munden et le chef opérateur Mark Wolf.

SA MAJESTÉ DES MOUCHES - BANDE ANNONCE - CANAL+

Le problème : simuler la nuit sans la nuit

Les jeunes acteurs, tous mineurs, avaient des horaires très encadrés, rien après 18 heures, alors qu’un cinquième du récit se déroule de nuit. Plutôt que la nuit américaine classique (sous-exposition, dominante bleue), Marc Munden et Mark Wolf ont opté pour l’infrarouge, une piste inspirée du photographe irlandais Richard Mosse, qui a utilisé le film infrarouge Kodak Aerochrome pour sa série The Enclave, tournée au Congo.

La technique : un filtre IRChrome sur capteur défiltré

Concrètement, l’équipe a retiré le filtre anti-infrarouge (le filtre UV/IR, ou « hot mirror ») d’une caméra Blackmagic, la rendant sensible à l’ensemble du spectre lumineux, puis a posé dessus un filtre IRChrome du spécialiste américain Kolari Vision.

Conçu pour simuler le rendu de l’Aerochrome, le filtre à visser IRChrome mélange lumière visible et proche infrarouge pour produire des feuillages rouge vif tout en préservant des teintes de peau naturelles, directement au tournage, sans le montage de canaux en post-production qu’exige l’infrarouge « classique ».

Le mécanisme physique reste celui de toute photographie infrarouge : la structure interne des feuilles réfléchit fortement le proche infrarouge, alors que la chlorophylle absorbe le rouge et le bleu visibles. D’où ce basculement du vert vers le rose et le rouge.

La production a combiné cette Blackmagic à une caméra Sony Venice 2 pour le reste des plans. Les deux systèmes, aux espaces colorimétriques différents, ont dû être raccordés à l’étalonnage.

Ce que l’infrarouge ne fait pas : le ciel

Contrairement aux filtres infrarouges classiques (720 ou 850 nm), qui noircissent le ciel, le filtre IRChrome ne le fait pas, dans les scènes dites nocturnes, le ciel restait donc aussi lumineux qu’en plein jour. Il a donc fallu, en plus, remplacer numériquement les ciels sur une large partie du montage (un travail confié aux studios VFX Covert, FixFX et Goldcrest), en plus d’une baisse de l’exposition pour simuler la pénombre.

L’usage de l’infrarouge n’est pas une première à Hollywood pour simuler la nuit : le chef opérateur Hoyte van Hoytema avait déjà eu recours à un dispositif à deux caméras pour un effet similaire sur le film Nope (2022). Mais sur Sa Majesté des Mouches, l’usage dépasse la contrainte technique : plus le récit bascule dans la sauvagerie, plus l’infrarouge est sollicité à l’image, jusqu’à devenir un marqueur narratif à part entière.