Il y a quelques mois, les éditions La Martinière proposaient aux amateurs de photographie une nouvelle collection d’ouvrages consacrée à la photographie contemporaine. Temps fort pour les artistes comme pour ceux qui les accompagnent, ce lancement offre un prétexte idéal pour échanger avec Anne-Laure Cognet, éditrice de la collection Percevoir.

Collection Percevoir La Martinière


La photographie est inscrite au cœur de l’offre des éditions La Martinière et de son riche catalogue de Beaux Livres. Pourquoi un tel lien entre votre maison d’édition et la photographie ?

Le lien entre les éditions La Martinière et la photographie est historique. Ce fut d’abord le cas dès le début des années 90 grâce aux affinités et aux rencontres liant Hervé de la Martinière (fondateur de la maison d’édition) aux photographes. Yann Arthus Bertrand, Sebastião Salgado, Olivier Föllmi, Roland et Sabrina Michaux ou Matthieu Ricard : nous les avons accompagnés au fil des ans et aujourd’hui encore leur travail est au cœur de notre catalogue de Beaux Livres.

Il y a le goût de l’éditeur, le hasard de ses rencontres, mais aussi l’ouverture de la photographie à d’autres horizons comme le voyage. La connaissance du monde et de ses peuples, a mené à construire à partir des années 90 dans les pages des livres édités par La Martinière un parallèle entre voyage et photographie.

Quelle est l’intention de la collection Percevoir ? Qu’est-ce qui lie ces écritures photographiques multiples contemporaines ?

Notre objectif avec cette collection est de dresser un panorama de la photographie contemporaine, de ce que notre société a traversé et de s’intéresser à ce qui est actuellement bousculé. Notre première question pour interroger le choix d’un artiste c’est « que raconte ce photographe du monde qui nous entoure ? ». Qu’est-ce que sa photographie explore ? Taquine-t-elle d’autres médiums comme la vidéo, la peinture ? Nous souhaitons avec Percevoir exposer ces photographes, leurs recherches, leurs explorations.

« Notre première question pour interroger le choix d’un artiste c’est que raconte ce photographe du monde qui nous entoure ? ».

Comment sélectionnez-vous les artistes émergents mis à l’honneur ?

Nous collaborons avec Simon Baker, directeur de la Maison européenne de la Photographie et directeur de cette collection. Son regard averti et bienveillant repère dans le paysage photographique les artistes qui vont compter demain. Nous ne prêtons pas attention à la notion d’âge, l’émergence de la photographie dans leur parcours peut se faire à n’importe quel moment.

Ces photographes remarqués, et remarquables, ne sont pas pour autant consacrés. Souvent, ces photographes ont déjà publié des livres d’artistes, mais leur offrir une première monographie c’est leur donner accès à un public plus large que par le biais d’une maison d’édition plus confidentielle ou que l’autoédition.

Collection Percevoir La Martinière

Sans titre, A Couple of Them, 2014-2016, Elsa & Johanna courtesy la Galerie la Forest Divonne

Pouvez-vous nous parler des 3 artistes mis à l’honneur pour ces premiers opus ?

Pour ces 3 premiers titres, nous avons sélectionné des artistes très différents qui nous parlent chacun à leur manière de notre monde actuel et explorent différentes tendances.

Thomas Mailaender a recherché et retravaillé des centaines d’images partagées sur internet. Il nous propose de nous interroger sur ce qu’est une image vernaculaire, en fait une œuvre en se l’appropriant par un détournement et grâce à des techniques très sophistiquées.

Elsa Parra et Johanna Benaïnous quant à elles se mettent en scène. Leur photographie est une performance qui interroge notre identité et son rapport au territoire. Avec Marguerite Bornhauser il s’agit plutôt de se laisser porter par les formes, les couleurs. Sa photographie s’attache à brouiller les frontières entre le proche et le lointain, l’intime et l’étranger.

Mariée de métro, photographie emaillée sur pierre de lave, 2018 © Thomas Mailaender, 2018

Comment surviennent ces parallèles inattendus entre mots et images ?

Nous avons amorcé une vraie réflexion sur les textes qui accompagneraient ces images. On a souvent l’impression que les livres photo forcent leurs auteurs ou leurs éditeurs à ajouter des commentaires pédagogiques ou à chanter les louanges des artistes au fil d’un discours obscur. Nous avons souhaité prendre le contrepied de cela en assumant de présenter les artistes et leurs travaux dans un texte court signé par Simon Baker. Nous avons aussi fait appel à des auteurs, des poètes, pour enrichir la lecture de l’œuvre sans l’expliquer.

« Nous avons aussi fait appel à des auteurs, des poètes, pour enrichir la lecture de l’œuvre sans l’expliquer. »

Comment en êtes-vous arrivés à ces alliances inédites ?

Nous voulions choisir quelqu’un qui aurait une affinité avec le photographe, une même façon de percevoir le monde. Romancière, Fanny Taillandier travaille principalement sur l’architecture, l’urbanisme et l’assignation sociale qui en découle. C’était donc intéressant de lui proposer de revisiter les autofictions d’Elsa Parra et Johanna Benaïnous dans lesquelles le territoire joue un grand rôle.

Critique cinéma s’intéressant à notre rapport aux réseaux sociaux, Philippe Azoury était tout trouvé pour proposer un essai autour des images glanées sur internet et détournées par Thomas Mailaender. Les visuels colorés aux jeux d’ombres caractéristiques de Marguerite Bornhauser, plus oniriques et dotées d’une charge poétique ont inspiré un poème au musicien-compositeur Flavien Berger. L’écriture a été déclenchée par les images du livre, son ressenti devant les images de la jeune femme.

Collection Percevoir La Martinière

« Moisson rouge » 2019 © Marguerite Bornhauser

Pourquoi les rassembler au sein d’une collection plutôt que les publier manière indépendante ?

Il y a aujourd’hui un vrai bouillonnement de la photographie contemporaine. Notre pari c’est de faire de Percevoir sa caisse de résonance, car il y a très peu de collections de livres dédiées à la photo contemporaine. Rassembler ces livres photo en une même collection permet de les faire dialoguer et, nous l’espérons, de les revisiter année après année au fil de lancements successifs. L’effet de collection est indéniable pour faciliter le repérage d’un ouvrage et donc la visibilité d’un artiste. Intégrer une collection est un gage de cohérence, cela assure d’une reconnaissance et renforce la notoriété d’un photographe. L’objet livre lui-même est important pour appuyer et transmettre cette cohérence.

« Il y a aujourd’hui un vrai bouillonnement de la photographie contemporaine. Notre pari c’est de faire de Percevoir sa caisse de résonance ».

Collection Percevoir La Martinière

When Black Is Burned, 2021 © Marguerite Bornhauser

 

Comment avez-vous conçu esthétiquement ces livres, fixé leurs codes communs et surtout sélectionné les photographies retenues ?

Johanna Starck, notre graphiste et designer a donné sa forme à la collection. Au fil de séances d’éditing aux côtés des photographes elle s’est promenée dans les œuvres et les séries pour les mettre en perspective. Elle a échangé avec chaque photographe pour proposer un dialogue entre les images et avec le lecteur.

Proposés dans une reliure broché, dans un beau format qui ne soit pas pour autant monumental, les livres de la collection Percevoir partagent des codes graphiques identifiables.

La couverture est typographique avant d’être photographique. Nous avons souhaité un effet de surprise, comme un jeu de cache-cache entre un photographe et un auteur : une couverture à rabat recouvre en partie la photographie de couverture, la découpe frontale évoque un viseur… La collection Percevoir n’est en effet pas passée inaperçue depuis sa sortie cet été.

Thomas Mailaender

Quelle est la suite pour la collection Percevoir ?

Nous souhaitons éditer 3 livres par an. Les 3 prochains ouvrages de la collection Percevoir sortiront en juin 2022 et mettront à l’honneur les photographes Noémie Goudal, Coco Capitan et Thomas Sauvin.

Nous sommes heureux de mettre la photographie contemporaine française à l’honneur, et elle en a besoin. Pour autant, avec l’espagnole Coco Capitan, bien connue des milieux de la mode et artistique, Percevoir s’ouvre à la scène photographique internationale.

Collection Percevoir La Martinière


Merci à Anne-Laure Cognet d’avoir répondu à nos questions.

Les trois premiers titres de la collection Percevoir sont disponibles auprès d’une sélection de libraires et sur le site des éditions La Martinière.