Cette année à la Photokina, Sony n’a annoncé qu’un seul nouveau produit photo, l’objectif grand angle FE 24mm f/1.4 GM et a également présenté le téléobjectif Sony FE 400mm f/2.8 G Master. Malgré cela, la marque est confiante dans sa domination du marché du plein format en France comme en Europe, et prévoit de sortir 12 nouveaux objectifs en monture E dans un futur proche. Retour sur une Photokina calme, mais stratégique pour Sony avec le français Yann Salmon-Legagneur, Director Product Marketing & Professional Business Strategy pour Sony Europe.

Pouvez-vous nous rappeler les parts de marché de Sony en plein format en Europe ?

Yann Salmon-Legagneur : en Europe, nous sommes à plus de 50% de parts de marché en volume aujourd’hui. Nous sommes numéro 1 en volume et en valeur et leader du marché sur la totalité de l’Europe, avec également plus de 40% de parts de marché en France. On parle bien entendu de plein format, hybride et reflex confondus.

Avant, on parlait des deux grands [Nikon et Canon, NDLR], maintenant les deux grands sont peut-être différents, il y a un grand et deux plus petits.

Nikon a annoncé ses boîtiers, Panasonic et Sigma vont lancer le leur, Sony passe de seul sur le marché à tout le monde sur le marché. Qu’est-ce que cela va changer pour vous ?

Yann Salmon-Legagneur : la première analyse à faire c’est que Sony a lancé son premier mirrorless plein format il y a 4 ans et demi / 5 ans et donc que nous avions raison. Nous avons eu raison depuis le départ sur ce format-là, puisque plusieurs marques essaient de rentrer sur ce marché aujourd’hui.

Les boîtiers hybrides plein format de Sony – © Sony Europe

Le marché de la photographie ne va toujours pas bien, il est toujours en train de décroître. Le reflex fait -20% en gros d’année en année, le mirrorless fait +15%. On n’a pas besoin d’être mathématicien pour comprendre que, si le marché du mirrorless est toujours plus petit, s’il croit moins vite que ce que décroît le reflex, c’est que l’ensemble du marché est en train de décroître.

Il y a donc une nécessité absolue d’innovation sur ce marché et on l’a vu sur les 5 dernières années, la seule marque qui a progressé c’est Sony puisqu’on a innové. On a changé la zone de jeu, les données et on a apporté quelque chose de nouveau sur le marché, qui est le mirrorless plein format, avec des innovations technologiques dernières tellement fortes que les photographes professionnels et amateurs changent de marque. On n’a pas 50% de parts de marché en n’ayant que des consommateurs Sony.

Cette nécessité d’innovation est extrêmement forte pour que le marché de la photo et surtout le marché amateur averti et professionnel continue d’évoluer. Finalement, peut-être qu’on arrive à casser cette tendance négative du marché. Sony ne se plaint pas parce qu’on n’arrête pas de progresser, on prend des parts de marché et on est probablement la seule marque à le faire aujourd’hui sur les 5 dernières années. Mais c’est vrai que sur une vision plus globale, c’est une bonne nouvelle que les marques viennent avec Sony sur ce marché.

Quand est-ce que Sony proposera des optiques moins chères, peut-être avec des caractéristiques moins élitistes ?

Yann Salmon-Legagneur : je ne peux pas commenter sur l’avenir des optiques qui vont venir. On a annoncé qu’on allait aller vers 60 optiques en monture E dans un avenir proche. Aujourd’hui, nous en avons 48, on va donc ajouter 12 optiques. Il y a donc beaucoup d’optiques en développement.

L’évolution du nombre d’optiques en monture E chez Sony – © Sony Europe

Est-ce que ce seront des optiques entrées de gamme, milieu de gamme, que ce soit de l’APS-C ou du plein format, je ne peux pas commenter aujourd’hui, je ne le sais d’ailleurs même pas moi-même. Mais on regarde évidemment tous les aspects et la demande consommateur.

Sur le fait qu’on ait beaucoup d’optiques en plein format chères, on peut se poser la question : « Est-ce que les optiques avant étaient trop peu chères parce que d’anciennes générations et les prix se sont un peu érodés d’année en année ? » Il ne faut pas se voiler la face, les optiques des reflex traditionnels sont des optiques qui ont vécu assez longtemps. Est-ce qu’il y a aussi une qualité de fabrication des optiques Sony tellement haute qu’elle se justifie aussi par un prix d’entrée un peu élevé ?

« Notre premier objectif a été de convertir les photographes professionnels. »

Pourquoi avons-nous choisi ces optiques-là au départ, c’est parce que notre premier objectif avec nos boîtiers a été de convertir les photographes professionnels et des photographes de très haut niveau. Sony est dans la photo interchangeable depuis 10 ans (on a lancé l’Alpha il y a plus de 10 ans). On a bien vu avec le reflex, on n’a pas réussi à percer, on a fait le SLT qui était quelque chose d’extrêmement novateur, qui amenait des choses, le live View, etc. Mais ce n’était pas assez pour convaincre les photographes de changer.

Avec la monture E plein format, en revanche, la donne a été complètement différente parce qu’on a réussi à faire changer des photographes professionnels et amateurs de très hauts niveaux. Et pour les faire changer, ils ont besoin d‘optiques. Ils veulent de belles optiques. Donc oui c’est vrai qu’elles sont à un tarif un peu élevé, mais il y a des optiques type 85mm f/1.8 qui sont plus abordables, ou le 50mm f/1.8. Oui il en faudrait plus, mais on ne peut pas développer à tous les niveaux. Le développement d’optiques prend du temps. Je pense qu’il y aura d’autres optiques plus abordables, mais aujourd’hui la priorité a été de satisfaire les pros et les amateurs avertis.

Sony a 5 ans d’avance sur le full frame mirrorless. On voit que les nouveaux boîtiers qui sortent ne sont pas forcément supérieurs et se sont un peu contentés de rattraper Sony. Maintenant que les constructeurs vont avoir du full frame, comment Sony va continuer à conserver une place de leader sur ce marché ?

Yann Salmon-Legagneur : ce qui est intéressant dans le monde de l’électronique c’est que les innovations sont très rapides. Dans le sens où l’on fait des bonds. Sur le mécanique, on est sur des évolutions qui sont plus lentes puisqu’on améliore petit à petit, pas à pas. Sur l’électronique c’est des modifications qui sont assez fortes, par exemple le stacked sensor sur l’A9 a été un bond.

« Notre ambition chez Sony c’est de faire ces bonds technologiques. »

© Sony Europe

Notre ambition chez Sony c’est de faire ces bonds technologiques. On l’a fait génération après génération, Mark I, Mark II, Mark III à chaque fois sur les trois générations et avec l’A9. On a parlé de l’AF sur l’oeil qui est une vraie révolution et qui est disponible sur toute notre gamme, de l’A6000 au A9. Tous les produits ont l’AF sur l’oeil, pas forcément, en tracking AF, mais aujourd’hui on ne parle plus que de ça et tout le monde veut faire l’AF sur l’oeil, mais il n’y a que Sony qui sait le faire de manière efficace avec le suivi dynamique.

Eye AF – © Sony Europe

Cela fait partie de l’innovation et on a montré ce que pouvait devenir l’Eye AF à la conférence de presse, en parlant de la photo animalière, avec la possibilité de reconnaissance, pas que des visages, mais aussi des têtes des animaux. C’est une évolution en termes d’AI qui va apporter à une catégorie de photographe – les photographes animaliers – un réel bénéfice comme cela a apporté un réel bénéfice aux photographes de mariage.

Eye AF sur les animaux

Mais la question c’est la proportion d’intelligence artificielle qu’il faut mettre. On l’a vécu il y a de nombreuses années dans l’argentique à l’époque de Minolta, dont je faisais partie, où le zoom décidait par lui-même comment cadrer une photo. Ça allait trop loin, car le photographe n’a même plus la maitrise du cadrage quand il fait un portrait. Donc il faut trouver le bon compromis en termes d’intelligence artificielle où l’on donne des outils qui permettent aux photographes de travailler d’une manière plus efficace, mais tout en gardant sa liberté d’expression, sa créativité et son approche artistique.

« L’intelligence que l’on veut mettre dans notre boîtier, c’est cet équilibre entre la fonction et le contrôle du résultat. »

On a d’autres exemples : le suivi dynamique de l’AF. Sur des sports comme la descente de slalom géant aux JO, les skieurs descendent à plus de 120 km/h. La technique classique du photographe, c’est de faire une pré-mise au point à l’endroit où le skieur va arriver et de déclencher au moment opportun, un petit peu avant avec la rafale, espérant avoir la photo nette au bon moment. Avec le Sony A9 aujourd’hui, on n’a pas besoin de faire cela, on peut rester en plage large, attendre le skieur qui rentre dans le champ : l’A9 va être capable de le suivre. C’est un outil qui va permettre au photographe de se concentrer sur son cadrage et donc il aura la liberté de mouvement de son appareil sans perdre le point.

Ce sont des avancées technologiques au service du photographe pour lui donner accès à de meilleures images qu’avant. C’est ça l’innovation technologique. L’intelligence que l’on veut mettre dans notre boîtier, c’est cet équilibre entre la fonction et le contrôle du résultat.

Que pense Sony de l’alliance sur la monture L entre Panasonic, Leica et Sigma ?

Yann Salmon-Legagneur : je peux la commenter d’un point de vue Sony. Ce qui est intéressant c’est de voir qu’aujourd’hui il n’y a finalement que très peu de marques, voire qu’une seule marque, qui peut amener l’ensemble des composants en interne. Sony a l’optique, l’électronique – Sony est le plus gros fabricant de capteur et de viseur électronique au monde –, le processeur et les algorithmes.

Les développements en interne chez Sony – © Sony Europe

Nous avons l’intégration de tous les composants donc nous n’avons pas besoin d’alliance. D’autre part, la monture E, qui est extrêmement flexible puisqu’elle permet d’aller en APS-C, en plein format, mais aussi d’aller en vidéo, est ouverte. C’est une monture dont les caractéristiques techniques sont ouvertes aux fabricants tiers d’optiques.

© Sony Europe

Cela veut dire que Sony a un système en termes de R&D complètement complet et en plus de cela on laisse l’ouverture à des fabricants d’optique indépendants de venir faire des optiques pour les boîtiers Sony.

Notre position aujourd’hui est la plus forte du marché. Oui, ils ont fait une alliance puisqu’ils n’ont pas d’autre choix. Nous, chez Sony, nous n’avons pas besoin de la faire.

Panasonic nous a pas mal parlé de vidéo 8K pour les JO. Du côté de Sony, on attend toujours un A7SIII. Quand est-ce que l’évolution en vidéo chez Sony sur le mirrorless va arriver ?

Yann Salmon-Legagneur : je peux comprendre qu’on a envie d’en avoir toujours plus. Il n’y a pas de boitier plein format aujourd’hui disponible en 4K 60p, c’est un fait. Il a été annoncé par une autre marque récemment [Panasonic avec son Lumix S1, ndlr], mais il n’y a pas de date de disponibilité, mais seulement une annonce de développement.

« Il n’y a pas d’urgence aujourd’hui de sortir un boîtier plus performant. »

Donc aujourd’hui jusqu’à ce qu’on ait un produit concret, l’A7SII reste le choix privilégié en plein format des vidéastes, mais aussi l’A7III, lancé il y a quelques mois et qui est un succès phénoménal est aussi extrêmement prisé par les vidéastes. Il n’y a pas d’urgence aujourd’hui de sortir un boîtier plus performant.

Sony A7III

Est-ce qu’il y aura un A7SIII ? Peut-être. Quand ? Je n’en ai aucune idée. Est-ce qu’il y a urgence de le sortir ? Non, parce qu’aujourd’hui il n’y a pas de concurrent qui a des spécifications produit en vidéo qui soient meilleures que les nôtres et notre système est extrêmement robuste, avec la stabilisation d’image, avec la gamme optique, des optiques silencieuses avec un AF extrêmement performant. Aujourd’hui, il n’y a pas d’urgence de le sortir ni de développer ou de finir un développement qui est peut-être déjà existant, je n’en sais rien. Au moment opportun, Sony montrera ses cartes.


Merci à Yann Salmon-Legagneur de Sony Europe d’avoir répondu à nos questions.