Interview : de l’infrarouge au Graflex, Pauline Ballet et Getty Images offrent un regard décalé sur les JO de Milan-Cortina 2026

Pour les Jeux olympiques d’hiver de Milan-Cortina 2026, Getty Images a lancé un projet créatif ambitieux avec trois de ses photographes : Pauline Ballet, Ryan Pierse et Hector Vivas. Caméras thermiques, infrarouge, expositions multiples, et même un appareil Graflex de 1956… loin de la couverture sportive classique, l’agence explore de nouvelles façons de photographier le sport. Pauline Ballet, qui couvre les sports de glace à Milan, revient sur cette expérience.

Getty Images aux JO d’hiver 2026 : entre travail éditorial et innovation créative

En tant qu’agence photographique officielle du CIO, Getty Images couvre naturellement l’ensemble des épreuves des Jeux olympiques d’hiver de Milan-Cortina 2026. Mais en parallèle de ce travail éditorial, l’agence a mis en place un projet créatif à part, confié à trois photographes : la Française Pauline Ballet, l’Australien Ryan Pierse et le Mexicain Hector Vivas.

L’idée : proposer un regard différent sur les sports d’hiver, en s’éloignant de la couverture classique pour explorer des techniques et des approches visuelles inédites. Le projet se décline en plusieurs séries.

  • Winter Heat utilise des caméras thermiques pour révéler la chaleur corporelle des athlètes sur la glace – les corps apparaissent en teintes chaudes sur des fonds bleus et indigo,
  • Infrared s’appuie sur des boîtiers modifiés pour capter le spectre invisible à l’œil nu,
  • Back to the Future rend hommage aux JO de Cortina 1956 en utilisant des appareils Graflex d’époque,
  • Olympic Projections projette des images des Jeux sur l’architecture milanaise,
  • Layers of the Game superpose plusieurs clichés pris depuis un point fixe pour restituer le déroulé complet d’une épreuve en une seule image.

C’est dans le cadre de ce projet que nous avons échangé avec Pauline Ballet, basée à Milan pour couvrir les sports de glace.

Interview Pauline Ballet
Cette photo a été réalisée au moyen d’un appareil photo grand format vintage Graflex, puis scannée à l’aide d’un iPhone 17 Pro, dans le cadre de la série Back to the Future © Pauline Ballet/Getty Images

Après l’effervescence de Paris 2024, comment aborde-t-on des Jeux d’hiver, où les conditions climatiques et la lumière sont radicalement différentes ?

Pauline Ballet : J’étais super curieuse et enthousiaste. Je trouve toujours génial d’aller photographier de nouveaux sports, avec ce stress qui monte. C’est inévitable et c’est d’ailleurs un bon signe, car cela pousse à se dépasser. Pour ma part, je suis basée à Milan et je photographie les sports de glace.

Interview Pauline Ballet
Berenice Comby capturée par un appareil photo infrarouge modifié pour la série Infrared © Pauline Ballet/Getty Images

J’appréhendais beaucoup le passage à la lumière artificielle, d’autant plus que nous utilisions, dans le cadre d’un projet créatif avec Getty Images, de nouveaux outils comme l’infrarouge, la thermique ou encore un Graflex (un modèle équivalent à celui utilisé lors des JO de Cortina 1956, NDLR). Je savais que j’allais perdre beaucoup de diaphs ou que les couleurs ne rendraient pas aussi bien qu’en extérieur. Cela a effectivement été le cas, mais ces limites et contraintes m’ont poussée à aller chercher d’autres textures, angles, et à développer des idées très créatives.

Comment avez-vous dompté la caméra thermique qui n’est pas conçue pour la photographie de sport ? Qu’est-ce que la chaleur humaine raconte de plus que la simple image d’action sur la glace ?

Pauline Ballet : On utilise des caméras thermiques, que l’on détourne de leur usage industriel ou scientifique pour en faire un véritable outil photographique. Il y a clairement des contraintes techniques, notamment l’impossibilité de choisir nos réglages photographiques habituels, tels que la vitesse d’obturation, l’ouverture ou la focale. Il y a également un délai entre le déclenchement et la capture effective de l’image, ce qui est vraiment déroutant au début.

Interview Pauline Ballet
Photo capturée le 6 février avec une caméra thermique dans le cadre de la série Winter Heat © Pauline Ballet/Getty Images

Mais cela nous pousse aussi à réinventer la composition, puisque nos repères visuels changent complètement. Pouvoir capter le rayonnement infrarouge émis par les corps, plutôt que la lumière visible, permet de sublimer l’effort musculaire et les échanges thermiques entre l’athlète et l’environnement dans lequel il évolue. C’est à la fois un outil documentaire et un médium poétique, qui interroge la notion de performance en montrant l’intensité thermique de l’effort de l’athlète dans des conditions spécifiques.

Aussi, travailler avec le spectre infrarouge change totalement la lecture des paysages enneigés ou de glace. Est-ce une volonté de transformer le site olympique en un monde presque surréaliste ?

Pauline Ballet : Oui, il y a en tout cas une volonté d’éloigner l’image documentaire classique pour l’emmener vers d’autres imaginaires. Les contrastes de l’infrarouge transforment des paysages enneigés en désert lunaire ou presque extraterrestre. On est dans un monde entre sport et science-fiction. Cela renforce notre démarche d’essayer de révéler ce que l’œil ne perçoit pas et de regarder le sport autrement.

Interview Pauline Ballet
Un appareil photo modifié été utilisé pour réaliser cette image infrarouge de la série Infrared © Pauline Ballet/Getty Images

La superposition de nombreux athlètes demande un gros travail en amont et de post-production, qu’est-ce qui a motivé une telle démarche ?

Pauline Ballet : Il s’agit réellement du projet qui nous prend le plus de temps, c’est certain. J’ai passé des heures à m’entraîner sur Photoshop avant les Jeux, et j’y ai aussi passé quelques nuits ici. En amont, il y a un temps de repérage pour trouver un angle intéressant et l’endroit où on va pouvoir installer l’appareil photo en toute sécurité. Il est essentiel que l’appareil ne bouge surtout pas, afin de faciliter le travail de retouche derrière.

Interview Pauline Ballet
Il s’agit d’une composition réalisée par ordinateur à partir de plusieurs dizaines d’images pour la série Layers of the Game © Pauline Ballet/Getty Images

Ensuite, en post-production, il faut un travail minutieux et précis de retouche, athlète par athlète. Mais je pense que cela en vaut la peine : ces montages permettent de dépasser l’instant unique et de raconter le mouvement, l’épreuve dans sa durée et l’énergie collective.

De même, utiliser un Graflex vintage à Cortina, 70 ans après les Jeux de 1956, est un clin d’oeil historique fort. Quel rapport au temps cela impose-t-il, quand on sait que le sport moderne est une course à l’immédiateté ?

Pauline Ballet : Quel objet magnifique est ce Graflex, je le trouve merveilleux. Le contraste entre la lenteur du procédé et la vitesse des arénas modernes est vertigineux. Pour la photo de sport, je pense qu’il s’agit de l’appareil le plus exigeant, avec sa mise au point manuelle. Cela rappelle que chaque image peut être un choix et pas seulement une rafale. Mais il y a énormément de loupés avant de pouvoir sortir une image satisfaisante.

Interview Pauline Ballet
Cette photo a été réalisée au moyen d’un appareil photo grand format vintage Graflex, puis scannée à l’aide d’un iPhone 17 Pro, dans le cadre de la série Back to the Future © Pauline Ballet/Getty Images

C’est aussi assez drôle de faire des portraits de spectateurs qui posent immédiatement alors qu’il me faut au moins une minute pour faire le point manuellement, ce qui crée des moments assez suspendus.

Vous avez travaillé sur ces séries avec Ryan Pierse et Hector Vivas. Comment s’articule la vision de trois photographes sur un projet commun ? Y a-t-il une forme de « direction artistique » collective ?

Pauline Ballet : C’est extrêmement enrichissant, sans doute, le projet le plus stimulant que j’aie réalisé. L’initiative est née d’idées partagées en amont par la direction du contenu sportif de Getty Images, avec Paul Gilham et Matthias Hangst, en dialogue avec leurs photographes.

Interview Pauline Ballet
Un appareil photo modifié été utilisé pour réaliser cette image infrarouge de la série Infrared © Hector Vivas/Getty Images

Ensuite, tous les trois, avec Ryan et Hector, nous avons échangé nos inspirations, nos références, nos connaissances dans cette idée de montrer l’invisible, avant de laisser notre créativité individuelle s’exprimer sur le terrain. Ce sont des photographes très inspirants, et il est formidable de pouvoir partager une passion commune. Chacun expérimente sur ses épreuves, et nous faisons chaque jour un débrief sur ce qui fonctionne plus ou moins.

Le bord de terrain a longtemps été un bastion masculin. Comment avez-vous vu évoluer la place des femmes photographes de sport ces dernières années ? Ressentez-vous une sensibilité ou une approche différente dans la manière de documenter l’effort physique ?

Pauline Ballet : La présence féminine est de plus en plus visible, surtout sur les grands évènements, et c’est franchement une excellente nouvelle. Je me rappelle le meeting de photographes avant le Tour de France, il y a 10 ans, où nous étions peut-être trois femmes, comparé à des dizaines et des dizaines de photographes hommes… Il y a encore du travail à faire, mais j’ai l’impression de rencontrer de plus en plus de femmes photographes indépendantes et que les agences ont cette conscience et cette envie d’égalité.

Interview Pauline Ballet
Une spectatrice pendant les quarts de finale du 500 m masculin de patinage de vitesse de short track capturée par un appareil photo infrarouge modifié pour la série Infrared  © Pauline Ballet/Getty Images

Concernant l’approche, je ne pourrais pas identifier quelles seraient les différences. Pour moi, il s’agit plus d’une question de regard singulier, de sensibilités, plutôt que de genre.

Quel conseil donneriez-vous à une jeune photographe qui souhaite aujourd’hui intégrer une agence ou couvrir des événements de l’ampleur des JO ?

Pauline Ballet : D’aller sur le terrain le plus possible, de montrer son travail, de construire sa propre écriture personnelle plutôt que de chercher à rentrer dans un moule. De garder confiance et de se munir de persévérance et patience.

Au final, quel est l’événement sportif que vous avez préféré couvrir ?

Pauline Ballet : C’est la première fois que je couvre les sports de glace et j’adore ça. Je ne me suis jamais ennuyée et j’ai hâte chaque jour d’aller shooter. Chaque sport a quelque chose que j’aime, le plus impressionnant est le patinage de vitesse sur piste courte mais je crois que mes photos préférées sont celles du patinage artistique.

Interview Pauline Ballet
Laurence Fournier Beaudry et Guillaume Cizeron capturés par un appareil photo infrarouge modifié pour la série Infrared © Pauline Ballet/Getty Images

Quel est votre équipement de base pour couvrir une compétition de haut niveau ?

Pauline Ballet : Normalement sur une compétition sportive je travaille avec deux boitiers Nikon Z9, avec les Nikkor Z 14-24 mm f/2,8 S, Z 24-70 mm f/2,8 S, Z 70-200 mm f/2,8 VR S et un Z 400 mm f/2,8 TC VR S. Plus un flash, des batteries et une multitude d’accessoires.

Avec l’évolution des technologies (hybrides, AF prédictif, rafales extrêmes), avez-vous l’impression que votre métier a changé ? Est-ce que cela vous libère l’esprit pour la composition, ou est-ce que ça complexifie le tri des images ?

Pauline Ballet : L’évolution des appareils et des capteurs a quelque chose de rassurant, et je m’en rends encore plus compte après ces deux semaines passées à photographier avec un Graflex… Aujourd’hui, on peut saisir des images ou immortaliser des moments qui étaient autrefois impossibles, comme une balle de tennis qui déforme les cordes au moment de l’impact. Le suivi autofocus est aussi impressionnant, notamment avec le suivi 3D de Nikon, qui permet de composer de manière beaucoup plus souple.

Interview Pauline Ballet
Cette photo a été réalisée au moyen d’un appareil photo grand format vintage Graflex, puis scannée à l’aide d’un iPhone 17 Pro, dans le cadre de la série Back to the Future © Pauline Ballet/Getty Images

Mais, tout cela reste de la technique, et l’idéal est sans doute de parvenir à l’oublier rapidement. En revanche, pour ceux qui ont un doigt un peu lourd sur le déclencheur, on se retrouve facilement, en fin de journée, avec des milliers d’images à trier… et des disques durs déjà saturés.

Pour le sport et notamment les JO, la rapidité est capitale. Pouvez-vous nous décrire votre chaîne de production sur le vif ? Comment gérez-vous l’editing tout en continuant à shooter l’action qui se déroule devant vous ?

Pauline Ballet : C’est clairement une gymnastique mentale : photographier, éditer, transmettre… tout peut se faire presque simultanément. Dans le cadre de ces Jeux et du projet créatif mené avec mon équipe, j’édite moi-même à la fin de chaque compétition que je photographie. Au moment de la prise de vue, je suis donc entièrement concentrée sur l’image, en prenant simplement soin de taguer mes photos préférées pour accélérer la première sélection. Et c’est vraiment une condition idéale pour produire.

Interview Pauline Ballet
Il s’agit d’une composition réalisée par ordinateur à partir de plusieurs dizaines d’images pour la série Layers of the Game © Pauline Ballet/Getty Images

Je passe ensuite à la post-production, puis je télécharge et je légende les images sur le site de l’agence. Dans un contexte éditorial, en revanche, il faut photographier et envoyer très rapidement les images en direct aux éditeurs, ce qui demande d’être attentive aux moments où cela devient possible.

Au-delà du boîtier et des objectifs, quel est l’accessoire indispensable (et peut-être improbable) que vous emportez sur ces Jeux d’hiver ?

Pauline Ballet : Une gourde, des prismes/filtres, mes AirPods, des barres de céréales.

Alors que la fin des Jeux approche, quelle est l’image que vous n’avez pas encore réussi à photographier et que vous voudriez à tout prix capturer ?

Pauline Ballet : Ce soir (mercredi 18 février, NDLR), je vais photographier le patinage de vitesse sur piste courte. Depuis le début de la compétition, j’ai en tête cette image : la main d’un athlète effleurant la glace du bout des doigts pendant la course… J’espère réussir à la capter à ce moment-là.

Pauline Ballet utilisant un appareil Graflex de 1956 aux JO de Milan-Cortina 2026.

Merci à Pauline Ballet d’avoir répondu à nos questions, ainsi qu’aux équipes de Getty Images pour l’organisation de cet entretien. Vous pouvez retrouver le travail de Pauline Ballet sur Instagram, son site Internet ou sur la plateforme de Getty Images.