Photographe autodidacte, Chervine est né en Iran en 1972. Il quittera le Paris de son enfance pour New York en 2008. Depuis 2015, Chervine capture avec sensibilité sa ville d’adoption en laissant s’entrecroiser paysages urbains et silhouettes d’inconnus.

© Chervine

Un coloriste contemporain aux inspirations foisonnantes

Si ses photographies se teintent d’une note rétro, Chervine y révèle avant tout ses talents de coloriste. Sa recherche d’intemporalité participe à l’abstraction du lieu et du temps, le New York contemporain se devinant plus que s’imposant dans l’image. La lumière, subtilement captée dans un jeu de clair-obscur par le Leica numérique de l’artiste, souligne les silhouettes et les ombres des passants avec une élégance hautement cinégénique non dénuée de dramatisme.

© Chervine

En soulignant les contours des acteurs prenant place sur ces instantanés, la lumière de l’aube et de la fin du jour des séries Twilight I, Twilight II et Twi-Night découpent des silhouettes isolées les unes des autres, évoquant la solitude urbaine et l’anonymat. Par moment, les photographies de l’artiste semblent alors évoquer les insomniaques et noctambules dépeints par Edward Hopper.

Parmi ses points de repère, Chervine reconnait l’influence majeure des coloristes américains des années 60 et 70, le travail de la lumière des peintres flamands comme des peintres italiens de la Renaissance, mais aussi les films noirs. Chervine ne se contente pas d’assister passivement au spectacle de la ville, il revendique une approche plasticienne et non figée guidée par l’art moderne pour penser la photo comme « une sculpture imagée ».

La vie urbaine au présent

Photographe respectant scrupuleusement la vision du maitre de l’instant décisif Henri Cartier Bresson, Chervine s’autorise à retravailler expositions et contrastes tout en conservant le plein format. Aucune mise en scène dans ses images : Chervine patiente et réfléchit à sa composition, mais c’est bien souvent en une seule prise, sur le vif, qu’il fige une situation inattendue. La photographie de rue c’est « travailler dans l’instant, pourquoi changer l’instant ? Cela fait partie de la magie ». N’en demeure pas moins la liberté de l’artiste qui, couplée à sa réactivité, lui permet de tirer le meilleur de la scène observée. « C’est là tout le charme et la magie de la photographie, car quand ça marche on peut interagir sur l’image ».

© Chervine

Dans la série Twilight I, réalisée entre 2015 et 2019, Chervine capte des couleurs pêchues, le rose d’un manteau ou d’un chapeau, l’imprimé d’une robe, mais aussi ces teintes inimitables que revêtent les buildings et bâtiments new-yorkais. Aube et coucher du soleil flattent les nuances brique, vertes ou gris doux de cette architecture que le photographe reconnait moins difficile à photographier que celle de Paris, le blanc cassé des façades haussmanniennes ajoutant à la difficulté de l’exercice.

En apparence similaire à celle qui la précède, la série Twilight II fait pourtant usage d’une chromie plus maitrisée. Les teintes discrètes y sont canalisées par l’action du photographe. Dans cette ambiance feutrée, où la lumière sombre prend parfois des teintes dorées, la ville capturée entre 2019 et 2021 vit entre confinements et déconfinements sans renouer avec son effervescence passée. Derrière son appareil, Chervine s’en abstrait, dépeint nos états intérieurs, les sentiments éprouvés au coeur de la ville plutôt que d’en dresser le portrait. Le photographe s’éloigne de son bruit pour nous proposer des images épurées et dépouillées qui ne font que suggérer le brouhaha et le mouvement.

© Chervine

La puissance narrative de l’anonymat

Avec douceur et empathie, Chervine nous propose d’arrêter notre regard sur les protagonistes de moments anodins auxquels il prête une puissance narrative. La femme séparée de nous par la vitrine d’un café, le couple rencontré en terrasse ou des piétons croisés au détour d’une rue… tous sont figés par son objectif. Le photographe se refuse à une approche purement documentaire comme au portrait, il privilégie plutôt une démarche esthétique et légèrement psychologique, car tous nous interpellent et le spectateur tente alors de deviner leurs pensées, leurs histoires : « Je photographie de façon instinctive, je dépeinsl’état intérieur des personnages croisés mais aussi, peut-être, celui que l’on ressent en tant que spectateur ».

« Je photographie de façon instinctive, je dépeinsl’état intérieur des personnages croisés mais aussi, peut-être, celui que l’on ressent en tant que spectateur. »

© Chervine

Pour Chervine, chaque photo porte malgré tout intrinsèquement un prisme documentaire, car « l’aspect social surgit, sans qu’il soit nécessairement recherché » comme en témoigne cette image prise dans un quartier populaire d’un homme élégamment vêtu pour se rendre à la messe, alors qu’en arrière-plan une femme nous rappelle la pauvreté inhérente à la ville.

Derrière son objectif, Chervine met en scène le spectacle de la ville, New York devenant le décor d’où surgissent de manière fugace ces silhouettes mises en lumière avant de plonger à nouveau dans l’obscurité et l’anonymat. « J’ai toujours considéré les rues de New York comme autant de scènes et ses habitants comme autant d’acteurs qui interprètent leur propre pièce, leur histoire, leurs vies ». Chervine capture autant l’isolement de chacun, occupé à jouer le rôle de sa pièce personnelle que l’entrecroisement de ces caractères partageant tous la même scène.

« J’ai toujours considéré les rues de New York comme autant de scènes et ses habitants comme autant d’acteurs qui interprètent leur propre pièce, leur histoire, leurs vies »

© Chervine

Réunies en séries, les images fortes ou pensées comme une respiration n’en demeurent pas moins uniques, dénuées de concept : « Comme dans une gamme musicale, il faut une certaine modulation, des images qui apaisent entre deux images fortes pour ne pas perturber ». Cette vision continue de guider le photographe qui entend bien enrichir Twilight et Twi-Night de nouveaux clichés caractérisés par la même sensibilité.

Présenté en France et à l’international, le travail de Chervine est actuellement exposé à Genève où la galerie parisienne Esther Woerdehoff vient d’inaugurer un tout nouvel espace. Présent pour la prochaine édition de Paris Photo, Chervine sera également invité d’une résidence niçoise organisée par The (He)art for (He)art Program l’année prochaine.

L’exposition genevoise On That Day est à découvrir jusqu’au 22 octobre 2021. Plus d’informations sont disponibles sur le site de la galerie Esther Woerdehoff et le site de Chervine.