« I would rather take a picture than be one » (je préférerai prendre une photo qu’en être une) : quand on connaît son passé, cette phrase de la photographe américaine Lee Miller, qui a commencé sa carrière en tant que modèle pour des artistes et pour des photos de mode, se justifie. Cependant, elle devient rapidement « la femme qui est à l’aise aussi bien devant que derrière l’appareil photo ».

En effet, que ce soit en tant que muse ou photographe, Lee Miller a largement contribué au monde la photo et de l’art du XXème siècle, jonglant entre surréalisme, photographie de mode, photojournalisme et reportage de guerre.

© George Hoyningen-Huene - Lee Miller avec une boule de crystal, Paris, France, 1932

© George Hoyningen-Huene – Lee Miller avec une boule de cristal, Paris, France, 1932

Lee Miller connaît cependant une enfance difficile, assombrie par son agression sexuelle commise par un ami de famille quand elle avait 7 ans et par l’attitude de son père, ambiguë et envahissante. Son père Theodore est un photographe amateur qui consacre une bonne partie de son temps à photographier sa fille : mais les portraits de la petite Elisabeth (de son vrai prénom) deviennent déplacés quand Theodore la photographie nue à l’adolescence.

C’est à l’âge de 17 ans en 1927 qu’elle est remarquée par la maison d’édition Condé Nast et devient l’un des modèles les plus plébiscités du Vogue américain. Posant fréquemment pour le photographe en chef du magazine, Edward Steichen, un accord tacite se dessine entre eux : de par son élégance et son air indifférent (en partie dû à ses traumatismes d’enfance), elle devient son modèle de référence, tandis qu’elle apprend de lui les bases de la photographie de studio et de la lumière artificielle.

© George Hoyningen - Lee Miller models Leisurewear, Paris, France, 1930

© George Hoyningen – Lee Miller models Leisurewear, Paris, France, 1930

En 1929, alors que le travail de modèle ne lui suffit plus, elle part pour l’Europe avec le photographe et artiste surréaliste Man Ray. Lee Miller apprend beaucoup en photographie non seulement de son collaborateur et amant de l’époque Man Ray, mais aussi du photographe en chef du Vogue français, George Hoyningen-Huene. C’est à Paris qu’elle s’essaye à de premières commissions en mode et voit ses premières photos publiées dans ce magazine.

Bien qu’elle n’ait jamais appartenu officiellement au mouvement du surréalisme dont ses amis, comme Paul Eluard, Picasso et Max Ernst, font partie, Lee Miller y contribue fortement, en tant que modèle et photographe : elle découvre notamment avec Man Ray l’effet Sabattier aussi appelée la technique de solarisation.

© Lee Miller - "High Fashion", Vogue, Angleterre, novembre 1939

© Lee Miller – « High Fashion », Vogue, Angleterre, novembre 1939

Cependant, le fait d’avoir posé pour de nombreux artistes, souvent en tant que « femme représentation du désir », la rend encore plus distante, car Lee Miller « donne son corps librement mais jamais son esprit ». Cette distance psychologique lui sert lorsqu’elle couvre la Seconde Guerre mondiale et lui permet d’afficher une attitude courageuse, alors même qu’elle manque d’expérience et n’est pas préparée pour ce type de missions contrairement à d’autres correspondants de guerre contemporains comme Robert Capa ou Margaret Bourke-White.

Car l’héritage le plus connu de Lee Miller aujourd’hui reste ses reportages photo réalisés durant le conflit, notamment à l’arrière documentant la vie des civils mais aussi sur le front en 1944. Après un mariage malheureux dans les années 30, Lee Miller finit par s’établir sur Londres avec son futur second époux, Roland Penrose, juste avant la guerre.

Dès le début du conflit, elle commence à travailler comme assistant photographe en studio pour le Vogue britannique, puis devient photographe de mode à part entière, essayant d’adapter les tendances aux nouvelles restrictions de guerre. Rapidement, le British Ministry of Information (MoI) prend conscience du potentiel des magazines féminins comme moyen de former les civils, en particulier des femmes qui ont remplacé sur les lieux de travail tous les hommes partis sur le front, à ces restrictions.

© Lee Miller - "Fashion for factories" (Mode pour les usines), Vogue Studio, London, England, 1941

© Lee Miller – « Fashion for factories » (Mode pour les usines), Vogue Studio, Londres, Angleterre, 1941

© Lee Miller - "Wartime Fashion and Lifestyle", Hampstead, Londres, Angleterre, mai 1941

© Lee Miller – « Wartime Fashion and Lifestyle », Hampstead, Londres, Angleterre, mai 1941

Lee Miller dirige non seulement des séances photo de Vogue pour des campagnes d’information sur la sécurité des femmes au travail par exemple mais elle documente aussi leur combat quotidien contre la pauvreté, l’inflation, le rationnement, et leur nouveau rôle dans la société combinant vie de chef de famille et vie à l’usine.

Bien qu’elle photographie beaucoup d’hommes, son oeuvre se consacre majoritairement aux femmes, célébrant leur féminité, leur individualité et leurs ambitions même si les opportunités offertes pendant la guerre n’amènent aucune avancée d’égalité après le conflit. Son statut de femme lui donne aussi accès à des lieux inapprochables par ses collègues masculins : elle a la possibilité de documenter le travail d’infirmières américaines dans leur QG à Oxfordshire ou encore de photographier les recrues de plus en plus actives des services militaires et de sécurité civile comme le Women’s Royal Naval Service (branche féminine de la Royal Navy) et le Women’s Royal Voluntary Service.

© Lee Miller - The Women's Royal Naval Service, Angleterre, (non daté)

© Lee Miller – The Women’s Royal Naval Service, Angleterre, (non daté)

© Lee Miller, Femmes officiers ATS (Auxiliary Territorial Service, branche féminine de la British Army pendant la Seconde guerre mondiale) en train de se changer dans une arrière-cour - Camberley, Surrey, Angleterre, 1944

© Lee Miller, Femmes officiers ATS (Auxiliary Territorial Service, branche féminine de la British Army pendant la Seconde guerre mondiale) en train de se changer dans une arrière-cour – Camberley, Surrey, Angleterre, 1944

© Lee Miller - Libération, Membre des Forces Françaises de l'Intérieur (FFI), Paris, France, août 1944

© Lee Miller – Libération, Membre des Forces Françaises de l’Intérieur (FFI), Paris, France, août 1944

Ses photos, principalement prises avec un Rolleiflex, expriment à la fois une certaine authenticité, une sensibilité personnelle et féminine et une forte volonté de représenter l’accomplissement des femmes de son temps, comme le portrait de la pilote polonaise Anna Leska.

© Lee Miller - Anna Leska, Women in uniform, Berskire, Angleterre, mars 1942

© Lee Miller – Anna Leska, Women in uniform, Berskire, Angleterre, mars 1942

En 1942, elle rencontre le photographe américain David E. Scherman, qui devient son collaborateur et amant et qui la pousse à s’engager auprès de l’armée américaine en tant que correspondante de guerre officielle. Ce statut lui ouvre de nombreuses portes, mais en tant que femme elle n’a pas le droit d’être présente sur les zones de combat. Néanmoins, en août 1944, alors envoyée en France, elle se trouve en plein milieu d’une attaque aux côtés de la 83ème division américaine : c’est une opportunité pour elle de photographier le conflit de près, tel que Robert Capa.

© Lee Miller - St Malo, 1944

© Lee Miller – St Malo, 1944

© Lee Miller - Communication entre tireurs de mortiers américains, St Malo, 1944

© Lee Miller – Communication entre tireurs de mortiers américains, St Malo, 1944

Ses missions de reportage d’après-guerre sont aussi reconnues puisque Lee Miller, accompagnée de David E. Scherman, est témoin de l’horreur des camps de concentration, notamment à Buchenwald et Dachau, et documente le retour des prisonniers et survivants au printemps 1945 ainsi que la défaite allemande qu’elle met avant.

C’est à cette époque que David E. Scherman capture le portrait symbolique de Lee Miller dans la baignoire de la maison d’Hitler à Munich, où l’on peut apercevoir les bottes de la photographe recouvertes de la boue du camp de Dachau qu’ils venaient de fouler dans la journée.

© David E. Scherman - Lee Miller dans la baignoire d'Hitler, Munich, Allemagne, avril 1945

© David E. Scherman – Lee Miller dans la baignoire d’Hitler, Munich, Allemagne, avril 1945

Cependant, cette expérience de guerre a un impact psychologique considérable sur Lee Miller qui est en fait affectée d’un mal encore inconnu à l’époque, le stress post-traumatique. De retour en Angleterre en 1949 avec son mari Roland Penrose, elle poursuit quelques projets de mode avec le Vogue britannique. Mais elle tombe progressivement dans l’alcool et la dépression, finit par abandonner la photographie professionnelle et ne retrouve une certaine sérénité qu’en tant que chef gastronomique.

© Lee Miller - Libération, Une femme française accusée de "collaboration horizontale" avec les Allemands, Rennes, France, août 1944

© Lee Miller – Libération, Une femme française accusée de « collaboration horizontale » avec les Allemands, Rennes, France, août 1944

© Lee Miller - Le corps d'un garde SS dans un canal, Dachau, Allemagne, 1945

© Lee Miller – Le corps d’un garde SS dans un canal, Dachau, Allemagne, 1945

© Lee Miller - Défaite, Deux femmes allemandes dans les ruines de Cologne, mars 1945

© Lee Miller – Défaite, Deux femmes allemandes dans les ruines de Cologne, mars 1945

Malgré cela, l’héritage photographique de Lee Miller, notamment sur l’impact de l’expérience de guerre sur les femmes en Europe, tout en nuance et en sensibilité, est indéniable.

Pour aller plus loin, n’hésitez pas à aller consulter les archives de Lee Miller disponibles en ligne. Vous pouvez également acheter en ligne le livre Lee Miller : A Woman’s War (en anglais uniquement) publié à l’occasion de l’exposition photo dédiée à son travail à l’Imperial War Museum en 2016 : il est notamment disponible sur Amazon.fr à partir de 25,97€.