Haikyos signifie « ruines » en japonais, mais désigne aussi l’exploration urbaine (Urbex) — une passion qui prend le contre-pied de la vie moderne du pays à la pointe de la technologie. Photographe français, Jordy Meow s’est expatrié au Japon où il a pris l’habitude avec un groupe d’haïkyoistes de visiter les lieux abandonnés, vestiges du passé. À partir de tous ces lieux et détails photographiés, il sort un livre urbex : « Nippon no Haikyo » vestiges d’un Japon oublié, aux éditions Issekinicho.

Dans cet ouvrage, Jordy Meow nous emmène hors des sentiers battus, à la rencontre d’établissements publics, de logements privés, de constructions japonaises, de lieux déroutants, défendus et abandonnés du Japon. Au travers de son regard d’expatrié, d’haikyo et de photographe, Jordy Meow nous fait découvrir ces endroits désertés — dans un style résolument documentaire. En effet, alors qu’il utilisait le HDR la première année de ses explorations urbaines, le photographe désormais résident du Japon, a choisi pour ce livre de réaliser des photographies plus authentiques dans l’objectif de documenter le plus fidèlement possible les lieux qu’il représente.

Il y ajoute un récit et ses commentaires pour chaque lieu visité, décrivant tour à tour les lieux de vie japonais du début du siècle, les lubies japonaises, le mystère parfois cocasse des objets demeurés dans l’enceinte de ces murs, et la complexité de ses explorations en intégrant des rappels sur l’histoire du pays et de ses civilisations.

Le photographe, développeur de formation, a visité 35 lieux : parmi eux des écoles, des friches industrielles, des bases militaires, des love-hôtels, des hôpitaux, des maisons, l’île fantôme d’Hashima, décor du James Bond « Skyfall », un western village… En résulte environ 271 clichés mystérieux et documentaires de vestiges japonais qui ouvrent une fenêtre sur l’histoire de la capitale et sur les sociétés qui s’y sont succédées.

Disponible aux éditions Issekinicho, l’ouvrage contient 240 pages et est imprimé au format 22,5 x 27,5 cm. La couverture est cartonnée et le pelliculage mat, le papier G-print 130g en fait des pages fines et agréables au toucher.

Les codes de l’urbex

Le livre comprend un prologue, un sommaire et une introduction à l’Urbex. Il se décompose en 8 chapitres, éponymes des catégories de lieux auxquels ils sont consacrés. Dans l’ordre : les Ecoles, les Loisirs, les Hôtels et love-hôtels, l’île d’Hashima, les Friches industrielles, les Bases militaires, les Maisons et appartement pour finir avec sa partie préférée : les Hôpitaux. À la fin de l’ouvrage on peut trouver une carte des haikyos.

Jordy Meow réalise sa première exploration urbaine clandestine alors qu’il est adolescent. Décidant de visiter le parc aquatique local « Aqualand » fermé pendant l’hiver avec deux de ses amis, il saute par-dessus la barrière de sécurité et se retrouve au milieu des attractions remplies d’eau sale. Il photographie le lieu que lui et ses complices quittent rapidement par peur d’être repérés par le gardien. Une expérience que Jordy Meow réitèrera dix ans plus tard. Entre temps il ouvre un blog photo en 2005 dans lequel il publie les photographies de ses voyages qu’il capture avec des appareils photo compacts.

L’exploration urbaine sujet de ce livre se réalise avec une communauté de haikyoïstes nippons parfois partis pour une journée, parfois pour des expéditions de plusieurs jours. Jordy Meow entend bien respecter les codes de l’urbex qu’il résume dans son introduction : laisser le lieu dans l’état dans lequel il l’a trouvé et garder la localisation secrète. Après de longues recherches sur Internet, et plusieurs déplacements dans le pays, il trouve des lieux uniques à photographier.

Le photographe a d’ailleurs parfois dû ruser pour s’immiscer dans des lieux interdits au public, comme l’île abandonnée d’Hashima à laquelle il consacre tout un chapitre. Entre plans d’infiltration, funiculaire, sentiers interdits à travers la montagne, bateau clandestin, et besoin parfois d’endosser le masque pour se protéger des restes d’amiante, ou d’escalader — à l’aube comme de nuit, Jordy Meow a parcouru le Japon en long, en large et en travers.

Curieux de l’histoire de ces lieux et de leurs vestiges, ses recherches ont abouties à la collecte de documents. Il décrit chaque lieu et son histoire avec les photographies attenantes sur la page droite.

Des lieux intriguants, abandonnés du Japon…

8 chapitres portant sur 8 types d’endroits, explorés, expliqués, fruits d’anecdotes que Jordy Meow couche sur le papier avec plus de détails et de photographies pour le chapitre central de l’île d’Hashima ou certains lieux plus complexes.

L’exode rural a provoqué la fermeture des écoles des villages et des petites villes, alors que la population devient vieillissante au Japon. Des centre-villes fantômes, sans commerces et sans habitants sont restés souvent intacts, vestiges du passé. L’occasion parfaite d’une visite pour Jordy Meow qui photographie dans ce premier chapitre des écoles datant pour la plupart d’avant-guerre et même certaines de l’Ère Meiji.

Des rappels historiques posent le contexte des lieux visités. La fréquentation des parcs d’attractions, construits en masse en 1980 alors que le Japon vit une période d’essor économique se tarit après décembre 1989 alors que « les indices boursiers chutent » explique Jordy Meow. Les parcs d’attraction ferment les uns après les autres et sont laissés à l’état d’abandon. Il photographie notamment dans cette partie un « Western Village » imaginé par l’homme d’affaires japonais Ominami-san, un passionné du Far West américain. « Pachinko » qui est « un croisement entre une machine à sous et un flipper » qui a causé de nombreuses disparitions au Japon — à cause des dettes impayées.

D’autres parcs d’attractions insensés et abandonnés sont explorés, parmi eux le « Gluck Kingdom » (Royaume de la joie) dont la construction a nécessité l’importation d’authentiques maisons et rues pavées allemandes du 18ème siècle. Le « Château et roller-coaster », un endroit risqué dont l’infiltration peut être réprimée d’une amende de 100 000 yens (environ 800 euros).

Quatre hôtels abandonnés. Ils sont divisés en deux catégories : les hôtels qui ont fermé suite à la crise économique dans des zones aux alentours du mont Fuji par exemple ; et les love-hôtels, dans des quartiers plus discrets des préfectures de Chiba et de Ibaraki — lieux de rencontre de jeunes couples vivant encore chez leurs parents ou de relations extra-conjugales où les amants pouvaient se retrouver en tout anonymat.

L’île-fantôme Hashima. C’est « la reine des haikyo » nous apprend Jordy Meow. « Je vous propose une visite à travers son dédale infernal de rues, de passerelles et de blocs de béton rongés par le sel et l’inexorable passage du temps« , dit-il dans la description du chapitre. À travers 6 parties, Jordy Meow nous raconte son périple sur l’île qui a servi de décor pour une scène de James Bond dans « Skyfall ».

Les friches industrielles. Une histoire des mines et de l’activité minière jonche les photographies des galeries minières du pays. Les bâtiments militaires englobent l’époque des samouraïs jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, certains ont servi de relais de communication pendant la guerre du Vietnam. Jordy Meow en visite un dont une partie est encore occupée par l’armée américaine.

« N’est-ce pas surprenant d’apprendre que les lieux d’où ont été envoyés les ordres de Pearl Harbor et ceux où ont été imprimés les tracts de capitulation du Japon à la fin de la Seconde Guerre mondiale n’ont pas été détruits et que l’on peut toujours les visiter…en passant seulement quelques palissades et barbelés ? »

 

Le chapitre 7 nous fait explorer 7 maisons abandonnées. Pour chacune d’entre elles, Jordy Meow a enquêté sur la raison de leur abandon. Il raconte ses visites de ces maisons-fantômes. Le dernier chapitre nous plonge au coeurs des hôpitaux abandonnés — des petites cliniques en bois, communes à l’époque — remplacées par des centres hospitaliers. Pour immortaliser ces lieux, le photographes a parfois dû les explorer de nuit, un voisin médecin refusant l’accès car il croyait que cet hôpital était hanté.

Cet « Haikyo », exploration urbaine (urbex) — c’est l’occasion d’un voyage dans le temps, non à travers des archives, mais au sein d’un pays où passé et présent co-existent sans jamais s’entremêler ; dans une relation de voisinage entre ce qui est et le mystère matérialisé de ce qui fût. Le titre reprend celui d’un livre japonais édité en 2007 sur 200 lieux en ruines du Japon qui était particulièrement controversé dans la communauté des haikyoistes car il donnait des cartes détaillées des endroits visités. Néanmoins, les éditeurs en ont repris le titre en hommage à l’ouvrage qui a inspiré bon nombre d’explorateurs urbains du Japon.

Conclusion

Nous aimons l’originalité du livre, son format paysage, la qualité des photographies et du récit qui en plus de nous faire partager la passion de l’urbex de Jordy Meow lance des anecdotes sur l’histoire du Japon. Les noms des lieux sont également écrit en français et en japonais.

Il est facile de se repérer avec le sommaire, et on peut tenter de lire le livre à partir de la localisation des lieux grâce à la carte des haikyos à la fin de l’ouvrage qui place chaque lieu visité au moyen d’un numéro. Mais justement, on aime moins l’imprécision du nom des préfectures à peine lisibles sur la carte japonaise. Néanmoins, le parti pris de l’imprécision des lieux est respecté.

« Nippon no Haikyo », vestiges d’un Japon oublié est le premier ouvrage de Jordy Meow sur le Japon alternatif. Il a ensuite publié « Birei No Haikyo » au Japon et « Abandoned Japan » premier livre en anglais, sorti en 2016. Il a également exploré la Corée du Nord dans « Escale photographique« .

Le livre Nippon no Haikyo est disponible au tarif de 29,95€ sur le site des éditions Issekinicho et à la Fnac.

Pour en savoir plus sur Jordy Meow, rendez-vous sur son site.

Revue de livre : "Nippon no Haikyo", Vestiges d'un Japon oublié de Jordy Meow
Originalité du format paysageRécit et informations de qualitéPhotographies intrigantes et détailléesNombre de lieux visitésFormat du livre
Certaines photographies sont en petit format
8.3Note finale
Contenu du livre8
Mise en page et impression7.5
Rapport qualité/prix9.5