Interview Fujifilm CP+ 2026 : « Nous n’avons pas arrêté la série X-Pro »

À l’occasion du CP+ 2026, nous avons rencontré Jun Watanabe (responsable de la planification des produits, série X), Makoto Oishi (responsable de la planification des produits, série GFX) et Shugo Kiryu (responsable marketing) pour évoquer la vision stratégique de Fujifilm.

Du GFX 100RF au X-T30 III, en passant par la caméra cinéma GFX Eterna, 2025 a été une année charnière pour la division imaging, avec un chiffre d’affaires et des bénéfices record. L’avenir de la série X-Pro, le potentiel du capteur 1 pouce, de nouveaux objectifs pancake, l’IA dans les appareils photo, et une allusion surprenante aux simulations de films au-delà du JPEG : voici notre interview exclusive.


Sur les 9 premiers mois de 2025, la division Imaging de Fujifilm affiche d’excellents résultats, avec une croissance du chiffre d’affaires de près de 14 % et un résultat opérationnel en hausse de presque 18 %. À quoi attribuez-vous ces performances ?

Shugo Kiryu : Nous avons réussi à augmenter à la fois nos ventes et nos bénéfices, notamment grâce à nos gammes d’appareils photo numériques et Instax. Nous avons su toucher un large public, pas seulement les passionnés de photographie traditionnels, mais aussi un nombre significatif de jeunes utilisateurs qui découvrent la photo avec Instax et nos nouveaux boîtiers numériques. C’est ce qui nous a permis d’améliorer nos résultats financiers. Nous sommes très satisfaits de ces performances.

En se projetant, on imagine que la 6e génération de capteur et de processeur prend forme chez Fujifilm. Quelles seront les priorités de cette nouvelle génération : vitesse de lecture, autofocus, définition ?

Jun Watanabe : Les priorités restent les mêmes que pour notre système actuel. Mais nous voyons de nombreux axes d’amélioration, comme la qualité d’image, la réactivité de l’autofocus et les performances vidéo. Chacun de ces éléments est crucial, et nous comptons les faire progresser régulièrement.

L’an dernier au CP+, vous avez confirmé que la série X-Pro n’avait pas été abandonnée. Sept ans après le X-Pro3, la communauté s’impatiente de plus en plus, d’autant que le X-E5 a repris une partie de son positionnement. Comment différencieriez-vous un futur X-Pro du X-E5 ? Le viseur hybride OVF/EVF reste-t-il au cœur du projet ?

Jun Watanabe : Oui, comme je l’ai mentionné l’an dernier, nous n’avons pas abandonné la série X-Pro. Et je pense que c’est une série pour laquelle nos fans ont de grandes attentes. Je ne peux pas donner de calendrier précis, mais nous avons l’intention de proposer un produit à la hauteur de ces attentes.

Concernant le X-H2S, un successeur est-il à l’horizon ? Avec ce premier boîtier APS-C à capteur empilé, êtes-vous parvenu à séduire les photographes de sport et animaliers, y compris face au segment plein format ?

Jun Watanabe : Nous pensons qu’avec le X-H2S, nous avons réussi à attirer des utilisateurs qui photographient des sujets en mouvement. Avec notre gamme actuelle de téléobjectifs, nous voyons un potentiel pour que davantage de photographes adoptent ce système.

On pensait le segment entrée de gamme couvert par le X-M5, mais vous avez ensuite lancé le X-T30 III fin 2025. Comment ces deux boîtiers se distinguent-ils en termes de positionnement et de ventes ? Envisagez-vous un modèle encore plus abordable, dans l’esprit des X-T100 ou X-T200 ?

Jun Watanabe : Les deux modèles se vendent bien, et le X-T30 III enregistre des ventes supérieures car il est sorti plus récemment. Les ventes du X-M5 restent stables, car il s’adresse à un public différent : le X-M5 est davantage orienté vidéo (B-roll), tandis que le X-T30 III est avant tout destiné à la photo. Actuellement, nous n’avons pas prévu de descendre en gamme de prix simplement pour atteindre un tarif, mais nous réfléchissons toujours à ce qui a du sens pour nos utilisateurs.

Le X half semble avoir mieux fonctionné en Asie qu’en Europe, comme le suggère l’exclusivité de l’édition blanche pour ce marché. Comment expliquez-vous cet écart ? Comprenez-vous que le prix (799 €) ait pu freiner les acheteurs européens pour un appareil à capteur 1 pouce ?

Shugo Kiryu : La série X half a été très populaire en Asie, notamment au Japon, en Chine et en Asie du Sud-Est. Les ventes en Europe ne sont pas mauvaises et progressent bien, mais le marché asiatique représente un volume plus important pour ce modèle. Nous avons introduit la couleur blanche exclusivement en Asie non pas en raison de la taille du marché, mais parce que nous estimions que cette couleur convenait particulièrement à ce marché.

Concernant le prix, les retours des utilisateurs qui comprennent le concept du X half montrent qu’ils sont satisfaits à la fois du tarif et de la qualité de l’appareil. Il est important pour nous de bien transmettre ce concept afin que les utilisateurs saisissent la singularité de la série X-Half.

Note de la rédaction : depuis cette interview, réalisée le 26 février, le prix du Fujifilm X half a été abaissé à 649 € en France.

Avec le X half, Fujifilm propose désormais trois tailles de capteur (hors Instax) : 1 pouce, APS-C et moyen format. Peut-on s’attendre à d’autres appareils autour du capteur 1 pouce, ou le X half restera-t-il un produit unique ?

Jun Watanabe : Nous avons l’intention d’explorer le potentiel des capteurs 1 pouce, car ils permettent de réduire la taille des appareils tout en maintenant un niveau élevé de qualité d’image. Nous pensons qu’il existe un potentiel significatif pour de futurs produits utilisant cette taille de capteur.

Je suis d’accord, mais il est sans doute difficile de trouver un positionnement entre l’APS-C et les smartphones, sachant que certains smartphones embarquent désormais des capteurs 1 pouce…

Jun Watanabe : Oui, je le pense aussi.

Shugo Kiryu : Mais je pense que l’essentiel est de trouver l’unicité du produit, comme les simulations de films. L’expérience de prise de vue et la connectivité avec Instax sont vraiment importantes, pour pouvoir réaliser un tirage facilement.

Jun Watanabe : Et aussi, la différenciation optique par rapport à un smartphone est significative. Le format du boîtier et le design global sont également complètement différents.

L’an dernier, vous avez lancé le GFX 100RF, votre premier compact à capteur moyen format. A-t-il été un succès commercial ? Que répondez-vous à ceux qui auraient préféré une optique plus lumineuse ou un capteur stabilisé ?

Makoto Oishi : Le GFX 100RF a reçu d’excellents retours du marché, car il est compact et léger, ce qui en fait un appareil utilisable au quotidien, même pour un GFX. Nous savons que de nombreux utilisateurs souhaitaient une optique plus lumineuse ou un stabilisateur capteur (IBIS). Cependant, d’un point de vue technique à ce moment-là, c’était la meilleure configuration pour obtenir le GFX le plus petit et le plus léger possible.

Je suis d’accord, mais certains utilisateurs veulent toujours les meilleures spécifications possibles. Cela dit, il faut composer avec ce qui est techniquement réalisable, puis continuer à progresser.

Makoto Oishi : Depuis le lancement du GFX 100RF, de nombreux utilisateurs nous ont fait part de demandes supplémentaires. C’est le premier produit de la ligne RF, et nous en tenons compte.

GFX100RF Fragment Limited Edition

Shugo Kiryu : Le GFX 100RF a été un véritable succès commercial. Il a attiré non seulement des utilisateurs Fujifilm existants, mais aussi de nombreux nouveaux clients vers le système GFX. Comme ils n’ont pas besoin d’investir séparément dans des objectifs, ils peuvent entrer directement dans l’univers GFX. Cela a grandement contribué au succès de ce modèle.

Makoto Oishi : En fait, les utilisateurs qui ont acheté le GFX 100RF trouvent qu’il fonctionne si bien pour eux qu’ils ne se soucient plus de l’ouverture maximale ou de l’absence de stabilisation.

La GFX Eterna 55 a été dévoilé en 2025 en tant que première caméra cinéma moyen format. Quels retours avez-vous reçus des professionnels du cinéma ? Envisagez-vous également une caméra cinéma APS-C, plus accessible ?

Makoto Oishi : Tout d’abord, les retours du marché ont été excellents, notamment en ce qui concerne la qualité d’image et la puissance du capteur grand format 4:3 Open-Gate. Notre profil F-Log2 C, qui intègre notre science de la couleur héritée de l’ère argentique, a également fait forte impression. Bien entendu, nous avons aussi reçu de nombreuses demandes concernant des spécifications techniques précises et d’éventuelles mises à jour firmware.

Quelle est la fonctionnalité la plus demandée ?

Makoto Oishi : Le contrôle à distance est la fonctionnalité la plus demandée. Mais nous avons déjà annoncé un nouveau firmware qui minimise la latence via SDI et HDMI. Nous avons reçu de nombreuses autres demandes, dont certaines que j’ai déjà notées pour de futures mises à jour firmware, et nous planifions actuellement leur développement.

En matière de hardware, développer une caméra cinéma diffère d’un appareil photo, car les professionnels peuvent l’utiliser pendant bien plus longtemps. La GFX Eterna 55 est-il pérenne en termes de puissance de traitement ? On sait qu’à mesure que l’on ajoute des fonctionnalités par firmware, la principale limitation est souvent la puissance de calcul de l’appareil.

Makoto Oishi : Naturellement, le capteur et le processeur actuels ont des limites pour répondre à toutes les demandes possibles. Si la qualité d’image et la vitesse de lecture sont des caractéristiques matérielles figées, nous pouvons répondre à de nombreuses spécifications opérationnelles par des mises à jour firmware.

L’appareil actuel, avec ses panneaux de commande de chaque côté et sa batterie interne, a été bien accueilli. Je pense que la caméra est déjà en train d’être adoptée dans l’industrie du cinéma comme un standard en termes d’ergonomie, y compris le système de menus et l’interface graphique. Cependant, nous continuons de recevoir des demandes d’ajustements sur certains détails.

Avez-vous déjà des productions réalisées avec le GFX Eterna ?

Makoto Oishi : Oui, plusieurs projets sont déjà en cours. Par exemple, la caméra est actuellement utilisée au Japon cette saison pour une grande série télévisée intitulée Aibou: Tokyo Detective Duo. C’est une série très prestigieuse, diffusée depuis plus de 24 ans, l’une des plus anciennes de la télévision japonaise.

L’un des atouts majeurs du système APS-C est sa compacité, mais Fujifilm ne propose actuellement que deux véritables objectifs pancake : le 27 mm f/2,8 et le récent 23 mm f/2,8. Avec le succès du X-E5, la demande pour des optiques ultra-compactes a-t-elle bondi ? Peut-on s’attendre à d’autres objectifs pancake ?

Jun Watanabe : En plus des ventes toujours solides du 27 mm, le nouveau 23 mm se vend également bien. L’association d’un objectif pancake et du boîtier donne un ensemble très élégant. Nous pensons donc qu’il y a un potentiel pour une future gamme d’objectifs pancake.

En termes d’optiques, quelles focales vous semblent adaptées à de futurs objectifs pancake ?

Jun Watanabe : Je pense que pour conserver un format compact, une focale plus courte est plus adaptée. Il y a donc un potentiel pour développer un nouvel objectif dans les focales grand-angle.

Après le XF 16-55 mm f/2,8 Mark II en 2024, quels objectifs sont les prochains à être renouvelés ? Le XF 50-140 mm f/2,8, le XF 10-24 mm f/4 ou le XF 90 mm f/2, qui datent de 2014-2016, sont-ils au programme ? Quels critères déterminent l’ordre de mise à jour ?

Jun Watanabe : Nous ne pouvons pas dévoiler de plans précis pour le moment. Notre objectif est de sortir un objectif entièrement nouveau en parallèle d’un objectif redessiné. Trouver cet équilibre dans notre gamme est très important pour nous.

Quand vous décidez de renouveler un objectif existant avec une seconde génération, quel est le critère le plus important ?

Jun Watanabe : La taille et les performances.

Shugo Kiryu : Cela dépend de l’objectif en question, mais pour le 16-55 mm II, nous avons priorisé la compacité. Notre objectif était de réduire l’encombrement tout en maintenant la même qualité d’image. De manière générale, pour toute version II, l’impact doit se ressentir à tous les niveaux : meilleure qualité d’image, meilleures performances et taille réduite. Puisque la philosophie de la série X repose sur la portabilité, réduire la taille et le poids est toujours un objectif clé pour nous.

Lors de l’exposition Industrial Romanticism à Tokyo, Fujifilm a présenté un prototype d’appareil « sans objectif ». Au-delà du concept, quelle est la vision de Fujifilm pour l’intégration de l’IA dans ses appareils ? Pourrait-on voir de l’IA embarquée dans de futurs boîtiers X ou GFX ?

Makoto Oishi : L’IA est certainement importante pour nous, c’est le sujet qui est sur toutes les lèvres en ce moment. Cependant, nous devons être prudents avec l’IA car la photographie reste de la photographie : il faut distinguer ce qui est une capture « réelle » de ce qui est génératif.

La technologie IA nécessite un traitement plus rapide et la capacité de gérer des volumes de données massifs. Nos appareils de la série X utilisent déjà des processeurs IA pour des tâches comme la détection de sujets, et nous voyons des possibilités infinies pour l’avenir à mesure que la technologie évolue. D’autre part, nous sommes engagés dans des standards comme le C2PA et la CAI (Content Authenticity Initiative) pour garantir l’authenticité des images. Au-delà du matériel en lui-même, nous intégrons également l’IA dans nos applications, nos logiciels et nos flux de travail.

Y a-t-il une demande des utilisateurs pour plus d’intelligence embarquée dans l’appareil ? Par exemple, une fonction qui aiderait à sélectionner la meilleure image d’une rafale rapide ?

Makoto Oishi : En fait, nous n’avons pas reçu de demandes spécifiques pour cette fonctionnalité précise. Cependant, nous sommes nous-mêmes photographes, et nous communiquons en permanence avec nos clients. Nous percevons donc un intérêt croissant pour l’IA. Et pas seulement pour la détection de sujets, mais aussi pour le traitement computationnel et d’autres domaines avancés.

Quand on parle de Fujifilm, la conversation mène toujours aux simulations de films. L’héritage de vos pellicules argentiques reste-t-il le moteur principal de votre R&D couleur ? Ou explorez-vous désormais des approches plus computationnelles, assistées par l’IA, pour créer de nouvelles recettes qui ne seraient pas nécessairement basées sur des films physiques existants ?

Makoto Oishi : La simulation de films est effectivement une fonctionnalité clé de nos appareils aujourd’hui. D’un point de vue historique, cela fait déjà plus de 20 ans : la première simulation de film numérique a vu le jour vers 2005 avec le Fujifilm S100FS. J’étais d’ailleurs ingénieur dans l’équipe d’origine, travaillant sur le premier projet de simulation de films.

À cette époque, nous nous appuyions fortement sur notre longue histoire et notre expertise technologique dans la fabrication de pellicules. Nous nous reposons encore sur cette philosophie de couleur analogique aujourd’hui. Comme vous l’avez mentionné, je ne sais pas si nous utiliserons l’IA ou quelque chose de ce genre. Mais même dans ce cas, les simulations de films évoluent année après année avec les nouvelles technologies.

À mon avis, tout comme nos pellicules physiques étaient souvent développées en réponse à des photographes qui disaient « je veux tel rendu », nos simulations numériques continueront d’être façonnées par les demandes des clients pour des couleurs et des styles spécifiques.

Êtes-vous limités aux rendus de pellicules existantes, ou êtes-vous ouverts à aller au-delà ?

Makoto Oishi : Nous avons deux directions. La première est d’élargir notre collection de simulations de films et de recettes. La seconde est d’utiliser les technologies futures pour mettre à jour et affiner nos simulations existantes à mesure que le matériel et les capteurs évoluent. Nous voyons donc ces deux voies comme des possibilités distinctes pour l’avenir.

Vous suggérez donc qu’une simulation comme Classic Chrome pourrait être mise à jour avec de nouvelles technologies pour se rapprocher encore davantage de la vision créative originale, de l' »idéal » de ce rendu ?

Makoto Oishi : Oui, c’est toujours une possibilité.

Je pense que certaines personnes diront : « Non, ne changez rien. »

Makoto Oishi : Oui, peut-être. Mais la simulation de films n’est appliquée qu’au JPEG pour le moment. Cependant, à l’avenir, je pense que cela pourrait changer.

Jun Watanabe (responsable de la planification des produits, série X), Makoto Oishi (responsable de la planification des produits, série GFX) chez Fujifilm Corp

Merci à M. Watanabe, M. Oishi et M. Kiryu d’avoir répondu à nos questions. Nous tenons également à remercier l’équipe de Fujifilm Corp et Fujifilm France d’avoir rendu possible cette interview.