À l’occasion de l’exposition Vu et Imprévu à la galerie Thierry Bigaignon jusqu’au 12 mai 2018, cet article revient sur la vie et la carrière de Ralph Gibson, photographe américain connu pour ses clichés cadrés de près et ses tons mélancoliques en noir et blanc.

Ralph Gibson

Deja Vu 1972 © Ralph Gibson

Une éducation artistique

Né en 1939, Ralph Gibson est le seul enfant d’une famille basée à Los Angeles à deux pas des studios de cinéma hollywoodiens. Il a été très tôt initié à l’art et surtout au 7e grâce notamment à son père qui travaillait chez Warner Bros. En tant qu’assistant des réalisateurs, il a par exemple été sur le tournage des films d’Alfred Hitchcock ou de Nicholas Ray. Grâce à sa position, Ralph a pu avoir des rôles de figuration dans quelques-uns de leurs films.

En plus du cinéma, le jeune Ralph est attiré très tôt par la musique. Dès l’âge de 13 ans, il commence à s’initier à la guitare, instrument qui le suivra toute sa vie. 

Ralph Gibson

San Fran 1960-1961 © Ralph Gibson

À cause du divorce de ses parents en 1954, Ralph a des difficultés scolaires. Il quitte alors l’école et se trouve un petit travail chez un plombier avant de s’engager dans la marine américaine le jour de ses 16 ans en 1956.

Fruit du hasard, il intègre l’école navale de photographie située à Pensacola en Floride. Ainsi, c’est durant son service militaire que Ralph apprend les bases techniques de la photographie en s’exerçant principalement sur des portraits et des vues aériennes. Il termine son service en 1959 en homme nouveau, connaisseur de poésie et de jazz et amoureux de la photographie.

Black Series 1980 © Ralph Gibson

Des débuts difficiles dans le monde de la photographie

Il rejoint alors un ami à San Francisco où il rencontre des élèves de l’institut d’art de la ville. Cette soirée l’incite à s’inscrire à l’école qu’il quitte un an plus tard pour devenir apprenti, persuadé que l’on apprend plus par la pratique que sur les bancs de l’école.

Ralph Gibson

© Ralph Gibson

C’est alors qu’il rencontre Dorothea Lange grâce à un professeur. Cette photographe américaine spécialisée dans le documentaire social lors de la Grande Dépression lui a proposé un poste d’assistant en 1960. Ralph était chargé de développer les négatifs de la photographe.

Parallèlement, il mène un travail personnel avec son premier Rolleiflex acheté lors de son service militaire. Il expose même ses clichés dans la première galerie photo de San Francisco, Photographers’ Roundtable.

Ralph Gibson

Infanta 1961-2005 © Ralph Gibson

En 1961, il change d’appareil photo pour un Leica qu’il a toujours gardé. Il retourne en 1962 à Los Angeles pour faire ce qu’il rêvait de faire, du photojournalisme. En tant que photographe indépendant, les contrats n’abondent pas.

Entre 1965 et 1966, Ralph Gibson entame une collaboration avec plusieurs agences dont Kennedy Graphics qui lui demande une série photo sur le quartier Sunset Strip de Los Angeles. Cette collaboration aboutit à son premier livre photo, The Strip.

N’aimant plus cette ville de la côte ouest des États-Unis, il déménage pour s’installer à New York, ville de culture et d’avenir qu’il avait déjà visitée et appréciée lors de son service militaire. Il s’installe alors à l’hôtel Chelsea, lieu de rencontres artistiques qui attire les âmes bohèmes de New York et du monde.

Ralph Gibson

© Ralph Gibson

Un style à part qui fait mouche

À l’inverse, les demandes ne se font pas attendre dans cette ville bouillonnante. Dès 1967, il devient l’assistant de Robert Frank, photographe et réalisateur suisse basé aux États-Unis, qui tourne son film Me and My Brother.

Ralph fait également un court passage à 27 ans chez la célèbre agence Magnum Photos qu’il a rapidement quittée, ne se sentant pas à l’aise avec l’aspect trop politique et social des commandes. Le photojournalisme et la photographie commerciale ne lui plaisent plus, il souhaite exprimer son réel état d’esprit à travers ses propres photos originales et nouvelles.

Ralph Gibson

France Color 1971-2004 © Ralph Gibson

Fan du Nouveau Roman, Ralph reprend ses codes pour se les approprier dans l’univers photographique. Ce style venu d’Europe et surtout de France est porté notamment par Nathalie Sarraute, Marguerite Duras ou Samuel Beckett. En reniant les règles du roman traditionnel, ces écrivains souhaitent interroger la position du narrateur et connaître les raisons du récit. Cette même démarche est utilisée dans le cinéma français de la même époque avec la Nouvelle Vague initiée principalement par Jean-Luc Godard, François Truffaut ou encore Agnès Varda.

Dans ses photographies, Ralph Gibson souhaite également se poser des questions sur lui-même en tant que photographe. C’est ainsi qu’est né son style à part, mélangeant le réalisme avec le surréalisme, la géométrie et les courbes charnelles, les cadrages ultra-serrés et les plans énigmatiques.

Ralph Gibson

The Somnambulist 1970 © Ralph Gibson

1970 est une année charnière pour la carrière photographique de Ralph. Il publie son premier livre photo personnel qui connait un grand succès, The Somnambulist. L’objectif est de rénover le style de l’album photo et de représenter son quotidien de photographe qui vit la nuit et dort le jour.

Après être passé dans plusieurs maisons d’édition pour publier son livre, Ralph se rend compte que sa proposition est en décalage et trop novatrice. Pour pouvoir publier ses livres seuls et être autonome dans son travail, le photographe crée alors sa propre maison d’édition, Lustrum Press. Cela lui permet de couper court avec le style conservateur de ces années d’après-guerre et de pouvoir exprimer son originalité sans s’encombrer d’un éditeur.

Ralph Gibson

© Ralph Gibson

Comme toujours, le cinéma, la littérature, la poésie mais surtout la musique accompagnent le jeune Ralph dans sa vie quotidienne. Sa pratique de la guitare comme celle de la photographie n’a qu’un but précis : créer quelque chose de personnel qui lui ressemble. Pour lui, la musique est le langage universel qui fait converger toutes les autres formes d’art.

Ralph Gibson

Deja Vu 1972 © Ralph Gibson

Voyage en Europe et consécration internationale

Grâce au succès de son livre The Somnambulist, son nom est désormais connu et reconnu dans le milieu de la photographie new-yorkaise. Le monde s’offre maintenant à lui et Ralph va en profiter pour le saisir.

Avec les recettes de son livre, il part en Europe en 1971. Après avoir sillonné la France et l’Angleterre, il publie un second livre, Déjà Vu, rapportant une partie de son périple sur le Vieux Continent.

Mais c’est principalement grâce à son troisième livre paru en 1974, Days at Sea, que Ralph Gibson obtient une reconnaissance internationale. En effet, les Rencontres d’Arles repèrent ce jeune photographe américain et décident d’organiser des soirées, mais également de nombreuses expositions sur le thème de Days at Sea.

Ralph Gibson

Days at Sea 1974 © Ralph Gibson

À l’apogée de sa carrière, Ralph reçoit le prix Lucie Award en 2007 pour son travail photographique, sa Black Trilogy composée de ses trois livres, The Somnambulist, Déjà vu et Day at Sea. Apprécié en France, la Maison Européenne de la Photographie lui propose une rétrospective dès 1999.

Aujourd’hui, après une première exposition à la galerie Thierry Bigaignon en 2016, l’artiste revient pour présenter ses plus mythiques photographies en musique. La guitare, qu’il pratique encore aujourd’hui, est son deuxième instrument de création après son appareil photo. Ainsi, Ralph Gibson a composé des musiques uniques qu’il souhaite maintenant faire écouter au public par le biais d’une exposition photographique.

Ralph Gibson

© Ralph Gibson

Un artiste original pour des œuvres à succès

Pour lui, être un photographe c’est avoir une signature bien à soi qui permet à chacun de se différencier des autres artistes. Ainsi, ses travaux sont très personnels et rares sont les photographes qui ont réussi à le surpasser dans son style. Ces photographies à la composition originale captent parfaitement les énergies des lieux et des personnes qu’il capture. Les nus ne sont pas vulgaires, mais au contraire très sensuels et intimes. Seules certaines parties du corps sont montrées, cachant l’identité des muses de Ralph.

Ainsi, ses photographies forment un ensemble très uni malgré la diversité des sujets et des lieux. De la street photography au portrait en passant par les nus et les gros plans, Ralph ne veut pas rendre compte d’un fait, mais capter quelque chose d’unique et de beau, quelque chose de puissant et de mélancolique à la fois. Son style lui a rapidement permis d’être reconnu comme un grand photographe et de pouvoir continuer à s’exprimer ainsi.

Ralph Gibson

Days at Sea 1974 © Ralph Gibson

Une quinzaine de ses œuvres sont en ce moment exposées à la galerie Thierry Bigaignon et mises en musique par l’artiste lui-même. Vous pouvez retrouver l’ensemble du travail photographique de Ralph Gibson sur son site.

Retrouvez tous les livres photo de Ralph Gibson