En 2018, le photographe franco-iranien Yegan Mazandarani rassemblait ses pellicules et rejoignait le front du Donbass, entre l’Ukraine et la Russie. De ce voyage est né Parias, Carnet en RPD, son premier livre auto-édité réunissant une centaine d’images monochromes, des notes et des entretiens avec ces oubliés affectueusement nommés « parias ». Jusqu’au 18 juillet, une campagne de financement Ulule permet de soutenir la création de ce livre.

© Yegan Mazandarani

Des frères ennemis

Depuis la destitution de l’administration ukrainienne, la révolution de Maïdan a accouché dans l’insurrection de deux nations non reconnues par la communauté internationale : la République populaire de Lougansk (RPL) et à la République populaire de Donetsk (RPD). Depuis 2014, la guerre du Donbass oppose séparatistes et gouvernement.

Plus tout à fait Ukrainiens, non Russes, à peine citoyens dombassiens : les habitants de la RPD sont en quête identitaire. Leur héritage soviétique allié à la proximité de la frontière russe tourmente leur aspiration à la réunification nationale.

© Yegan Mazandarani

« Je n’ai aucune idée de ce qui m’attend et de ce que je trouverai ici »

Ces 14 jours en zone de conflit commencent le 1er septembre 2018 à Kramatorsk, en Ukraine. Accompagné de 4 photographes et journalistes, Yegan Mazandarani se lance dans ce qui est pour certains une fuite en avant, pour d’autres un retour à soi.

« Tranchées », « affrontement », « bombardements » … les mots du photographe nous mettent face à une réalité oubliée : il s’agit bien d’une guerre civile.

© Yegan Mazandarani

Avec une humilité désarmante, Yegan Mazandarani mêle textes et images et exprime ce que se découvrir photographe en zone de guerre signifie. Son livre révèle ses doutes, ses peurs, pour lui-même comme pour ses pellicules menacées de saisie.

Donner un visage à la guerre

Le photoreportage a été réalisé en RPD, mais au fond, Dombassiens ou Ukrainiens quelle importance ? Partout, ce sont des hommes armés et des civils aux silhouettes imposantes et regards fermés. Peu à peu, grâce à la candeur du photographe, ces derniers se laissent timidement apprivoiser et capturer par son objectif.

Les photos témoignent de la vie quotidienne de ces hommes, femmes et enfants qui, malgré les obus, font leurs courses, pensent à l’amour ou étudient puis regagnent leur bunker.

© Yegan Mazandarani

La pellicule argentique fige des photos volées à l’arrivée aux checkpoints de Donetsk. Puis, des militaires posent fièrement à l’occasion de commémorations et les clichés immortalisent les jeunes membres du club militaire patriotique s’entrainant au maniement des armes, déjà plus soldats qu’enfants.

© Yegan Mazandarani

Les rencontres humaines de Yegan Mazandarani démontrent l’absurdité du conflit, mais aussi l’espoir et la coopération malgré la barrière de la langue.

Ces rencontres sont parfois inattendues : chanteur d’opéra français ou combattant américain. Une Française, devenue responsable du gouvernement de Donetsk ou encore des étudiants n’ayant jamais croisé d’étrangers qui évoquent pêle-mêle le souvenir familial du communisme et les dernières séries américaines. Ces portraits vont donner au photoreportage sa raison d’être : il sera question d’entretiens retranscrits.

© Yegan Mazandarani

Une oeuvre hybride

Yegan Mazandarani ne se sépare ni de ses appareils argentiques (dont un Mamiya 7ii) ni de son carnet. Parias tient autant du carnet de voyage que du journal intime ou du portfolio et concrétise naturellement cette épopée.

Au fil des interviews, les langues se délient et racontent les années qui ont mené à la désertion de Donetsk. Il est aussi question de la lassitude, celle de Vladimir hier constructeur et aujourd’hui soldat démolissant l’horizon de sa ligne de front.

Parfois, les mots manquent et l’émotion transparait sur les clichés, comme lors de la rencontre du photographe avec ces babouchkas, réfugiées dans des abris souterrains.

© Yegan Mazandarani

Rien n’est noir ou blanc là-bas, la réalité est grise

« Quand il photographiait ses parias, je crois qu’il se photographiait lui-même ». Ces mots de William Keo, compagnon de voyage en RPD, racontent cette volonté de « chercher de la tendresse dans les débris ».

© Yegan Mazandarani

Les images rassemblées par Yegan Mazandarani ne visent pas à montrer la vérité du conflit. Sa démarche empathique, profondément humaniste, tend vers la création d’une mosaïque d’instantanés, témoignages authentiques et partiels d’une réalité. Ses photos donnent à voir nos semblables éprouvant un quotidien bien différent du nôtre.

© Yegan Mazandarani

Auto-édité chez Escourbiac, le livre d’art Parias, Carnet en RPD (172 pages, 14 x 21 cm) s’accompagne d’une exposition. Cette exposition sera inaugurée à Paris à L’EST Galerie le 16 juillet prochain (76 rue St-Maur, 75011) et s’achèvera le 19 juillet pour voyager à Téhéran puis Berlin.

Une campagne de financement pour soutenir le projet est ouverte jusqu’au 18 juillet. Les contributions permettront de bénéficier d’exemplaires numériques, d’éditions papier ou de tirages d’art numérotés.

Le travail de Yegan Mazandarani est également à découvrir sur son site internet.

© Autoportrait, Yegan Mazandarani