53 ans après sa sortie en 1964, Taschen a décidé fin 2017 de publier une réédition augmentée du livre polémique Sans Allusion. Issu de la collaboration de deux génies de leur temps, le photographe Richard Avedon et l’écrivain James Baldwin, ce livre photo dénonce avec délicatesse et poésie une époque rude pour les artistes et les communautés.

Dans un coffret simple et épuré, la maison d’édition allemande a glissé un livret contenant l’avant propos d’Hilton Als ainsi que la réédition à l’identique du livre relié Sans Allusion.

L’essai d’Hilton Als : « Notre époque »

Ancien collègue du photographe Richard Avedon au New Yorker, Hilton Als déjeunait régulièrement avec lui et était un spécialiste de l’œuvre de James Baldwin. Grand amoureux de la littéraire, il a reçu en 2017 le prix Pulitzer de la critique.

L’essai d’Hilton nous plonge dans le contexte d’écriture du livre, l’Amérique des années 60 qui sort peu à peu de la ségrégation, mais qui baigne inlassablement dans un racisme omniprésent. Grâce à quelques rappels historiques, à des anecdotes intimes des deux artistes, mais également à son expérience personnelle, notamment avec son père, Hilton nous prépare à la lecture et à la compréhension totale de l’œuvre d’Avedon et de Baldwin.

Les photographies qui illustrent le propos du critique littéraire sont des originales prises par Richard Avedon et fournies par sa fondation éponyme. Elles complètent parfaitement celles du livre photo avec une ambiance politique et sociale pesante et un angle propice aux interrogations. Dans cette société d’après-guerre en pleine mutation, le livre immortalise les anciennes idoles et les met face aux nouvelles pour évoquer le changement de mœurs.

Cette collaboration exceptionnelle n’est pas le fruit d’une rencontre fortuite dans un café un beau jour de printemps à New York. Les deux artistes se connaissent depuis le lycée, celui de DeWitt Clinton dans le Bronx. Ils faisaient tous les deux partie de la revue littéraire nommée Magpie. Richard et James ne se sont pas perdus de vue ensuite, l’un devenu photographe et l’autre écrivain.

Ainsi, en 1963, Richard Avedon propose à son ami de publier un livre en collaboration pour montrer la réalité de la société américaine, Nothing Personal, traduit par Sans Allusion en français. James Baldwin est déjà à l’apogée de sa célébrité grâce notamment à un article dans The New Yorker sur la religion et ses méfaits sur les jeunes Noirs, « Down at the Cross: Letter from a Region in my Mind ». Il a accepté l’offre et s’est mis à écrire ses textes pendant ses voyages à Porto Rico et à Paris.

Richard Avedon est né dans une famille juive en 1923 à New York. James Baldwin a vu le jour à Harlem un an plus tard dans une famille afro-américaine. Pour le critique du New Yorker, « ils étaient tous deux des outsiders, menacés et donc perçus comme menaçants malgré leur réussite commerciale et critique. »

Leur regard sur la société américaine est donc particulier en raison des injustices et des violences qu’Avedon et Baldwin ont subi dans cette Amérique sortie seulement dans les années 1960 de la ségrégation raciale et encore rongée par les conflits sociaux des dernières décennies.

Sans Allusion : un livre polémique sur l’identité américaine

À sa sortie en 1964, dans un pays encore à fleur de peau, ce livre Sans Allusion surprend les lecteurs les plus conservateurs. Rien qu’au niveau de la mise en page, qui est réutilisée à l’identique dans cette réédition surdimensionnée (27 x 36 cm), le célèbre directeur artistique Marvin Israel avait révolutionné la mise en page en n’hésitant pas à couper des photographies pour montrer l’essentiel ou bien en laissant une bande blanche pour juxtaposer la légende aux photographies. Le texte de James Baldwin ainsi que les photographies de Richard Avedon sont également d’origine, séparés en quatre parties sans titre détaillées ci-dessous.

Une identité pauvre et mensongère

Dès les premières phrases du livre, l’écrivain James Baldwin raconte son expérience avec la télévision, fruit d’une société de consommation qui hypnotise les spectateurs. Jouant avec la télécommande, cet « appareil de commande à distance » comme il l’appelle, le jeune James voyait défiler des images éblouissantes très rapidement et sans couleur. Le superficiel et la perfection exagérée de ces images n’impressionnent pas Baldwin, mais le dégoutent au point de dénigrer les acteurs et les actrices.

« Où le peuple chante, le poète peut vivre, et cela mérite d’être dit également dans l’autre sens : où peut vivre le poète, le peuple peut chanter. »

L’identité américaine est ici dépeinte et critiquée par les deux artistes. Richard Avedon de son côté a mis en parallèle des hommes et des femmes politiques, aussi bien conservateurs que défenseurs des droits.

En effet, au lieu d’ignorer et de mépriser les suprématistes blancs, Richard Avedon les met face à leur peur, à leurs angoisses, à l’étranger, à ceux qu’il faut « éradiquer ». Ainsi, le parti nazi de George Lincoln Rockwell est placé face au poète homosexuel et juif Allen Ginsberg qui pose nu. Un contraste provocateur qui montre les deux extrêmes de la société américaine, l’un violent et l’autre chantant.

Une identité américaine bafouée

Ce deuxième chapitre commence par la narration d’une scène brutale d’arrestation policière arbitraire subie par James Baldwin et un ami suisse venu en Amérique pour découvrir le pays de la liberté. La violence de la scène nous plonge tout de suite dans l’atmosphère lourde qui pèse sur les Afro-américains en permanence et encore aujourd’hui.

« De toute façon, là où se manifeste l’amour, on le reconnait infailliblement dans l’individu, dans l’autorité personnelle qu’irradie celui ou celle qu’il habite. Si l’on juge d’après ce critère, nous sommes un peuple sans amour. »

Les photographies associées à ce texte représentent des hommes politiques racistes ou des défenseurs des droits civiques, des étudiants engagés pour la liberté des Noirs dans les transports en commun, mais également des artistes de la nouvelle et de l’ancienne génération, venus d’Hollywood, du monde savant ou bien de la littérature.

C’est dans l’une de ces pages que l’on aperçoit, en tout petit, en bas d’une page, Marilyn Monroe, l’air perdu dans de tristes pensées. Richard Avedon l’avait invité dans son studio pour immortaliser cette célèbre actrice au sommet de sa carrière. Pendant la séance, elle paraissait joyeuse, dansante et souriante. Une fois les photographies prises, on ne la reconnaissait plus.

Avedon avait ce pouvoir de regarder l’âme de ses sujets et de capturer leurs pensées les plus intimes pour les reproduire sur du papier photo.

Un dernier espoir pour l’identité individuelle

Un sentiment d’espoir anime malgré tout notre écrivain à quatre heure du matin. Ces pensées vacillent entre la vie, la mort, l’amour, l’espoir, le désespoir et le suicide. Seule la mort peut nous mener vers l’acceptation de son identité pour Baldwin.

« Ce qu’on doit trouver la force de comprendre, à quatre heures du matin, c’est qu’on n’a pas le droit – et surtout pas pour des raisons de désespoir personnel – de se tuer. »

Les photographies qui suivent sont issues d’un asile psychiatrique, lieu qu’a beaucoup fréquenté Richard Avedon en raison de la maladie de sa sœur. Elle est morte dans un de ces hôpitaux à 42 ans.

Ode à l’amour, seul sentiment permettant de faire converger toutes nos identités

Dans cette amertume quotidienne qu’ont subie les deux artistes, une lumière au fond du trou est toujours présente. Cette lumière symbolisant l’amour est l’unique espoir qu’il reste à James Baldwin. Sans elle, le monde et l’humain ne sont plus rien.

« Dès l’instant que nous cesserons de nous tenir les uns aux autres, dès l’instant que nous romprons cette trêve de confiance, la mer nous engloutira et les lumières s’éteindront. »

Richard Avedon change aussi de ton en proposant des photographies de couple, de parents avec des enfants et d’étudiants solidaires. Un point final comme pour nous dire que tout n’est pas perdu, et il ne tient qu’à nous de faire bouger les choses et de sauver l’amour.

Cette œuvre est un véritable plaisir pour l’esprit et les yeux. Baldwin est un poète au sommet de son art qui nous fait vivre les difficultés du siècle tandis que Avedon nous les montre dans toute leur vérité et leur pureté en noir et blanc. L’essai du livret est un atout indispensable pour comprendre tous les clins d’œil du livre.

La réédition de Sans Allusion est parue aux éditions Taschen au prix de 60€. Le livre est disponible en librairie, sur le site de Taschen et sur Amazon.fr. Le coffret cartonné est composé du livret contenant l’essai et du livre de Richard Avedon et James Baldwin.

Sans Allusion de Richard Avedon et James Baldwin
9.5Note finale
Contenu du livre10
Mise en page et impression9.5
Rapport qualité/prix9