Initialement prévue au programme du Festival Images Singulières – annulé en raison du Covid-19 – « Zusammenleben » (Vivre Ensemble) de la photographe Ute Mahler sera finalement présenté à la Maison de l’Image Documentaire de Sète pour sa saison 2020-2021. Clichés documentaires stylisés de la vie quotidienne en RDA, avant la chute du Mur de Berlin, la série nous fait entrer dans ce monde fermé en proie à la propagande, en dévoilant le naturel d’une société. Focus sur les atmosphères singulières de Ute Mahler.

© Ute Mahler

Images singulières de la photographie documentaire

Organisé par l’Association CéTàVoir, le Festival Images Singulières de Sète a pour vocation de présenter une photographie documentaire laissant le temps de la réflexion face au flux d’images qui traverse aujourd’hui les réseaux. Contraint d’annuler la 12ème édition de son Festival incontournable de la photographie documentaire, en raison des conditions sanitaires, Images Singulières a réparti ses expositions sur sa saison annuelle.

Vous pourrez les découvrir jusqu’en janvier 2021 à la Maison de l’Image Documentaire de Sète. L’occasion notamment de parcourir les clichés de Ute Mahler, photographe incomparable de l’ex-RDA, co-fondatrice de l’Agence berlinoise OSTKREUZ.

« Vivre ensemble », les relations en RDA

Photographe incontournable de l’ex-RDA, Ute Mahler a réalisé « Zusammenleben » (Vivre Ensemble) dans sa ville natale de Lehnitz, au nord de Berlin-est. Née en 1949 à Berka, elle étudie la photographie à l’Académie des Beaux-arts de Leipzig au début des années 70, avant de travailler comme photographe indépendante. D’abord photographe de mode pour Das Magazin et Sibylle — revue de mode et de lifestyle est allemande, elle réalise en parallèle des pochettes de disque pour des groupes de rock est-allemands du label Amiga.

« Zusammenleben » (Vivre Ensemble), débuté en 1975 et achevé en 1988, près d’un an avant la chute du Mur de Berlin, rassemble des clichés de la vie quotidienne et des relations intimes, sociales, ou passagères. Visitant les familles chez eux, écumant les rues, la nature, et les fêtes, elle a photographié les gens dans leur environnement immédiat pour cristalliser les dynamiques des liens du groupe.

« Je voulais trouver quelque chose d’universel, qui parle de la fragilité des relations, de la famille et de l’amitié, qui montre le bonheur, la fugacité, le désespoir, la résignation ou la proximité. » Ute Mahler.

© Ute Mahler

Libres, sans commande, sans mise en scène, ces clichés sont d’abord pour la photographe elle-même. Ils deviendront une exploration audacieuse d’une dizaine d’années de vie dans en RDA. Zusammenleben (Vivre Ensemble), explore la tension entre le collectif et l’intime, dans une société qui ne jure que par le collectif au détriment de l’individualité. De ses clichés s’échappe une certaine douceur, au service d’un regard qui reste sans fard.

Repousser les limites de la liberté d’expression

Dans cet État de propagande et de contrôle, son objectif était de faire ressortir les non-dits de manière subtile au travers de ses photographies. Dans la nuit du 12 au 13 août 1961, lorsque le Mur de Berlin est érigé en vitesse par le gouvernement communiste de la République Démocratique Allemande, Ute Mahler n’a que 12 ans. Elle appartient à cette génération qui a grandi avec le Mur, et qui se pose des questions sur l’idéologie imposée par le communisme.

Comme l’État de la République Démocratique Allemande est coupé du reste du monde, difficile d’avoir des informations sur l’extérieur. Hormis en observant les Allemands de l’Ouest qui arpentent la RDA, autorisés à se déplacer avec un encadrement rigoureux de leurs séjours.

L’acte photographique discret de la photographe âgée à l’époque d’une vingtaine d’années, repousse les limites de la liberté d’expression. Dans un État où la photographie a un usage exclusif de propagande, servant une vision édulcorée, idéalisée de la vie, ses clichés du quotidien font preuve de résistance.

« Je voulais des réponses. Je voulais voir ce qui se cachait derrière la façade officielle de l’optimisme. Je cherchais le vrai dans la sphère intime des gens. » Ute Mahler.

©Ute Mahler

Et puis, c’est l’époque de l’image symbole en RDA, qui sert à passer des messages subtils au travers des images, en contournant la mainmise de l’État sur la presse. Ces images à double lecture valent à Ute Mahler de recevoir un Prix en 1980, à Paris, et de se rendre pour la première fois à l’Ouest, à l’âge de 30 ans, pour le recevoir. Elle réalisera une série de clichés de ce séjour parisien.

Après la réunification de l’Allemagne, Ute Mahler fonde l’agence emblématique OSTKREUZ, avec un groupe de photographes est-allemands et son époux Werner Mahler. Alors qu’elle donne en parallèle des cours universitaires de photographie à Hambourg depuis 2000, elle réalise à partir de 2009 des projets communs avec Werner Mahler.

Le premier intitulé « Mona Lisas of the Suburbs » est une série de portraits de jeunes femmes dans plusieurs quartiers d’Europe réalisés entre 2009 et 2011. Entre autres projets, ils explorent ensemble les cicatrices laissées par la division de l’Allemagne, à travers la série « Where the World Came to an End » (Où le monde a touché à sa fin).

À découvrir dès la réouverture des lieux culturels, et ce jusqu’au 02 janvier 2021, « Zusammenleben » (Vivre Ensemble) est une trace historique forte en même temps qu’elle reflète l’universalité des liens qui nous unissent.