De 1986 à 1991, soutenu par l’agence Magnum et un groupe de rédacteurs en chef, principalement Roger Thérond de Paris Match et Alberto Anaut d’El Pais, Sebastião Salgado réalise une quarantaine de reportages dans 25 pays. Le fil conducteur de ce travail colossal ? Rien de moins qu’une archéologie du monde industriel. Intitulée Workers ou La Main de l’homme dans sa version française, cette série suscitera l’enthousiasme de la critique et fera l’objet d’une exposition mémorable au Palais de Tokyo en 1993.

Avec Gold, Lélia et Sebastião Salgado et les éditions Taschen ont fait le choix de consacrer un ouvrage entier à l’un des plus frappants reportages de ce vaste projet : la mine de la Serra Pelada. Voici notre revue du livre Gold.

Photographe brésilien né en 1944 et naturalisé français en 1977, Sebastião Salgado est doctorant en économie. Il a obtenu le prix Eugène Smith pour la photographie humanitaire en 1982 et a marqué le monde entier avec ses trois fresques que sont Workers (1986-1991), Exode (1994-2000) et Genesis (2004-2013). Le 31 octobre dernier, le photographe reçu le Prix de la paix du livre allemand.

Lorsque l’or de la Serra Pelada est découvert en 1979, Sebastião Salgado a déjà six ans de photographie derrière lui. Convaincu de l’intérêt du sujet, il essaie de se rendre sur place mais les restrictions de libertés imposées par les militaires au pouvoir et sa fiche d’opposant auprès du Service National de l’Information lui empêchent l’accès à la mine. Ce n’est qu’en 1986, après le départ des militaires, qu’il pourra finalement y accéder. Entre temps, son travail a été salué par la presse internationale, il vient d’achever son reportage sur la famine au Sahel (1984-1985) et dispose déjà de ce qui constituera sa signature photographique.

Un fantasme à ciel ouvert

Plus vaste mine d’or à ciel ouvert du monde, lorsque Salgado s’attaque à la Serra Pelada celle-ci est l’objet de tous les fantasmes. Chaque jour près de 50 000 hommes piochent et creusent la terre, convaincus de pouvoir bouleverser leur destin en trouvant le précieux minerai. Fasciné par ces Garimpeiros, le photographe assiste durant plusieurs semaines à la vie de ce chantier digne de l’antiquité.

Parmi ces colonnes de fourmis humaines, chacun joue un rôle bien déterminé : le propriétaire de la parcelle, le capitalista ayant investi dans l’opération, une trentaine de peons en charge de creuser et de transporter les sacs de 30 à 40kg. « Le travail le plus dur était bien sûr laissé aux peons », raconte Sebastião Salgado dans la première partie de l’ouvrage, « tous sans exception, leurs pieds, leur visage, leur cou, étaient de la couleur ocre de la terre qu’ils prélevaient, colorée par le minerai de fer. »

Dans cet amas de corps et de matière, le photographe brésilien trouve peu à peu sa place. Considéré comme un espion dans les premiers temps de sa visite, il est finalement accepté et passe ses journées au côté des travailleurs. Appareil en main, il immortalise cette immense machinerie. Alternant portraits et prises de vues plus générales, l’ouvrage de Taschen rend parfaitement compte de cet aller-retour constant entre ces deux sujets, à la fois distincts et liés, que sont la mine et les mineurs.

La signature Salgado

Tout dans ce reportage évoque déjà l’esthétique et l’approche de Salgado. Militant communiste, son travail est marqué du sceau du marxisme. En témoigne, cette constante contradiction d’une exaltation de la beauté des corps et d’une dénonciation de l’asservissement des travailleurs, devenus héros en même temps qu’ils demeurent esclaves.

Cheveux bouclés, le corps couvert de terre, un vieillard transporte son lourd fardeau ; le regard levé vers le ciel un groupe d’hommes plus jeunes, semble plongé dans la promesse d’un avenir meilleur. Chahuté, poussé, plongé dans la boue, le peon que photographie Salgado n’en reste pas moins digne. A rebours d’une approche désenchantée semblable à celle de Martin Parr ou d’Eggleston, cette vision de l’Homme et la promesse qu’elle incarne continueront de le suivre dans tous ses travaux. « J’aurais peut-être servi à quelque chose si, avec mes photos, j’ai pu amener les gens à se demander : quel partage pour demain ? Quelle crise nous attend si l’on refuse de partager le gâteau ? » déclarera Sebastião Salgado dans une interview donnée à Telerama en 1993.

Constant également l’usage de ce clair-obscur dont l’esthétisme proche de l’œuvre des frères Le Nain ou de Rembrandt fit dire à Jean Galard dans La beauté à outrance : Réflexions sur l’abus esthétique que les « images de Salgado sont trop belles. Des images trop belles d’horreur. » Interrogé sur le sujet, le photographe reconnait ces références picturales et évoque usuellement son enfance : « Dans ma région natale le soleil était très fort et ma peau très blanche ; je devais me protéger et ai pris l’habitude du contre-jour ».

Les images de Gold sont à cet égard caractéristiques. Les mineurs ne semblent faire qu’un avec la Serra Pelada tandis que leur sac d’une blancheur extrême se détachent de l’obscurité de la terre. Ne formant qu’une succession de traits noirs sur un fond brumeux aux allures de fin du monde, six peons préfigurent certains des clichés que le public découvrira bientôt dans Exodes.

Fort bien exposé par Alan Riding en fin d’ouvrage, le retour au noir et blanc de Sebastião Salgado pour traiter ce reportage constitue un tournant dans sa pratique de la photographie. Alors que la presse du monde entier réclame de la couleur, le franco-brésilien fait quant à lui le choix d’explorer les nuances de gris. Il déclare ainsi « En fait il n’y a rien de noir et blanc, mais une gamme de gris qui laisse une marge énorme d’interprétation de l’image et offre au lecteur une capacité d’imagination bien supérieure à la couleur ». En 1987, quelques mois plus tard, pour l’anniversaire de la révolution russe, Salgado réalisera son dernier reportage couleur.

Ce que l’ouvrage, en se focalisant sur ce seul sujet de la Serra Pelada, montre moins c’est cette approche de long terme que Salgado engagera par la suite avec La Main de l’homme, Exodes et Genesis.

Au-delà du reportage

Au-delà de leur richesse esthétique et du témoignage qu’elles constituent, ces photographies invitent par ailleurs à reconsidérer la définition même du reportage journalistique. Car si Sebastião Salgado s’est toujours placé dans la catégorie du reporter, les caractéristiques de son travail – qu’il s’agisse des photographies elles-mêmes ou de leur processus de réalisation – tiennent tout autant du travail d’auteur.

Pour Raymond Depardon « Sebastião [Salgado] n’a plus besoin de cette caution journalistique qu’il continue de chercher pour photographier le réel. Il a tous les mécanismes de politique, de démarche, de responsabilité d’un auteur. Pourquoi ne pas reconnaître qu’il en est simplement un ? ». Plus qu’un reportage, Gold est un récit. Le récit d’une lutte et de la poursuite d’un rêve, photographiées dans toute leur dimension symbolique et iconique. Aux frontières d’une iconographie quasi religieuse, les clichés réunis par Taschen happent le regard pour ne plus le lâcher.

Le 24 mai 1987, avant d’être imité par le New York Times, le Sunday Times Magazine publia Serra Pelada sur six pages en noir et blanc. Pour Peter Howe, rédacteur photo du NY Times, le choc fut total. « J’étais époustouflé, c’est un travail superbe, une épopée biblique« , dit-il du portfolio Serra Pelada, « c’est comme ça que Sebastião a accédé à un niveau de prestige aux Etats-Unis qu’il n’avait sans doute jamais connu auparavant dans ce pays ».

On ne pourra toutefois s’empêcher de questionner le titre de l’ouvrage.  » Gold « . Absent de la totalité des photographies présentées dans ce nouveau livre, l’or est-il véritablement le sujet qui préoccupa le photographe lors de ces semaines passées dans la boue ? Que le lecteur ne s’y trompe pas, il est ici d’abord et surtout question de démesure mais aussi de travail, de fierté et de combat, plus encore que de minerai.

De même, on regrettera que ce reportage et ce qu’il véhicule n’aient pas été replacés – au-delà du noir et blanc – de manière plus approfondie dans l’œuvre de l’artiste et l’histoire de son pays natal, ainsi que dans l’évolution du photo-reportage lui-même. Gold n’en reste pas moins une réalisation savamment maîtrisée ; remarquable par son editing, sa qualité d’impression et le choix d’une alternance de textures selon les clichés présentés.

Le Livre Gold de Sebastião Salgado (Relié, 24,8 x 33 cm, 208 pages) est disponible chez Taschen au tarif de 50€ ainsi qu’à la Fnac. Le livre est également disponible au format XXL, en édition limitée signée par l’auteur à 1000 exemplaires à 800€.

A l’occasion de la sortie de Gold, Sebastião Salgado était présent au Taschen Store Paris pour dédicacer son ouvrage :

Revue de livre : Gold, de Sebastião Salgado
8Note finale
Contenu du livre7.5
Mise en page et impression9
Rapport qualité / prix7.5