Cette semaine, Bernard Jolivalt répond à nos questions et partage avec nous sa passion pour la photographie de rue. Dans cet interview, il nous fait part de son expérience et de sa vision de la photographie de rue et nous parle de son statut de « délinquant assumé ».

Pour ceux qui ne te connaissent pas, pourrais-tu te présenter ?

J’ai eu plusieurs vies. La première, assez aventureuse, s’est déroulée sur les routes d’Afrique et d’Asie. Ensuite, j’ai fait du reportage photo pour la presse et l’édition. Puis, je me suis laissé tenter par la presse micro-informatique. Je suis ensuite revenu à la photographie avec l’avènement du numérique. Aujourd’hui, j’écris et je traduis des livres sur la photographie et les nouvelles technologies.

Comment est-ce que tu es « tombé » dans la photo et quelles ont été les étapes importantes pour toi dans ton apprentissage ?

Je ne suis pas vraiment tombé dans la photo. J’en ai fait un peu très jeune, comme beaucoup de monde. C’est devenu une passion, mais seulement au terme d’un lent mûrissement qui a duré des années… Vers la fin de mes années de route, j’ai décidé de professionnaliser la photo.

Touristes - © Bernard Jolivalt

Touristes – © Bernard Jolivalt

Parmi tes expériences, tu jongles entre l’écriture et la photographie. Peux-tu nous dire ce qui te plait dans ces deux modes d’expression et pourquoi tu reviens activement vers l’image ces dernières années ?

Je ne saurai trop dire si je suis un écrivain qui photographie ou un photographe qui écrit. L’écriture est plus personnelle ; elle vient de soi et elle est tournée vers soi plus que vers les autres. Je ne parle évidemment pas de mes écrits techniques, qui sont à part. La photographie provient de l’extérieur et elle est tournée vers l’extérieur, elle donne à voir. J’écris plutôt pour moi et je photographie pour les autres.

Montmartre - © Bernard Jolivalt

Montmartre – © Bernard Jolivalt

Au fil du temps, tu t’es fais une renommée en tant que photographe de rue et cette pratique semble de plus en plus intéresser les photographes. Comment pourrais-tu expliquer cela ?

Les réseaux sociaux ont beaucoup contribué à faire connaître la photo de rue. D’innombrables groupes se sont créés. Le problème, c’est qu’ils fonctionnent en vase clos : des photographes de rue montrent leurs photos de rues à d’autres photographes de rue. C’est certes une bonne chose, car cela suscite une émulation, et aussi des contacts enrichissants car les photographes les plus motivés se rencontrent ici et là dans le monde.

Beaubourg - © Bernard Jolivalt

Beaubourg – © Bernard Jolivalt

Cela dit, l’année dernière, 425 000 personnes ont visité l’exposition consacrée à Henri Cartier-Bresson. C’est énorme. Elle fut la deuxième exposition la plus visitée à Paris en 2014, juste après celle de Vincent van Gogh. Avec plus de 80 000 visiteurs, l’exposition Garry Winogrand a aussi été un succès. Ses photos sont même descendues dans le métro à l’initiative de la RATP. Et n’oublions pas le film sur la vie de Vivian Maier, sorti dans les salles. Du fait de cette reconnaissance par le grand public, on ne peut plus dire que la photo de rue est un genre marginal.

Pour toi, qu’est-ce que l’essence de la photographie de rue et qu’est-ce qui te fascine dans cette pratique ?

L’essence de la photographie de rue, ce sont les gens et la société. Le photojournaliste témoigne des grands événements de son époque tandis que le photographe de rue témoigne de la vie au quotidien.

Tuyau - © Bernard Jolivalt

Tuyau – © Bernard Jolivalt

Ce qui me fascine, c’est le spectacle de la rue, ce sont les innombrables anecdotes et coïncidences fugitives qui se produisent ça et là, ce que j’appelle des « étincelles d’étrangeté ». Ces minuscules événements fortuits n’ont pas l’intensité des grands événements, ils sont même parfois dérisoires, insignifiants, mais c’est justement cette apparente insignifiance qui rend la photo de rue nécessaire. Car avec le temps, comme le vin, les photos de rue se bonifient et finissent par s’imposer.

Renoma - © Bernard Jolivalt

Renoma – © Bernard Jolivalt

Depuis quelques semaines, on peut découvrir sur Studio Jiminy un épisode sur la photographie de rue qui t’es consacré. Pour expliquer un peu aux lecteurs, cet épisode permet notamment de te suivre sur ton terrain de jeu, la rue, et de découvrir ton regard ainsi que ta démarche photographique. Comment s’est passé cette collaboration et que penses-tu du résultat ?

Je connais Ylan de Raspide, qui est à l’origine de ce projet, depuis des années. Chez Pearson, nous avons travaillé ensemble sur plusieurs dizaines de livres sur la photo que j’ai écrits ou traduis. Ylan est aussi un passionné de photographie. Pas un photographe, mais quelqu’un qui aime l’image. Pour un éditeur, avoir un regard sur l’image, et savoir ce qui s’est passé dans la tête du photographe, est plus important que prendre des photos. C’est cela que l’on retrouve dans le concept du Studio Jiminy.

Vendome - © Bernard Jolivalt

Vendome – © Bernard Jolivalt

La collaboration fut bien sûr très enrichissante. Elle m’a obligé à m’interroger plus profondément sur ma pratique la photo de rue afin d’en faire bénéficier les autres.

Le tournage de la vidéo fut un grand moment, mais précédé d’une inquiétude car la photographie de rue est aléatoire, on ne sait jamais ce que l’on ramènera. Il peut ne rien se passer et dans ce cas, l’équipe de tournage s’est dérangée pour rien. Il se trouve que par chance – tous les photographes de rue le diront : le facteur chance est primordial – le jour du tournage a été particulièrement prolifique. J’ai pris plus d’une cinquantaine de photos de rue intéressantes, et pour certaines très fortes, ce qui est exceptionnel.

La vidéo qui résulte de cette journée de tournage va plus loin que filmer simplement la déambulation d’un photographe. Elle laisse deviner les choix précédant les prises de vue, les hésitations et aussi les décisions.

Qu’est-ce qui fait la différence entre Studio Jiminy et d’autres formes d’apprentissage photo ?

Beaucoup de cours de photo mettent l’accent sur la technique. C’est une bonne chose car les photographes débutants, et même moins débutants, sont très demandeurs. La technique est indispensable quand il faut réagir vite. Le Studio Jiminy propose d’ailleurs un module sur les bases de la photographie (pas encore disponible pour le moment, NDLR).

L'épisode sur la photographie de rue sur Studio Jiminy

Couverture de l’épisode sur la photographie de rue sur Studio Jiminy

Mais ce qui est plus intéressant dans le concept du Studio Jiminy, c’est la proximité avec le photographe. D’habitude, on ne voit de l’œuvre d’un photographe qu’une sélection de ses meilleures images. Tout ce qui se passe en amont est caché, comme si les phases préparatoires, les hésitations et les approximations étaient honteuses. Or, c’est justement cette phase d’élaboration de l’image qui est la plus riche d’enseignement.

Montrer toutes les photos prises au cours d’une sortie exige une certaine abnégation, car les fichiers Raw ne cachent rien. La démarche du photographe est livrée brute, sans fard. Mais il y a aussi des côtés positifs : montrer l’original permet de comprendre certaines interventions sur l’image, comme un recadrage au carré ou la conversion en noir et blanc.

Parlons un peu juridique. Au sein de cet épisode, tu photographies par exemple un homme barbu sur la Place St Michel et publie l’image sans lui demander d’autorisation. Légalement, ne devrais-tu pas lui demander une autorisation ? Quelle est ta réflexion à ce sujet ?

La photographie de rue est l’une des rares spécialités, avec la pédopornographie, qui fasse courir à son auteur le risque d’être traîné devant un tribunal. Il y a là matière à réflexion : le regard humaniste est ravalé au même rang que l’assouvissement de bas instincts. Comment la société est-elle tombée si bas ? Tout simplement parce que la loi cautionne la cupidité. Car il ne faut pas se leurrer : dans la majorité des cas, le plaignant n’a subi aucun préjudice réel. Il n’existe même pas de loi sur le « droit à l’image ». Ce dernier est une notion purement jurisprudentielle : si un magistrat décide de sanctionner un photographe, sa décision vaut contre tous les autres photographes. Une tendance se dessine timidement vers une obligation, pour le plaignant, de prouver un préjudice, ce qui pourrait réfréner quelques ardeurs procédurières.

Le barbu - © Bernard Jolivalt

Le barbu – © Bernard Jolivalt

Dans une remarquable étude, l’Observatoire de l’image cite le psychiatre Serge Tisseron, un spécialiste de l’image, auteur de plusieurs ouvrages sur les rapports entre l’individu et la photographie. Il aborde le problème du droit à l’image sous l’angle inattendu mais pertinent de l’animisme : lorsque quelqu’un porte plainte parce qu’on a photographié un bien lui appartenant – sa voiture, sa maison, son chien… – il ne fait plus la différence entre le réel (son chien, par exemple) et sa représentation (l’image « volée »). Prendre une photo est perçu comme une appropriation, un peu comme si l’on volait l’âme du sujet. C’est une énorme et inquiétante régression sur le plan intellectuel.

Mais revenons au barbu. Oui, « légalement », j’aurais dû lui demander l’autorisation de publier. À condition d’accepter de jouer le jeu de cette légalité, ce qui n’est pas mon cas. Je préfère mon attitude de délinquant assumé, puisqu’aux yeux d’une loi qui n’existe même pas, je me rend coupable d’un délit de photo volée.

Pour continuer sur ce sujet, que penses-tu de l’Observatoire de l’Image qui s’indigne que depuis les années 90 les Parisiens aient disparu des photos de rue chez Magnum, principalement en raison du droit à l’image ?

L’Observatoire de l’Image, qui se bat depuis quinze ans contre les interdictions de toutes sortes, tire un signal d’alarme. Mais je doute qu’il soit entendu des magistrats qui n’ont que faire des artistes ni des poètes, qu’ils ont souvent condamnés ou embastillés. Ils ne vivent qu’au travers de leurs poussiéreux codes civil et pénal. Ce n’est pas des garants d’un ordre bourgeois fossilisé que viendra la solution, mais d’une évolution, à défaut de révolution, des esprits. L’attentat contre Charlie Hebdo a servi de prise de conscience. L’atteinte à une image présumée sacrée revendiquée par des obscurantistes sanguinaires d’une part, et l’atteinte à une image présumée personnelle revendiquée par des procéduriers cupides, découlent de la même intention fondamentale : l’interdiction d’une image.

Maillol - © Bernard Jolivalt

Maillol – © Bernard Jolivalt

Dans un des podcasts sur Studio Jiminy tu indiques travailler avec un Nikon D7100 + 24-70mm et un Fuji X100. Qu’est-ce qui t’a fais t’arrêter sur ce choix ?

Le Nikon, c’était un rêve de jeunesse. À l’époque, le Nikon FTn était l’appareil photo de tous les photoreporters. Mais il coûtait deux fois mon salaire mensuel. Le Fuji X100, je l’ai choisi pour sa visée directe. En argentique, j’ai travaillé pendant des années avec un Leica CL. Mais je regrette l’aspect aujourd’hui élitiste du Leica. Il a créé des clans. Il existe des groupes exclusivement Leica sur les réseaux sociaux. Et dans « exclusivement », il y a exclusion, ce que je déplore. Elle est loin l’époque où Henri Cartier-Bresson affirmait : « Après-guerre, il fallait faire du Rolleiflex. On était des peigne-culs avec nos Leica ! »

As-tu un conseil (ou plusieurs) à partager avec les personnes qui souhaitent se mettre à la photographie de rue ?

Déclencher au feeling, immédiatement et sans jamais s’interroger. Le moindre questionnement, la moindre appréhension, et c’en est fini de la photo : l’instant décisif est passé et ne reviendra plus.

Collioure - © Bernard Jolivalt

Collioure – © Bernard Jolivalt

Quels sont les sujets qui te plaisent actuellement et sur quoi travailles-tu ?

J’aime les compositions très graphiques. Ce n’est pas tout d’immortaliser un instant fugitif, il faut aussi la forme. C’est un peu comme en littérature, même quand on tient un bon sujet, le style doit suivre. Je ne peux pas dire que je travaille sur quelque chose de particulier. Je recherche les situations insolites, les petites touches d’humour…

Kerminihy - © Bernard Jolivalt

Kerminihy – © Bernard Jolivalt

Qui sont les artistes qui t’inspirent ou t’influencent ?

Je pourrais évidemment citer la liste des « grands maîtres ». Elle ne surprendrait personne car on trouve toujours les mêmes noms. En fait, ce ne sont pas véritablement des photographes qui m’inspirent, je ne suis pas enclin à la vénération. C’est plutôt telle ou telle photo que je retiens. J’ai mon musée mental en tête. Mais il faut aussi ajouter des œuvres picturales figuratives ou réalistes, comme certaines signées Gustave Caillebotte ou Edward Hopper pour ne citer qu’eux…

Quel(le) photographe aimerais-tu que l’on interviewe ?

C’est une question difficile car elle est au singulier. Je suis donc obligé de m’en tenir à un seul nom, et donc passer de nombreux excellents photographes sous silence. Je vais donc en choisir un qui chasse sur les même terres que les miennes – l’insolite et l’humour –, avec beaucoup de talent : Rodolphe Sebbah.

Le mot de la fin

Je le laisserai à Henri Cartier-Bresson : « La photographie est un couperet qui dans l’éternité saisit l’instant présent qui l’a éblouie ».

Crédit photo de couverture : © Lara Kantardjian


Merci Bernard d’avoir répondu à nos questions.

Vous pouvez retrouver les photos de Bernard Jolivalt sur son site et je vous recommande de suivre son blog La photographie de rue. Retrouvez également l’épisode sur la photographie de rue sur Studio Jiminy.