Carnet de voyage : dans les steppes désertiques de Mongolie

Dans ce nouveau carnet de voyage, Léo Coulongeat (alias Erisphère) nous emmène au cœur de la Mongolie, des plaines infinies aux montagnes glacées, à la rencontre de ses habitants et de leurs richesses.


L’avion se pose en douceur à l’aéroport d’Oulan Bator, dans le centre du pays. Cela fait deux ans que j’essaye d’atteindre ce lieu alors que le pays était bouclé à cause de la crise du COVID-19.

Je sors du petit aéroport qui n’accueille que deux vols ce matin. Je marche sur le parking, c’est le silence total, très étonnant pour un aéroport. Mes yeux se posent sur les montagnes arides au reflet d’or à quelques centaines de mètres : je suis bien arrivé dans le pays du calme et de l’harmonie.

© Léo Coulongeat
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Après avoir retrouvé le guide qui m’accompagnera et avoir préparé le matériel nécessaire, nous partons direction le sud, vers le désert de Gobi, gigantesque zone aride à cheval entre la Chine et la Mongolie.

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On s’enfonce dans les steppes vierges par des pistes chaotiques. Aucun arbre ne semble vivre sur des milliers de kilomètres à la ronde, seul un tapis de petites herbes vertes colorent le paysage.

Je me lance dans de petites explorations à pied dans des zones rocheuses, seul, pour me recentrer après les nombreuses heures de voyage.

Je m’arrête dans la montagne, la bande son minimaliste des déserts caractérisée par le vent, les insectes et parfois les avions, est en ce moment en sourdine totale. Il reste tellement peu d’endroit sur terre où on trouve un silence absolu, quel cadeau.

L’absence du son est tellement surprenante que cela devient presque oppressant au début, c’est comme si j’étais dans une salle insonorisé. Viens ensuite la détente qui a pour effet d’affuter mon attention. Je commence à entendre le battement de mon cœur et à plonger à bras ouvert dans cette zone désertique.

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La Mongolie est le pays le moins densément peuplé au monde avec deux habitants par kilomètre carré. Un désert humain avant tout.

Ce qui m’a attiré dans cette vaste région aride c’est notamment de rencontrer son peuple si particulier. En dehors de la capitale, la majorité des Mongols sont nomades, ou plutôt semi-nomades.

À la fin de chaque saison, lorsque le bétail a consommé toute la végétation aux alentours, les familles plient leur yourte et s’installent plus loin avec leur troupeau. Si cette migration pluri-annuelle se faisait avant à dos de chameau et de cheval, aujourd’hui elle s’effectue avec des véhicules.

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Le véhicule d’un mongol en panne dans le désert. © Léo Coulongeat

Les Mongols sont connus pour être un peuple d’éleveur depuis toujours : chameau, chèvre, mouton et cheval font office de relief en remplaçant les arbres dans les steppes du sud. Tous ces animaux omniprésents, même dans les zones reculées, sont élevés à l’air libre par les nomades dans de vastes espaces dans l’optique de consommer et vendre le lait et la viande. Les conditions d’élevage ici sont à en faire pâlir nos label rouge et bios, c’est un très bel exemple d’élevage respectueux de l’environnement.

La viande produite dans le sud est particulièrement appréciée des mongols pour son goût assez fort. Cette caractéristique vient de l’alimentation des animaux qui broutent une herbe au goût d’oignon. Personnellement, étant quasiment végétarien, les saveurs de cette viande sont trop fortes pour moi. Je m’efforce cependant par courtoisie de l’accepter avec plaisir quand il s’agit d’un repas offert.

On va à la rencontre d’une première famille de nomades. En Mongolie c’est la coutume de recevoir systématiquement le voisin ou le voyageur qui vient frapper à la porte.

Le rituel est toujours le même : on se salue puis le voyageur est invité à s’asseoir pour déguster la boisson nationale : un mélange de thé, de sel et de lait de chèvre.

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Préparation de la boisson traditionnelle © Léo Coulongeat
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La yourte est la maison traditionnelle mongole. Les familles en possèdent une principale pour le lieu de vie, faisant entre 15m2 et 30m2, et parfois une deuxième plus petite pour le stockage des biens. L’intérieur est une pièce unique où toute la famille cuisine, dort et se lave. La coutume veut que la femme soit responsable de ce qu’il se passe à l’intérieur de la yourte et l’homme de ce qu’il se passe à l’extérieur.

Je suis étonné de voir que dans les villages et les petites villes ces yourtes sont également toujours très utilisées.

Un village dans le désert : la quasi totalité des habitations sont des yourtes. © Léo Coulongeat
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Pour se fournir en eau les nomades choisissent toujours de s’installer près d’un des nombreux puits creusés dans le sud désertique de la Mongolie. Malgré l’arrivée des véhicules, des portables et de quelques produits électroménagers, la vie quotidienne des nomades a peu changé.

Une femmme nourrit les jeunes chameaux. © Léo Coulongeat
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Le tir à l’arc est l’un des 3 sports traditionnels mongol avec la lutte et la course de chevaux ou chameaux. J’ai la chance d’assister à une compétition régionale.

L’arc traditionnel est composé de couches de corne, d’écorce et de bois. Il a pour but d’envoyer les flèches vers des plots placés à une cinquantaine de mètres.

Pour les plumes, inspirés par la faune environnante, les fabricants utilisent celles des vautours qui sont nombreux à sillonner les airs au-dessus d’eux.

J’observe ces hommes et ces femmes qui s’affrontent et on m’offre des sourires et des bonbons. Ces regroupements sportifs sont aussi de grands moments de loisir et de partage pour les familles qui se retrouvent en tenue traditionnelle autour d’un repas.

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On passe les portes de la région du Gobi du Sud.

On aperçoit au loin de hautes montagnes surmontées de nuages, une belle perspective après ces derniers jours sous une chaleur étouffante.

Le ciel s’obscurcit à mesure qu’on s’enfonce à pied dans une vallée de la montagne. La température baisse d’un degré toutes les 10 minutes.

Au bout d’un certain temps, on commence à apercevoir une coulée de glace sur le chemin qui va se transformer peu à peu, à ma grande surprise, en glacier.

Les portes du Gobi du sud. © Léo Coulongeat
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Le désert de Gobi est considéré comme un désert froid. C’est même le désert le plus froid au monde après les pôles. Si pendant les 3 mois d’été on peut atteindre 40 degrés dans la région, le reste de l’année les températures passent en dessous de zéro et en plein hiver les températures peuvent atteindre -30 degrés. Brutal.

Ces hautes montagnes sont les gardiennes de ces glaces éternelles. On raconte qu’à l’époque soviétique, les bataillons russes se servaient des gorges comme d’un réfrigérateur géant où ils stockaient leur viande.

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Nos trajets sont régulièrement arrêtés par des hordes de chameaux à deux bosses. Cela me rappelle de bons souvenirs d’autres voyages effectués dans les déserts plus à l’Ouest.

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On reconnait les chameaux qui servent au transport de personnes par l’os qui leur traverse le nez qui sert à brider leur odorat très développé.
Ces animaux peuvent réagir de manière brusque à des odeurs inhabituelles ce qui pourrait mettre en danger la personne sur leur dos. © Léo Coulongeat
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Chaque fin de journée les paysages où nous arrivons se teintent de la plus belle des lumières, la Mongolie est grandiose.

Mais derrière la beauté de ces lieux il y a aussi la réalité de l’immensité de ce pays. Le désert de Gobi est le deuxième plus grand désert au monde. Sa surface fait les deux-tiers du Sahara et chaque année, à cause du réchauffement climatique, il s’agrandit de plus de 10 000 km2 (l’équivalent du département de l’Ile de France).

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Nous roulons de 8h à 10h par jour. J’alterne entre l’énergie puissante des débuts et fin de journées avec les belles lumières et la fatigue des heures de route en plein soleil. Rien d‘autre que le reflet de ce qu’il se passe dans nos vies de tous les jours, une alternance de moments de joie, et de moments de difficultés. Seulement ici ce mécanisme est exacerbé. C’est un excellent travail pour l’esprit que de réussir à observer ces émotions.

Encore une fois, mon voyage dans le désert se révèle profondément constructif sur le plan spirituel. Dans le désert, derrière les extrêmes et l’éloignement, se trouve une prairie verte pour l’esprit.

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Ces longs trajets sont difficiles à accepter pour moi qui essaye de voyager plus lentement. Je me sens comme un matelot embarqué dans un navire qui tangue en pleine tempête, où le vent est constamment présent, et les vagues se matérialisent par toutes les petites bosses sur les pistes. Parfois, mes entrailles tremblent tellement pendant des heures que j’en ai la nausée, ou peut-être le mal de mer.

Je suis un moussaillon qui voyage d’ile en ile, et je dois accepter de passer des jours entiers en pleine tempête pour atteindre les trésors du désert.

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Après des jours de piste, nous arrivons dans la dernière ville avant le désert profond, le grand saut. Nous sommes à 40 km de la frontière chinoise et à 1000km de la capitale.

J’aime beaucoup ces moments d’excitation où je sais que je vais franchir une frontière dans l’aventure du voyage et où les grandes découvertes peuvent commencer, mais les sérieux problèmes aussi.

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Avant de pénétrer si loin dans un désert, certaines règles que je commence à bien connaître, s’appliquent : toujours avoir un surplus d’essence, de l’eau en grande quantité et partir à deux 4×4 pour le cas de figure où une panne mécanique arriverait.

À ma grande surprise mon guide balaye tout cela d’une phrase et fait appel à la place à un vieux sage de 76 ans qui habite dans le coin : Tsedew, qui va nous accompagner dans notre voiture. J’accepte sans discuter la méthode locale.

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Tsedew © Léo Coulongeat

Tsedew est un homme du désert comme je les aime. Il a vécu quasiment toute sa vie comme un nomade, et aujourd’hui ce vieux sage prodigue des conseils aux quelques voyageurs qui s’aventurent aussi loin dans le Gobi. Il a 10 enfants, le plus jeune de 22 ans, et le plus vieux de 51 ans. Son humour et ses histoires de vie sont fascinantes.

Cet homme vaillant et courageux nous raconte ses méharées, des caravanes à dos de chameau, dans les années 1980 avant l’arrivée des véhicules. Il partait alors avec ses compagnons accompagné de 30 bêtes pour aller vendre leurs productions à la seule ville du coin et revenait avec des centaines de kilos de riz, farines et sucre à distribuer à tous les nomades du coin. 3 semaines de voyage en plein désert, plusieurs fois par an.

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Une autre aventure commence alors avec ce nouvel équipage, sur ces terres très éloignées.

Après plusieurs heures de piste, l’aventure bat déjà son plein : crevaison de la roue arrière. Nous utilisons la seule roue de secours que nous avons avant de se poser la question si maintenant nous devons faire marche arrière ; une deuxième crevaison nous mettrait dans une situation délicate.

Le vieux sage balaye de la main l’idée du retour. Il nous raconte en riant que la dernière fois qu’une voiture est tombée en panne dans le coin les passagers ont attendu 3 jours qu’un autre véhicule passe, mais c’est pour cela qu’on a acheté tous ces litres d’eau …

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On continue donc, peut-être vers la providence.

Quelques heures de route plus tard, c’est une tempête de sable qui nous assaille. J’ai l’impression que plus nous essayons d’accéder aux zones où personne ne va, plus le désert nous rejette.

La visibilité s’amenuise et le vent s’emballe. Avec un grand effort nous arrivons tout de même à un des lieux que nous cherchions à atteindre où se trouve une source d’eau qui jaillit du sol pour former une oasis (mais dans le Gobi, toujours sans arbre).

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Une sorte de stèle est construite ici, Tsedew me raconte son histoire.

Pendant la répression maoïste, un moine bouddhiste vivait reclus ici, alors que toute pratique de cette religion était proscrite. Les soldats finirent par le retrouver et l’enfermèrent dans une cage à l’arrière de leur camion. La légende raconte qu’au fil du trajet retour, dans le désert, le moine se volatilisa de la cage pour retrouver sa liberté.

Ce monument est dressé en son honneur où les quelques voyageurs qui passent peuvent y accrocher une écharpe bleue, symbole bouddhiste.

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C’est toujours la tempête de sable, on a même le droit à un peu de pluie, et le vieil homme vient de donner son verdict : nous devons faire demi tour et chercher refuge chez des nomades. Nous avons fait 20h de pistes en 2 jours pour rejoindre un lieu qui se trouve un peu plus loin que nous n’atteindrons donc jamais.

C’est la loi de la nature, il faut rester humble, l’écouter et l’accepter.

En contrepartie, la perspective de rencontrer des hommes qui vivent à l’année dans une zone si reculée m’enchante. Au loin, on aperçoit une yourte et un vieux 4×4 de l’ère soviétique : trouvé.

Je suis stupéfié par la simplicité du mode de vie de cette famille. Ils vivent dans une seule yourte de 15 mètre carré à trois avec quasiment aucune possession matérielle à part 3 véhicules, une batterie et un panneau solaire qui recharge leur téléphone satellite et leur frigo.

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Il fait -30 l’hiver, 40 l’été et le réchauffement climatique les poussent à devoir bouger de plus en plus loin pour trouver du bois et de l’eau.

Pourtant l’état d’esprit de ces personnes m’émerveille : ils semblent être les personnes les plus heureuses que j’ai rencontrées jusqu’ici en Mongolie.

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En regardant le peu d’objets qui sont autour de moi dans cette yourte, je fais le travail de passer en revue tous les biens matériels inutiles que j’ai chez moi. Je prends conscience qu’au regard du calme et de l’harmonie de ces gens, mes possessions en France sont sans doute une des causes de mon chaos intérieur quand j’habite en ville. Ce que tu possèdes te possède.

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Je m’attache beaucoup à leur fils avec qui je peux communiquer facilement par des jeux. Nous courrons dehors ensemble pour regrouper les bêtes à la fin de la journée.

La manière dont il attrape les bébés chèvres avec tendresse, les serres contre lui, et les embrasse sur le museau me montre l’amour avec laquelle ces personnes élèvent leur bêtes.
C’est un moment de joie et de partage qui restera profondément ancré dans mes souvenirs.

Nous passons la nuit sur place avec ces hôtes exceptionnels. Je ne comprends aucune discussion qui se déroule pendant la soirée et la matinée et pourtant je suis extrêmement apaisé et patient en leur compagnie.

Leur mode de vie presque monastique, en première ligne de la désertification, semble être guidé par l’instant présent : un cadeau du désert.

Ne rien espérer, jouir de ce qui s’offre, avoir foi en la poésie, se contenter du monde, lutter pour qu’il demeure.

Sylvain Tesson
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La totalité des possessions de cette famille vu du ciel © Léo Coulongeat

Nous repartons sur les pistes vers des zones sableuses. Je ne me lasse pas d’observer ces dunes malgré leur couleur monochrome.

Parfois ces montagnes de sable me font penser au corps humain au repos. Le léger mouvement du sable sur les crêtes est comme la douce respiration d’une personne endormie. Et lorsque le soleil se lève, l’anatomie du désert se dévoile minute après minute.

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Je parcours alors ces géants du désert pour atteindre le point culminant au petit matin. Je grimpe, seul, en haut d’une dune atteignant quasiment 300 mètres. La montée est harassante, mes poumons et mes jambes me brûlent. La fatigue accumulée de tous ces jours de voyage se fait ressentir. Il reste 20 mètres, puis 10 mètres avant d’arriver en haut de la dune.

Stupeur.

Un bruit magnifique accompagne mes derniers pas : le chant des dunes. C’est une magnifique symphonie qui émane du sable à mesure que je me déplace. Ce phénomène qui vient du frottement des grains de sable entre eux n’arrive que quand ces petites billes sont dans une certaine configuration et à une certaine température.

Cette harmonie s’offre à moi ce matin.

© Léo Coulongeat
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Cela fait 6 ans que j’ai foulé ma première dune dans un désert en espérant pouvoir entendre cette musique.

6 ans que j’observe les phénomènes qui se produisent dans une vingtaine de désert sur 5 continents.

6 ans que j’apprends et me transforme au gré du vent aride. Et enfin, ici, le désert accepte de me livrer ce cadeaux magnifique, cet hymne au désert, seul, en haut d’une des plus haute dune du monde.

Merci

© Léo Coulongeat
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Une partie des photos de ce carnet de voyage ont été réalisées avec le dernier objectif Tamron 28-75 mm f/2,8 Di III VXD G2, dont vous pouvez retrouver le test complet sur Phototrend.