En janvier dernier, le cycliste ultra-distance Arnaud Manzanini se lançait un défi fou : traverser la Laponie suédoise en ralliant à vélo les 800 kms séparant la frontière finlandaise de la Norvège par les routes gelées. Le photographe Quentin Iglésis et le vidéaste Keryan Sorton ont suivi le sportif durant les 6 jours de ce challenge hivernal pour raconter cette histoire. Rencontre avec ces spécialistes des images sportives et de montagne, à peine rentrés de leur challenge North Calling.

Arnaud Manzanini © Quentin Iglésis

Comment est né ce projet ?

Quentin : Initialement nous devions partir pour réaliser le tour du monde le plus rapidement possible, entretemps la crise sanitaire a fait irruption. Nous avons donc rassemblé une petite équipe de 4 et imaginé ce projet. Nous sommes partis deux semaines plus tard, du 25 janvier au 3 février 2021. Pour Arnaud qui craignait beaucoup le froid, ça a été un défi personnel et mental au-delà de l’exploit sportif.

Arnaud Manzanini © Quentin Iglésis

Keryan : Nous avons revisité le projet une première puis puis une seconde fois. De la Finlande nous devions rejoindre le cap Nord, mais les frontières ont fermé, puis les obligations de quarantaine nous ont amené à revoir l’itinéraire.

Parlez-nous un peu de l’organisation…

© Quentin Iglésis

Quentin : Nous avons planifié les journées sans diriger Arnaud et en acceptant ce que nous trouverions sur notre chemin. Notre guide Stéphane Michel (de Nord Exploration) a été la clé du succès. Nous ne pouvions pas nous arrêter, pour Arnaud c’était une course contre lui-même et l’hiver polaire. Nous avions donc anticipé et rigoureusement planifié l’itinéraire évitant ainsi les imprévus.

Dans cet hiver rude, au cœur d’un paysage figé par les glaces, avez-vous appréhendé la monotonie ?

Quentin : Nous avions un peu en effet l’inquiétude que chaque jour se ressemble. À notre grande surprise, chaque journée était différente.

Keryan : C’est la magie de ce pays, chaque jour nous offrait sa beauté.

© Quentin Iglésis

Vous vivez tous les deux en montagne, au pied du massif du Mont-Blanc. Avez-vous tout de même été surpris par ces paysages ?

Keryan : Oui, c’était totalement nouveau pour nous de découvrir cette lumière matinale magique, les sapins cotonneux, les paillettes de givre qui restent suspendues… Dans ce froid extrême, à -33 °C pour un ressenti qui est allé jusqu’à -45 °C, tout est figé.

Quentin : ce qui a été une découverte c’est de pouvoir prendre le temps d’apprécier la lumière du matin et les conditions que nous cherchons constamment chez nous, mais qui durent finalement très peu de temps. Là-bas, ces conditions sont perpétuelles. Les arbres, les forêts, les rivières qui fument, les panneaux saisis dans la glace le long de cette route continuellement gelée. À ces paysages saisissants se sont aussi ajoutées quelques aurores boréales.

©Quentin Iglésis

« Dans ce froid extrême, à -33 °C pour un ressenti qui est allé jusqu’à -45 °C, tout est figé ».

La nuit tombant aux environs de 15h30, était-ce un challenge de tirer parti des heures diurnes ?

Quentin : Les journées sont plus courtes, mais les conditions sont stupéfiantes ! Le soleil est très haut, sous cette lumière zénithale, dans un froid extrême, s’installe une certaine magie. La lumière était très douce, l’ambiance hors du temps.

Keryan Sorton © Quentin Iglésis

Comment se sont déroulés ces 6 jours ?

Keryan : Arnaud a réussi l’exploit de parcourir en moyenne entre 100 et 150 km par jour. Nous le devancions en van et le suivions constamment par GPS. Nous avancions le long de ces routes en plaine où rien ne se passe, à l’exception de la rencontre avec quelques rennes. Le soir, nous dormions dans des gites ou chez l’habitant.

Quentin : Le but était vraiment qu’il se débrouille seul, mais sur ce reportage nous n’avons pas seulement été photographes ou vidéastes, nous étions une équipe très attentive à Arnaud. Il était en plein effort, à nous de raconter son histoire tout en l’encourageant. Il roulait à 15 ou 17 km/h, 10 heures par jour !

Stéphane Michel et Keryan Sorton © Quentin Iglésis

Vos photos et vidéos sont finalement assez douces, on imagine bien sûr la difficulté de ces conditions, mais on en retient surtout une sensation d’harmonie, de beauté…

Keryan : Dès le 1er jour, Arnaud nous a surpris. Psychologiquement, il a vraiment accepté ces conditions, n’est pas entré en résistance contre le froid. Même en temps de tempête il était dans la fluidité. Il s’est écouté et nous a rassurés.

Quentin : On connait Arnaud, on sait comment il fonctionne. Les photos racontent cette sérénité, cette plénitude. Que cela se ressente pour le spectateur ne vient que confirmer ce que nous avons vécu sur place : une histoire de performances et d’énergie, mais aussi de résilience.

© Quentin Iglésis

North Calling a été un défi sportif pour Arnaud Manzanini : dans les coulisses, est-ce que cela a aussi été difficile pour vous ?

Keryan : Pour nous, les moments où le froid se faisait le plus vif c’était lors de la prise de vue depuis la fenêtre du van, où lorsque nous pilotions le drone sans gants.

Quentin : Mon appareil était dans une cage, lorsque je prenais la photo c’était un vrai choc thermique pour le matériel qui gelait et me brulait les mains. Le froid était un phénomène avec lequel nous devions composer, mais nous cherchions surtout à éviter l’humidité. Les aller-retour de l’intérieur à l’extérieur du véhicule ont mis le matériel, et nos mains, à rude épreuve ! Nous n’avions pas envisagé que le froid déclencherait la dilatation du métal, même du vélo.

Arnaud Manzanini © Quentin Iglésis

Vous êtes partis avec les deux boitiers Canon EOS R5 et R6. Verdict après 6 jours de test ?

Quentin : Nous avons été agréablement surpris par ces deux boitiers mirorless qui offrent un grand choix de possibilités. L’une de nos exigences c’était bien évidemment l’autonomie de la batterie et ce fut une bonne surprise qui m’a permis d’enchainer les photos en extérieur ; j’en utilisais une à deux quotidiennement. J’avais emporté un boitier de secours qui n’a pas eu cette résistance ! Le R5 est doté d’une stabilisation capteur sur 5 axes, parfait pour un suivi sans stabilisateur, pour tenir l’appareil à main levée et photographier Arnaud depuis la fenêtre du van. J’ai même pu faire quelques portraits de nuit à main levée !

Keryan Sorton en train de filmer Arnaud Manzanini © Quentin Iglésis

Keryan : Ces petits appareils compacts sont faciles à utiliser, je n’ai pas eu à emmener une caméra encombrante et me libérer de la contrainte technique m’a permis de me concentrer sur le storytelling.

Keryan Sorton © Quentin Iglésis

« Me libérer de la contrainte technique m’a permis de me concentrer sur le storytelling ».

Quelles optiques avez-vous emporté pour le projet et pour quelles raisons ?

Quentin : Nous avions avec les Canon R5/R6 un RF 24-70mm F2.8 L IS USM et le dernier Canon RF 70-200 mm f/2,8 L IS USM. A côté de cela, nous avions deux 5D Mark III et IV acompagnés des objectifs EF 16-35mm f/2.8L III USM + EF 24-105mm f/4L IS II USM et EF 100-400mm f/4.5-5.6L IS II USM, un combo toujours utile pour répondre à beaucoup de situations en sport, en particulier en outdoor où l’adaptation est bien nécessaire.

Nous utilisions les focales du 16 au 70 mm pour les plans proches, portraits, suivis à proximité ou paysages et du 70 au 400 mm pour jouer sur la perspective et mettre en avant le sujet au milieu du décor.

Canon EOS R5 © Quentin Iglésis

Etant spécialisé dans la montagne, as-tu des astuces ou accessoires indispensables pour photographier dans de telles conditions de froid ?

Quentin : Tenir les batteries toujours au chaud, ça évite des surprises. Ensuite, il est important de savoir manipuler son boîtier avec des gants. L’ergonomie des boitiers Canon fonctionne même avec des gros gants, aucun souci. Après, apprendre à respirer en décalé et souffler sur le côté pour ne pas givrer l’œilleton, mais le retour vidéo des boîtiers a été utile là-dessus avec l’écran inclinable. Grâce à lui, nous avons pleinement conscience de notre environnement ainsi que de l’image souhaitée.

Pour les déplacements brefs dans la neige, j’utilisais une sacoche pour appareil photo en bandoulière, et magie, il était possible de caler le R5 ou R6 ainsi que le 24-70mm et le 70-200mm (ce dernier qui est incroyablement compact).

Vous êtes partis dans un environnement où la liberté était la plus totale, un anti-confinement et une évasion pure ?

Quentin : c’est vrai que ce voyage relève d’une évasion ! Nous sommes partis presque du jour au lendemain. Sur place bien sûr les distances de sécurité sont plus que respectées, mais même lors de nos haltes dans les restaurants, les gites, nous savourions ces moments qui nous manquent aujourd’hui. Nous n’étions pas coupés du monde, nous nous tenions informés de la situation sanitaire, surtout pour le passage des frontières.

Keryan : Cette expédition a été une expérience de liberté pure, une éclipse sanitaire qui nous a permis de respirer dans un contexte difficile, principalement pour les professionnels de l’image sportive ou évènementielle.

© Quentin Iglésis

Quel est le souvenir le plus fort de cette expérience ?

Quentin : le passage du cercle polaire ! Nous ne dirigions jamais Arnaud, qui réalisait un exploit sportif et qui était en danger au vu des conditions. Pourtant au passage du cercle polaire lui-même a souhaité revenir sur ses traces, faire des allers-retours et profiter de ces instants !

Keryan : Cette journée était la plus froide, mais aussi la plus ensoleillée, un moment inoubliable en équipe.

Keryan Sorton, Arnaud Manzanini, Stéphane Michel et Quentin Iglésis © Quentin Iglésis

Qu’en est-il en termes de retouches photo ?

Quentin : La lumière était vraiment super, l’équilibrage s’en ressent. Je n’ai eu à faire quasiment aucune retouche hormis pour quelques portraits. Les couleurs sont authentiques, la dynamique colorimétrique idéale.

© Quentin Iglésis

Quels sont vos projets à venir ?

Quentin : J’ai réalisé l’editing au cours du voyage donc je me consacre vraiment à la sélection de celles qui seront à l’honneur pour l’exposition à venir, soutenue par Canon. Cela fait trois ans que je couvre Arnaud, notamment pour la Race Across France, ce sera la 4e édition en 2021 et elle devrait prendre une ampleur nouvelle.

Keryan : Je suis dans la phase de montage, je prépare un documentaire qui accompagnera l’exposition. Nous aimerions présenter tout cela en festival, mais pourront-ils avoir lieu ? Cela reste incertain. Je repars fin mars sur place, fêter mon trentième anniversaire seul dans ces paysages qui m’ont séduit plus que je ne l’aurai imaginé !

Quentin & Keryan : nous ne pouvons encore rien dire, mais il y a de grandes chances pour que ce soit le début d’une série…

Le challenge North Calling réalisé par Arnaud Manzanini est à découvrir prochainement sur le site et les réseaux sociaux de Quentin Iglésis et Keryan Sorton en attendant l’exposition et le documentaire en partenariat avec Canon France.

Puisque vous êtes allé au bout de cette interview, voici une vidéo teasing du documentaire réalisé par Keryan Sorton sur cette aventure