Leica Gun Rifle : le « fusil photographique » de 1938 en vedette de la vente aux enchères Leitz Photographica n°48

Tous les ans, la vente aux enchères Leitz Photographica réunit les pièces les plus rares de l’histoire de la photographie. Pour sa 48e édition, organisée le 13 juin 2026 au Leica Welt de Wetzlar, en Allemagne, la maison de ventes met en avant un objet aussi spectaculaire qu’insolite : le E. Leitz New York Leica Gun RIFLE.

Ce « fusil photographique » de 1938, produit à une douzaine d’exemplaires seulement, partage l’affiche avec deux Leica MP des années 1950 et un Cinématographe des frères Lumière. Tour d’horizon de quelques pièces d’exception.

Le Leica Gun RIFLE, un appareil qui se tient comme un fusil

Difficile de faire plus atypique. Le Leica Gun RIFLE associe un boîtier Leica et un téléobjectif à une crosse en bois, un viseur en forme de canon et une gâchette. On épaule l’ensemble, on vise sa cible, puis on presse la détente pour déclencher l’obturateur. L’objet ressemble à une arme, mais ne prend que des photos.

Derrière cette forme surprenante se cache une intention très sérieuse. À une époque où la stabilisation n’existait pas, photographier à de longues focales relevait de l’exploit. La crosse permettait de caler l’appareil contre l’épaule, de réduire le flou de bougé et de suivre plus facilement un sujet en mouvement. Le « Rifle » était ainsi prisé pour la photographie animalière et la couverture d’événements sportifs.

L’idée est attribuée à Attilio Gatti, explorateur italien qui mena treize expéditions en Afrique à partir de 1922. Leica le présente comme « le commandant » et un célèbre photographe animalier, même si sa carrière relève surtout de l’exploration, de l’écriture et du film documentaire. C’est la filiale américaine de la marque, E. Leitz Inc. New York, qui développe le dispositif entre 1935 et 1937 avant de le présenter au public en juillet 1938, sous le nom de code « Rifle ». On a du mal à imaginer ce genre de conception en vente aujourd’hui…

Une production éphémère et une rareté extrême

La carrière commerciale du Rifle aura été aussi brève que confidentielle : la fabrication ne dure qu’un an, de 1938 à 1939. Les historiens divergent sur le nombre exact d’unités produites, mais l’estimation la plus crédible situe la production totale entre 12 et 14 exemplaires, aujourd’hui dispersés dans des collections du monde entier.

Son viseur porte d’ailleurs la gravure « Patent Pending » sous le logo, là où normalement on trouve le numéro de série, ce qui pourrait faire penser qu’il s’agit de l’un des premiers modèles de test. Un ensemble complet réunit en général un boîtier Leica modifié, un téléobjectif Telyt 5/40cm, le logement de miroir Ploot adapté, la crosse, le déclencheur souple et la sacoche d’origine Rifun, très rare.

Côté valeur, le communiqué officiel ne communique pas d’estimation pour cette édition. Pour donner un ordre d’idée, les exemplaires vendus aux enchères ces dernières années ont été estimés dans une fourchette large, comprise entre 200 000 et 380 000 euros environ selon l’ensemble et son état. Un montant qui place le Rifle parmi les accessoires Leica les plus chers du marché.

Deux Leica MP des années 1950 conçus pour la presse

Le Rifle n’est pas la seule vedette de cette vente. Deux Leica MP, modèles « M Professional » pensés pour le photojournalisme, figurent parmi les pièces les plus convoitées.

Le premier est un Leica MP n°33 laqué noir, pièce la plus chère de toute la vente avec une estimation de 700 000 à 800 000 euros. Le MP est déjà rare en soi : sur 402 exemplaires produits, seuls 141 ont reçu la finition laquée noire.

Ce modèle est né d’une demande de grands reporters américains, parmi lesquels Alfred Eisenstaedt et David Douglas Duncan – connu pour avoir monté des optiques Nikkor sur des Leica, qui souhaitaient marier la série M au rembobineur rapide Leicavit, jusque-là réservé au Leica IIIf. L’exemplaire proposé a été livré en Suède le 29 juillet 1957 et s’accompagne d’un Leicavit noir assorti et d’un objectif Summicron 2/5 cm laqué noir à monture laiton.

Le second boîtier mis aux enchères a une histoire encore plus romanesque. Le Leica MP n°368, version chromée argent (261 exemplaires seulement), a été identifié comme l’appareil personnel de Tazio Secchiaroli.

À la fin des années 1950, ce photographe traquait les célébrités sur la Via Veneto, à Rome. Ses clichés volés et spontanés ont marqué le photojournalisme moderne et inspiré le personnage de « Paparazzo » dans le film La Dolce Vita de Federico Fellini (1960), nom passé depuis dans le langage courant. Livré le 1er janvier 1958, ce boîtier est vendu avec un objectif Summicron 2/5 cm. Son estimation est fixée entre 100 000 et 120 000 euros.

Leica MP n°368, l’appareil personnel de Tazio Secchiaroli

Un cinématographe Lumière, aux origines du cinéma

Cette vente aux enchères comporte également des pièces en dehors de l’univers Leica. C’est le cas du Cinématographe Lumière n°207. Breveté par Auguste et Louis Lumière, le Cinématographe fut le premier appareil véritablement pratique et commercialement viable capable d’enregistrer, de développer et de projeter des films à partir d’un seul mécanisme compact actionné à la manivelle.

Sa première présentation publique, le 28 décembre 1895 au Salon Indien du Grand Café à Paris, est considérée comme la première projection payante de l’histoire et l’acte de naissance du cinéma commercial. On ignore quel exemplaire précis fut utilisé ce jour-là, mais le système Lumière, léger et ingénieux, s’est rapidement diffusé en Europe puis dans le monde entier.

Bonus : un second « fusil », militaire celui-là

À ne pas confondre avec le Gun Rifle de New York, la vente propose aussi un autre ensemble en forme d’arme, d’origine militaire. Il s’agit d’un boîtier Leica IIIc « Luftwaffen-Eigentum » peint en vert olive, associé à un objectif Astro Fernbildlinse 5/300 mm et à ce qui ressemble à une lunette montée sur le téléobjectif.

Doté de deux poignées en bois et d’un déclencheur gaucher, l’ensemble se manie davantage comme une mitrailleuse que comme un appareil photo. Présenté comme le seul exemplaire connu de ce type, il affiche une enchère de départ de 60 000 euros pour une estimation comprise entre 120 000 et 140 000 euros.

Un prototype de Leica M10-P Safari pour la bonne cause

Toutes les pièces de la vente ne réclament pas un budget de collectionneur fortuné. Parmi les lots les plus accessibles figure un prototype du Leica M10-P Safari, proposé comme lot caritatif au profit d’une œuvre de bienfaisance. Son estimation, fixée entre 8 000 et 10 000 euros, le met à portée d’amateurs là où le reste du catalogue joue dans les six chiffres.

Daté de 2018, ce boîtier se distingue de la version commercialisée par un vert nettement plus vif, là où la série de production avait finalement adopté une teinte plus sombre et discrète. Une gravure « P08/08 » sous la semelle confirme son statut de prototype d’usine.

Les prototypes de séries spéciales Leica modernes apparaissent rarement sur le marché, ce qui en fait un objet recherché par les collectionneurs avertis, d’autant que cet exemplaire est présenté dans un état proche du neuf.

Leitz ON et infos pratiques

Nouveauté de cette édition : en parallèle de la vente principale, la maison lance une vente exclusivement en ligne baptisée Leitz ON, ouverte du 13 mai au 14 juin 2026. Elle rassemble une large sélection d’appareils, d’accessoires et de photographies des années 1920 à aujourd’hui, avec des estimations allant de quelques centaines à quelques milliers d’euros.

La 48e vente aux enchères Leitz Photographica se tiendra le 13 juin 2026 à partir de 11 h au Leica Welt de Wetzlar, en Allemagne. Les enchères peuvent être placées en direct sur place, mais aussi via le site Leitz Auction.

Plus tard dans l’année, Leica organisera deux autres ventes : la vente de photographies « Perspectives » le 9 octobre à la Leica Galerie de Vienne, puis la 49e vente Leitz Photographica le 28 novembre, de nouveau à Wetzlar.