Votre regard s’est peut-être déjà arrêté sur une photographie de Catherine Balet, croyant y reconnaitre la signature de Man Ray ou de Diane Arbus. Hommage aux maitres de la photographie autant que témoignage de notre rapport moderne à l’image, le travail de la photographe française Catherine Balet avec Looking for the Masters in Ricardo’s Golden Shoes est à découvrir à Toulouse à la galerie du Château d’Eau jusqu’au 22 août 2021 : l’occasion d’échanger avec l’artiste sur son message et ses inspirations. Interview.


Peintre diplômée des Beaux-Arts, vous avez pourtant préféré le médium photographique, pourquoi ?

J’ai commencé à m’exprimer avec ce médium à la fin des années 90. J’ai été l’assistante du photographe Robert Polidori qui m’a offert une chambre photographique. Cela m’a inspiré la série de portraits frontaux Identity. J’ai aussi eu envie de rompre avec l’introspection du travail en atelier pour parcourir le monde. Il n’y a pas de moyen plus extraordinaire pour aller à la rencontre des gens et découvrir un pays. J’utilise la photographie comme moyen d’exprimer les images documentaires ou plus fictionnelles qui s’immiscent dans ma tête. C’est le moyen le plus étonnant pour créer des images qui ont du sens.

« J’utilise la photographie comme moyen d’exprimer les images documentaires ou plus fictionnelles qui s’immiscent dans ma tête ».

Pour Looking for the Masters in Ricardo’s Golden Shoes, recherchez-vous la ressemblance la plus troublante possible ou veillez-vous à intégrer des dissonances dans vos images ?

Les images de la série sont relativement fidèles à l’œuvre originale, à sa composition. J’ai avant tout essayé de retranscrire l’esprit de la photo. Il y a certaines images pour lesquelles j’ai poussé le détail jusqu’à une ressemblance très fidèle et d’autres où j’avais l’impression de retranscrire l’esprit de l’image sans être dans la réplique exacte.

Il y a dans la série quelques images où j’ai omis un détail, tel que l’hommage au « peintre de la Tour Eiffel » de Marc Riboud pour laquelle j’ai oublié le pot de peinture. Ce détail ne m’a pas semblé nécessaire, car le plus important était pour moi de retranscrire l’attitude désinvolte et joyeuse du peintre équilibriste.

A Homage To Marc Riboud, Eiffel Tower Painter © Catherine Balet, Courtesy Galerie Thierry Bigaignon

Ricardo est à la fois votre modèle et complice pour ces photos réalisées de 2013 à 2016.

Nous sommes amis depuis 20 ans. Le projet est indissociable de Ricardo. C’est sa personnalité, lumineuse et complexe, qui a inspiré cette série. Il était enthousiaste et prêt à tout pour me suivre dans les recréations les plus insolites allant jusqu’à interpréter un enfant ou une femme avec le plus grand naturel sans jamais sombrer dans le burlesque. Il entre dans la psychologie du personnage incarné, mais il n’est pas le sujet réel de l’original, d’où parfois cette étrange ambiance.

Man Ray, Diane Arbus, Helmut Newton, Gillian Wearing… Comment choisissez-vous ces images recomposées par vos soins ?

Il y a eu d’abord les photos « incontournables », celles que tout le monde connait. Je souhaitais questionner la circulation vertigineuse des images sur internet et les réseaux sociaux. Le concept était de trouver les images originales exclusivement sur internet et d’étudier non seulement une image, mais aussi sa représentation sur le Web. La sélection a été faite dans un premier temps en choisissant les images que j’aimais, puis celles qui étaient incontournables puis affinée au hasard des navigations. La seule contrainte était que la photo choisie puisse être interprétée par le personnage de Ricardo.

« Je souhaitais questionner la circulation vertigineuse des images sur internet et les réseaux sociaux ».

A Homage To Man Ray, Noire Et Blanche © Catherine Balet, Courtesy Galerie Thierry Bigaignon

Comment parvenir à réussir ces réinterprétations sans tomber dans le pastiche ?

C’était mon exigence absolue. Ne pas tomber dans le pastiche, essayer d’« être» plutôt que de « paraître », de ne pas être dans la parodie, mais dans le ressenti. Je déteste ce qui est faux, quitte à passer des heures sur mon ordinateur à modeler mon personnage afin d’obtenir cette authenticité.

Comment rend-on hommage à des maitres de la photo, comme de la peinture, tout en libérant sa propre expression artistique ?

Cette série est un pur hommage, un exercice de style. Mais j’aime y insuffler des éléments contemporains. Pour ce qui est de Picasso aux petits pains, j’avais le désir de réinterpréter cette image avec Ricardo depuis longtemps, car je me suis toujours amusée de sa ressemblance avec Picasso. J’ai porté une attention particulière aux détails de la composition, chaque élément de l’image révèle quelque chose de l’époque. Le plus difficile pour nous a été de reproduire l’expression à la fois absente et malicieuse de Picasso.

A Homage To Robert Doisneau, Picasso aux Petits Pains © Catherine Balet, Courtesy Galerie Thierry Bigaignon

Pour Le Baiser de l’Hôtel de Ville, l’imaginaire collectif a associé l’œuvre de Doisneau à une époque où « joie de vivre » rimait avec « simplicité ». Avant de recréer cette image, je n’avais jamais remarqué les personnages qui font vivre la photo en créant un mouvement à l’arrière-plan. Lorsque nous avons réalisé cet hommage, la loi sur le Mariage pour tous venait juste d’être votée. Pour la célébrer, nous avons choisi de faire embrasser un garçon par Ricardo, devenant ainsi une variante moderne de cette image. Les vieilles tractions Citroën à l’arrière ont été remplacées par des femmes motardes qui défilaient durant la journée de la femme. Il y a, dans la série, un certain nombre de clins d’œil à l’actualité contemporaine.

A Homage To Robert Doisneau, Kiss By The Hotel De Ville © Catherine Balet, Courtesy Galerie Thierry Bigaignon

Qu’est-ce qui fait selon vous une bonne photo ?

Les photos auxquelles j’ai rendu hommage ne sont pas nécessairement des chefs d’œuvres. Elles sont souvent imparfaites techniquement, parfois floues. Elles se sont imposées, souvent indépendamment de leur valeur artistique, pour devenir iconiques peut-être par ce qu’elles incarnaient une représentation de l’inconscient collectif au moment où elles sont devenues célèbres. Elles ont atteint le stade du sacré, ont survécu au passage du temps et sont identifiables même par des néophytes.

Quelle place accordez-vous à la retouche ?

Le traitement numérique offre une palette infinie qui peut apporter beaucoup de justesse à l’expression et permet à l’artiste de maitriser son image du début à la fin. C’est vraiment excitant !

Il y a un réel travail de post production dans la réalisation de mes images, non seulement pour reproduire Ricardo plusieurs fois dans la même image, mais aussi pour reconstruire des décors avec divers morceaux glanés dans des lieux différents. Pour moi, Photoshop reste un outil, comme de la colle et des ciseaux, sa puissance réside dans la gestion des calques.

En étudiant de près ces images j’ai pu appréhender combien le tireur au laboratoire était complice du photographe. Pour ma part, le défi dans cette recomposition était d’aller le plus loin possible et de tout faire avec toutes les opportunités qu’offre le numérique. Certaines images, tel l’apiculteur de Richard Avedon, portent en elles la nature de la capture de la prise de vue à la chambre. Les images du XIXe siècle ont aussi une douceur due à la plaque de verre quasiment impossible à reproduire numériquement.

Looking For The Trends © Catherine Balet, Courtesy Galerie Thierry Bigaignon

Vous tissez des références entre chefs d’œuvres du passé, techniques picturales classiques et technologies modernes ; tel le nouveau clair-obscur créé par la lumière bleutée de nos écrans et l’obsession contemporaine pour le selfie.

Strangers in the Light illustre notre époque : une génération connectée où les personnes ne prennent plus le temps de se parler directement, absorbées par leur écran. L’exemple le plus frappant est celui de la scène de La Nativité : toute la famille est rassemblée autour du nouveau-né, pourtant personne ne le regarde directement. Mais c’est aussi le point où la technologie rencontre le romantisme, où le futur embrasse le passé.

La Nativité © Catherine Balet, Courtesy Galerie Thierry Bigaignon

Nos smartphones ont créé des points de vue inédits, une nouvelle proximité de l’intimité et une nouvelle approche de l’image. La photographie est devenue partie intégrante de l’acte de vivre. La priorité photographique n’est pas la beauté ou la qualité de l’image, mais sa fluidité et sa capacité à créer une interaction. La photo n’est plus témoignage, elle est mise en scène d’un présent vite devenu obsolète. D’ailleurs sa durée de vie est limitée par la surproduction des suivantes.

« La priorité photographique n’est pas la beauté ou la qualité de l’image, mais sa fluidité et sa capacité à créer une interaction. »

Strangers In The Light © Catherine Balet, Courtesy Galerie Thierry Bigaignon

Que recherchez-vous dans votre pratique photographique ?

Je cherche à exprimer par l’image ma vision du monde, mettant en exergue les sujets de sociétés qui me préoccupent, toujours avec une pointe d’humour et d’amour et toujours en créant des passerelles avec le passé et l’histoire de l’image. Le regard que je porte sur le monde est souvent plein d’ironie, mais néanmoins plein d’amour. L’important est d’être juste, peu importe le style et le sujet. Comme le disait la photographe Lisette Model « Ne photographie jamais quelque chose qui ne t’intéresse pas passionnément ».

Quel projet vous occupe actuellement ?

Je suis en train de finaliser un nouveau projet que j’ai commencé en juillet dernier avec Ricardo Martinez Paz. C’est un conte poétique qui relate les aventures d’un personnage parti visiter la planète Mars et qui invite à réfléchir sur le besoin de réenchantement, de poésie et d’hommage à la beauté de notre planète Terre. On y retrouve certaines références à des œuvres existantes. Je suis en train de travailler sur la maquette du livre.


Merci à Catherine Balet pour ses réponses.

Le travail de Catherine Balet est à découvrir sur son site et à Toulouse à la Galerie du Château d’Eau à Toulouse du 19 mai au 22 août 2021. Catherine Ballet est représentée par la Galerie Thierry Bigaignon.